Immersion dans la peau d’un « fouilleur » de Tautavel

Dans la chaleur orageuse du mois d’Août, nous nous sommes glissés dans la peau d’un fouilleur de la Caune de l’Arago. Une journée riche d’enseignements qui nous a permis de découvrir et de partager l’engouement de ces jeunes futurs archéologues. Mais aussi de ces passionnés simplement habités par la préhistoire au point de développer une minutie et une patience peu commune.


Lever aux aurores et rendez-vous dans le cadre magnifique des gorges du Verdouble, camp de base des fouilleurs. Le petit déjeuner est servi sous le auvent, les échanges sont rares car la nuit sous la tente n’a pas été de tout repos et la chronobiologie estivale pousserait plus à un réveil aux environs de midi !

Vient ensuite la traditionnelle réunion qui avait pour thème ce mardi 16 août « Les matières premières lithiques de la Caune de l’Arago » présentée par Sophie Grégoire¹. Pour conclure son intervention, elle rappelle : « si la Caune de l’Arago vous a convaincu et que vous vouliez devenir archéologue de la préhistoire, ici vous serez totalement immergé dans un terrain d’études. Vous pouvez candidater pour le Master Sciences de l’Homme et humanités, ou le Master Quaternaire et Préhistoire de l’Université de Perpignan. »

Vers 9 heures Vincenzo Celiberti², enseignant-chercheur à l’UPVD et maître de chantier à la Caune de l’Arago, reprend la main et assigne chacun à son poste. Certains monteront dès le matin « gratter » le sol sur un carré attribué, d’autres resteront sur les rives du Verdouble pour laver et marquer les pièces découvertes la veille par les fouilleurs de la grotte.

Savant mélange de passion et de rigueur scientifique
Avant toute fouille sur le chantier, il est important que chaque aspirant fouilleur puisse voir les objets qu’il est susceptible de découvrir. Des os entiers ou en fragments, des dents d’animaux ou des restes humains, des minéraux façonnés par les éléments ou des outils et fragments d’outils fabriqués par les occupants de la grotte, sont autant d’éléments auquel un œil de fouilleur doit prêter attention. Car pour les néophytes, rien n’est plus ressemblant à un caillou qu’un autre caillou voir même un fragment d’os. Or, il est très important de ne rien laisser passer lors de l’étude d’un sol renfermant des trésors susceptibles de nous renseigner sur la vie de nos ancêtres vieux de 550.000 ans.

La méthodologie, mise au point par la professeur de Lumley (découvreur il y a 52 ans de la Caune de l’Arago) est aujourd’hui utilisée dans les chantiers de fouilles préhistoriques du monde entier. Elle allie rigueur et minutie, et a permis de prélever plus de 550.000 objets, dont 149 restes humains parmi lesquels le célèbre le crâne Arago 21*, plus communément appelé « homme de Tautavel ». Lors de la 51ème campagne de fouilles en 2015, Camille et Valentin ont mis à jour Arago 149, une dent humaine de 550.000 ans. L’ensemble de ces restes est étudié par le Centre Européen de Recherche Préhistorique de Tautavel³.

♦ Des fouilleurs globe-trotteurs
Julie
, 20 ans en master à Paris souhaiterait se spécialiser dans l’égyptologie. Elle nous précise qu’il existe plusieurs méthodes : « pour les fouilles préventives [Avant construction urbaine par ex] , souvent on manque de temps. La période étudiée n’est pas la même et les découvertes non plus. Sur mon dernier chantier à Nantes-St Lupien, il s’agissait d’un chantier gallo-romain, donc on travaillait à la truelle. Les objets susceptibles d’être mis à jour sont des céramiques, les structures des maisons ou de quartiers,  cela demande moins de précaution que lorsqu’il s’agit d’éclats d’os ou d’outils préhistoriques nettement plus dégradés par le temps et les couches successives de sédiments qui s’y sont déposées ».
Luce
, responsable du lavage et du marquage des objets, a elle aussi pratiqué d’autres types de fouilles surtout sur des chantiers Minoen (période historique précédent la Grèce antique), « sur ces chantiers, on travaille sur de très grandes zones mais la méthode des fouilles préhistoriques est essentielle dans le cursus archéologique, celui qui sait fouiller finement saura pratiquer les autres types de fouilles ».

Pour nourrir tout ce beau monde, chaque jour deux personnes sont « de corvée » pour préparer, servir, débarrasser et faire la vaisselle pour plus d’une cinquantaine de convives. Qui plus est, plus de 10 nationalités participent à l’ambiance communautaire qui règne parmi les archéologues. La pause déjeuner permet à chacun de reprendre des forces pour envisager l’ascension de la Caune de l’Arago qui affiche tout de même un dénivelé de 80 mètres.

