JC Milhet Photographe – Au delà du « mec qui appuie sur le bouton »

C’est le sourire aux lèvres que le lauréat de la résidence du Centre International de Photojournalisme de Perpignan répond à nos questions par une après-midi pluvieuse. JC Milhet sera, après Claire Allard, le deuxième photojournaliste a être en résidence depuis la création du CIP. C’est l’occasion pour lui de nous exposer son parcours, sa vision du photojournalisme et sa mission en tant que résident du CIP : « Un travail personnel mais avant tout un objectif pédagogique envers les jeunes générations, sur l’approche de l’image et la rencontre que permet la photographie et surtout le portrait ».


 « Je me considère comme un mec qui appuie sur un bouton »
Voilà sa réponse en toute simplicité à notre question. « Photographe, photojournaliste comment te définerais-tu ? ». Insistant sur son côté retranscription de la vie, il lance comme une boutade « sur mon profil Facebook j’ai écrit « photocopie sans fil ».

« Depuis mes 6 ou 7 ans, à chaque fois que j’appuie sur un bouton, je suis content. C’est ma grand-mère qui m’a offert mon premier appareil photo, un tout petit 110 qui ne coûtait presque rien, car la pellicule était plus chère que l’appareil. Alors, qu’est ce que un photojournaliste ? Qu’est ce qu’un photographe ? Qu’est ce que je suis moi ? Je ne sais pas, un photographe c’est déjà bien, non ? »

Il nous confie, « quand t’es photographe, tu es tout le temps en train de travailler, tu pars en vacances, tu prends des photos et des photos que tu peux vendre. Sur le terrain en train de travailler, le seul moment qui te permet de vraiment prendre l’air et de te ressourcer c’est quand tu passes à un autre univers. Si tu ne fais que du reportage, tu as l’impression de tourner en rond, si tu ne fais que du paysage, tu as l’impression de t’ennuyer au bout d’un moment ». 

« Quand tu te retrouves à couvrir la fête de la cerise trois jours après avoir photographié des malades en phase terminale, ben ça fait du bien ! Voir un peu de rouge après avoir traité des tonnes de portrait en noir et blanc…. Pour prendre un autre exemple, faire partie du jury des 37ème « Rencontres du court métrage » aux cotés de Jean Mach et Florent Pallares, ça fait du bien. Voir des images qui bougent ça change du travail de traitement des photos du territoire que je fais en ce moment. Moi, c’est ça mon aération, ma respiration ! »

« Pour moi, le photographe est un arbre ! »
En évoquant la photo de Burhan Ozbilici gagnante du World Press photo 2016, Jean Christophe s’exclame : « Il a eu un sang froid et une lucidité extraordinaire ! Le photographe prend parfois des risques parce qu’il se croit protégé, à l’abri derrière son appareil, presque invisible. Pour moi, le photographe est un arbre, complètement inactif et qui n’existe pas dans la scène. Il ne doit rien dire, et ne fait que saisir des instants ». Jean Christophe tente de nous faire comprendre cette prise de distance derrière son objectif : « Je suis assez dérangé par le sang de mes proches, par exemple, mais avec le filtre de mon appareil, je ne suis plus gêné du tout. J’ai un ami qui s’est blessé au ski récemment, et j’ai pris un millier d’images, alors que sans mon appareil, je n’aurais même pas pu regarder la blessure ! »

♦ La technique photo ? Les retouches ? Le noir et blanc ? Quelles sont tes positions ?
Les débats sont nombreux parmi les photographes eux-mêmes sur les retouches, les recadrages, le noir et blanc. « Personnellement, je n’ai pas une approche dogmatique de l’image, comme pourrait l’avoir Gregory Herpe qui ne travaille quasi qu’en noir et blanc. A l’inverse sur la prise de vue, je m’astreins à une certaine méthode de travail, je n’utilise presque jamais de zoom et je travaille quasiment toujours avec des focales fixes. Mais une fois que j’ai capté l’image, je ne m’interdis rien. Si c’est du reportage, je vais la retoucher au minimum possible, contraste, luminosité … des critères inévitables du fait du passage au numérique. Mais s’il s’agit d’images à but publicitaire ou de l’institutionnel, il n’y a pas de limites, l’important c’est que l’image plaise à la fin ! Travestir le réel dans ce cas là n’est pas une problématique, alors que si c’est du reportage c’est à proscrire ! ».

