Abdi, de l’oppression en Ethiopie à l’espoir de Calais puis des Pyrénées

Ils sont 33… 33 mineurs secourus de la « jungle » de Calais et accueillis à Bolquère pour un répit de 3 mois, une pause dans un voyage à destination de l’Angleterre pour rejoindre une partie de leur famille. Au delà du nombre, ce sont surtout des parcours individuels à l’instar d’Abdi qui nous a détaillé l’histoire qu’il a vécue à seulement 17 ans, un voyage qui fait froid dans le dos. Parti sur les routes fuyant l’Ethiopie où son ethnie, les Oromos, est opprimée, il nous raconte son parcours avec pudeur, sans omettre l’horreur des détails, de la prison en Lybie à la traversée de la Méditerranée où il a vu mourir 25 personnes puis l’arrivée dans ce que l’on appelait pudiquement la « jungle » de Calais, territoire où certains faisaient régner la loi de la terreur. Il reprend son souffle, accueilli par des équipes de la CCAS (comité d’entreprise des industries électriques et gazières) bienveillantes et des autorités qui assument « une mission humanitaire ».


 ♦ Retour sur le démantèlement de la « jungle » de Calais et le dispositif dans les PO
Le démantèlement du bidonville formé à Calais par l’afflux de migrants voulant rejoindre le Royaume-Uni a fait grand bruit dans la presse française, provoquant ainsi la crainte des citoyens imaginant une « vague » ou un « envahissement », crainte attisée par les discours de certains responsables politiques. En quelques jours la « jungle » de Calais a été démantelée, entrainant l’évacuation et la répartition sur le territoire français de près de 7.000 personnes qui s’entassaient dans des baraquements de fortune et qui vivaient des situations inhumaines impensables au coeur d’un pays occidental.

Les mineurs ont, quant à eux, bénéficié d’un traitement différent : le gouvernement français les avait mis à l’abri dans des préfabriqués afin de les protéger de la violence qui régnait au sein de « la jungle ». Une « jungle » aux mains de certains issus de la nationalité dominante et qui font régner la terreur et pratiquent le viol, le racket et autres violences sur leurs compagnons d’infortune.

Début novembre, 68 mineurs de 11 ans à 17 ans sont arrivés dans les Pyrénées-Orientales, ils sont désormais hébergés dans des locaux mis à disposition par la CCAS. À Bolquère, ils sont 33, encadrés par le personnel de cet organisme. Cedric Sarda, Président Aude-PO du comité d’action sociale, rappelait que son organisation avait toujours été un acteur des solidarités : « le sous-Préfet de Prades, Laurent Alaton, avait qualifié la situation de mission humanitaire et nous avons répondu à cet appel à la solidarité, nous accueillons aujourd’hui des jeunes qui ont subi les affres de la guerre et les tiraillements des violences ».

La convention signée au niveau national prévoit la mise à disposition de locaux et de personnels pour répondre à l’urgence. Un répit de trois mois pour ces réfugiés durant lequel les services de l’OFPRA ou le Home Office (équivalent anglais de notre ministère de l’Intérieur) doivent traiter les dossiers au cas par cas. Les autorités anglaises se sont engagées, dans le cadre de la procédure du regroupement familial, à accueillir « tous les mineurs isolés » de la « jungle » de Calais « dont les attaches familiales en Grande-Bretagne sont établies », précisait Bernard Cazeneuve, Ministre de l’Intérieur le 24 octobre durant le démantèlement de la « jungle ». 1.800 mineurs isolés ont été recensés à Calais, dont 1.600 répartis partout en France mais les autorités anglaises n’avaient, au 1er novembre, autorisé que 308 d’entre eux à se rendre outre-Manche de manière légale. Ce qui faisait dire au ministre de l’Intérieur qu’il fallait que l’Angleterre « assume son devoir moral » vis-à-vis de ces mineurs afin qu’ils rejoignent leur famille.

Le récit d’un voyage en enfer
Abdi est parti d’Ethiopie suite à la forte répression vécue par son ethnie, les Oromos, depuis novembre 2015. Selon un rapport de Human Rights Watch, contesté par le pouvoir éthiopien en place, plus de 400 personnes seraient mortes et des milliers sont emprisonnées à tort depuis que le gouvernement avait décidé d’étendre les limites territoriales de la capitale. « Les protestataires craignaient que le Plan-Cadre n’entraîne le déplacement d’agriculteurs Oromos, comme cela a été le cas à plusieurs reprises depuis une décennie, avec un impact négatif sur les communautés agricoles tout en ne bénéficiant qu’à une élite restreinte ».