Rencontre avec Pascal, responsable de l’atelier vérification. À 35 ans, il raconte avec nostalgie que Tautavel était son premier chantier, il y a 14 ans. Depuis, il a parcouru le monde de chantier en chantier pour dernièrement faire une mission auprès de l’Éducation nationale. À partir de septembre, une nouvelle aventure l’attend.

« Je pars à Palmyre avec une ONG pour mettre en place un protocole de restauration du site antique de palmyre en Syrie. Nous sommes chargés par The Syrian Heritage Foundation, sous l’égide de l’UNESCO de faire un inventaire des oeuvres détruites ou disparues, car malgré les images diffusés par les djiadistes, les destructions sont souvent une façon de masquer le pillage des objets d’arts qui sont revendus au profit de riches collectionneurs privés ». 

♦ Méthodologie et rigueur
La méthode utilisée à la Caune de l’Arago depuis 1967 et la mise à jour du site par le Professeur de Lumley  est très spécifique et demande une grande concentration et minutie. Elle consiste à dégager les couches de sédiment avec précaution sur un périmètre défini, si l’on découvre un objet il faut le dégager, y compris sur plusieurs jours avant même d’envisager son extraction. Luce nous rappelle que « l’objet n’est pas la fin en soit aujourd’hui. C’est la compréhension de son histoire et de son positionnement qui nous en apprennent plus sur la période ».

Les sédiments, qui sont dégagés pour permettre la mise en lumière des objets, sont conservés et étudiés durant l’atelier du tri. Après tamisage, les matières sont triées pour conserver tous les éléments que renferme ces couches sédimentaires riches d’objets ou de matières utiles à la compréhension et à l’étude de la préhistoire.

L’étape primordiale de vérification
Ilema, suisse de 31 ans et déjà archéo-zoologue entreprend de m’expliquer la méthode de vérification des restes trouvés dans la grotte la veille. La méthode consiste à corroborer les caractéristiques de l’objet découvert sur le site. Iléma prend pour exemple un os « déterminable » qui, en l’occurrence, s’avère être une rotule possiblement de renne. Cet objet a été extrait la veille du carré C10. « Quand je l’ai mis à jour j’ai noté sur du papier, la zone, le type d’objet, son numéro ainsi que la couche dans laquelle je l’ai trouvé. J’ai également mesuré l’objet et notifié toutes ces informations sur le cahier correspondant à la zone de travail. Enfin, j’ai fait le croquis en précisant les coordonnées sur du papier millimétré ». La vérification consiste à constater que toutes les informations collectées la veille sont correctes et confirmées après le lavage de l’objet. Après cette dernière étape, la rotule de renne peut être entreposée dans le laboratoire pour étude.
Petite astuce de terrain : pour savoir à coup sûr s’il s’agit bien d’un os et non d’un minéral, il suffit de le positionner sur la langue. Si le matériaux reste collé, il s’agit d’un os. Original !

Toutes ces étapes permettent des vérifications successives afin qu’aucune information ne soit perdue ou erronée. Les chercheurs qui auront ces pièces entre leurs mains pour étude au laboratoire seront en possession de toutes les informations nécessaires.

Devenir fouilleur à Tautavel
Il est possible de participer aux fouilles de Tautavel qui débutent en général mi-mai pour se terminer fin août. Le chantier accueille des étudiants en Géologie du Quaternaire, Préhistoire, Paléontologie, Paléoanthropologie ainsi que de jeunes chercheurs. Il est ouvert dans une certaine mesure à quelques bénévoles sans expérience de fouille préalable.

L’engagement est au minimum de 15 jours et une bonne condition physique est nécessaire compte tenu de l’accès escarpé au site de fouilles. Plus de détails sur 450000 ans.com

Pour avoir la chance d’intégrer le chantier de fouilles de la Caune de l’Arago, il vous faudra adresser un dossier de candidature accompagné d’une lettre de motivation et un CV, une attestation d’assurance à :

Christian PERRENOUD
Centre Européen de Recherches Préhistoriques
Avenue Léon-Jean Grégory
66720 TAUTAVEL
perrenoud@mnhn.fr – 04 68 38 31 14

¹ Sophie Grégoire est la directrice du laboratoire de recherche de Tautavel (Centre Européen de Recherches Préhistoriques

² Vincenzo Celiberti est préhistorien au Centre de recherches préhistoriques de Tautavel, spécialiste des industries lithiques du Paléolithique ancien.

³ CERP : Centre Européen de Recherche Préhistorique de Tautavel sous triple tutelle CNRS, Muséum d’histoire naturelle et

* Arago 21 est le nom scientifique du crâne de l’homme de Tautavel, découvert en 1971 par l’équipe du professeur de Lumley. Il est attribué à un Homo Erectus par certains scientifiques et est daté d’il y a environ 450.000 ans.

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