  Pour revenir sur le noir et blanc , »le portait, c’est juste extraordinaire »
Jean Christophe évoque son travail du moment avec l’association ACT Perpignan. Le service d’Appartements de Coordination Thérapeutique. Une association qui offre un hébergement adapté et un accompagnement médico-social à des personnes souffrant d’une pathologie lourde, invalidante, en situation de précarité sociale et pour laquelle JC Milhet réalise des portraits « in situ » de ses résidents. « Ces abandonnés de notre société qui cherchent une place dans un monde qui délaisse trop souvent celles et ceux qui ne peuvent suivre sa cadence ».

Par le choix de ses sujets, le photographe dévoile ses motivations « J’aime à croire que mon travail apporte un éclairage particulier sur la mutation de notre société, sur notre rôle sur l’écologie en suivant l’impact positif ou négatif de l’homme sur son écosystème, mais aussi son impact sur ses semblables, notamment les « laissés pour compte », les « invisibles ». Préoccupé et intéressé par l’évolution de notre société et de son environnement, c’est dans ces problématiques que s’épanouit ma démarche photographique, simple, brute et sans fioritures, pour dégager des émotions et témoigner de ces enjeux ».

♦ Des envies d’ailleurs ? « Oui, mais, je suis contre ce que j’appelle la « colonisation » photographique »
« J’aime bien bouger mais, je n’ai pas forcément envie de faire ce qu’un autre peut faire bien mieux que moi. Je pense qu’il y a suffisamment de choses à faire ici, autant au niveau paysage, patrimoine que sociétal. Si on prend l’exemple du communautarisme, pas besoin d’aller à New York ou ailleurs, ici il y a des spécimens !
C’est la même chose concernant les conflits. Je suis contre ce que j’appelle la « colonisation » photographique. Je crois que les photographes locaux sont les mieux placés pour travailler sur leur pays. C’est parce qu’ils connaissent leur territoire, les risques, l’histoire d’un conflit depuis son origine, qu’ils peuvent travailler de manière plus approfondie le sujet ».

« En Syrie, il serait tellement plus logique que ce soit des journalistes locaux qui interviennent, mais non, on envoie des photographes, comme Jérôme Sessini*… C’est vrai qu’il fait un travail extraordinaire, mais ce n’est pas la question ! Les journaux rétorquent, et peut-être à raison, que si l’on vient de l’extérieur cela évite les problèmes de propagande, mais je ne suis pas certain de cela. Je m’interroge sur cette affirmation qui prétend qu’en tant qu’étranger on est forcément plus objectif et moins soumis à la propagande d’une ou plusieurs parties prenantes dans un conflit ! »

« Le rôle du CIP de préservation et compréhension à l’image est indispensable ! »
« On vit dans une société qui n’a jamais été autant abreuvée d’images. Avec plus de 70 millions de photographies partagées chaque jour sur Instagram (réseau social affilié à Facebook),  dont peut-être seulement 1/16ème sont cadrées correctement, il est primordial d’éduquer les gens à la lecture et à la compréhension de l’image ». C’est l’un des deux volets du Centre International du Photojournalisme : Construire et mettre en œuvre des programmes d’éducation à l’image et de formation aux métiers du photojournalisme. Le deuxième objectif du CIP et non des moindres est celui de la conservation des images. JC, de rappeler « les photographies sont très peu acceptées dans les musées. La conséquence est qu’il manquait, jusque là, une vraie zone d’archivage, un endroit comme le CIP qui permet d’archiver, de stocker… pour prendre un exemple, le CIP a récupéré au moins les ¾ des archives de chez Cosmos (agence de presse de photojournalistes depuis 1979). Perdre ces archives, ça aurait été d’une violence extraordinaire pour l’Histoire de l’humanité ! »

♦ Et en dehors du CIP ?
Jean Christophe est membre de l’agence Naturimages, sociétaire de la Société des Auteurs des arts visuels et de l’Image Fixe (SAIF), et s’est spécialisé dans la réalisation d’images d’illustration et de reportages environnementaux et sociétaux.

*Jérome Sessini est un photographe français qui a couvert de nombreux conflits internationaux dont la guerre en Irak de 2003 à 2008, la Lybie en 2011 ou encore la Syrie en 2012-2013.

Portrait écrit à quatre mains avec Ludivine Paques – Crédit photo de UNE Ludivine Paques

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