Lors de la manifestation de novembre 2015 les Oromos levaient les bras croisés devant le visage en signe de protestation. Abdi nous reproduit ce signe en expliquant : « après la manifestation nous avons été emprisonnés, je me suis échappé et suis passé par le Soudan, mais la police nous a attrapés car nous n’avions aucune pièce d’identité. J’ai ensuite traversé le désert. J’ai rejoint la Libye et là, ça a été très dur ». Quelques secondes de silences ponctuent son récit étrangement distant, les psychologues expliquent que cette mise à distance dans le récit est normale, « il s’agit d’une mesure de protection afin d’éviter de revivre l’horreur et les émotions à chaque fois que l’on explique une expérience traumatisante ». Le sous-préfet rappelait : « ce sont des gamins qui tiennent debout parce qu’ils sont forts mais compte-tenu de ce qu’ils ont vécu, ils risquent de s’effondrer d’un moment à l’autre ».

Abdi reprend pudiquement son récit : « nous avons traversé le Sahara en souffrant de soif et de faim et nous avons été arrêtés par les autorités libyennes, si on tentait de fuir ils vous tiraient dessus. En prison ils contactaient nos familles et leur demandaient de l’argent pour nous libérer. Les Libyens vous rackettent, appellent vos parents tout en vous tabassant, pour soutirer de l’argent. Moi j’avais déjà donné 600 dollars mais j’ai quand même dû m’enfuir, mon frère n’a pas pu… Nous avons atteint l’Italie après une traversée éprouvante (25 passagers sont morts durant ce voyage).

Après un périple sur les routes en direction de l’Angleterre, Abdi et ses amis arrivent dans « la jungle » de Calais. Il tente toutes les nuits, durant 2 mois, de passer au Royaume-Uni pour rejoindre son oncle. Sans succès !

Un parallèle entre la répression des Oromos et le génocide rwandais
Malgré la violence des faits, il rêve un jour de retrouver sa mère et ses soeurs restées en Ethiopie et dont il a des nouvelles par téléphone quand il parvient à les contacter. Il veut « voir son peuple enfin libre ».

« Je ne regrette pas notre mobilisation contre le gouvernement même si j’ai dû fuir, car aujourd’hui notre combat pour la liberté des Omoros est plus connu à travers le monde ». Les Oromos représentent 35% de la population éthiopienne et sont réprimés par le gouvernement aux mains des « tigréens » (ethnie minoritaire en nombre). Il insiste en faisant le parallèle avec le génocide rwandais de 1994 qui a fait selon l’ONU 800.000 victimes essentiellement parmi les « Tutsis ». Les Tutsis exilés en Ouganda en 1990 se sont confrontés, lors de leur retour, à une répression sans précédent dans une guerre civile opposant le gouvernement composé majoritairement de « Hutus » (ethnie minoritaire en nombre) et le Front Patriotique Rwandais.

L’accueil bienveillant de la montagne solidaire
Le CCAS avait lancé, dès l’arrivée des jeunes à Bolquère, un appel à la solidarité relayé par le journal local. Un appel entendu car de nombreuses personnes se sont portées volontaires, apportant des vêtements chauds et des chaussures adaptées à la montagne. Des enseignants ont aussi fait acte de solidarité proposant des cours de français. Cedric Sarda précise que dès la semaine prochaine les jeunes allaient pouvoir bénéficier de deux sessions de cours de français par semaine.

Et après ?
Durant leur séjour à Bolquère, Abdi et ses amis vont recevoir les officiers anglais du Home Office. En cas de refus de l’Angleterre, les dossiers seront gérés par l’Aide Sociale à l’Enfance dans le cadre du dispositif de la protection de l’enfance en danger. Selon les cas, ceux qui ne seraient pas éligibles au regroupement familial anglais, pourraient intégrer des foyers ou des familles d’accueil. Autant de défis humains que les administrations anglaises et françaises vont devoir traiter dans un délai record.

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