« Je vais voter Marine » : réponses de Nicolas Lebourg à un « Storytelling »

Entretien avec Nicolas Lebourg, spécialiste des extrêmes droites qui, sans jugement, tente de répondre aux électeurs qui votent ou qui vont choisir de glisser un bulletin bleu marine dans l’urne. Il veut donner les clés pour que les gens parlent entre eux sans heurts mais avec des arguments concrets et rationnels. De la caissière de Perpignan, au gendarme nantais en passant par le plombier juif ou le jeune gay parisien, toutes les catégories socio-professionnelles qui font la société françaises semblent aujourd’hui tentées par le vote Marine Le Pen. L’historien du Front National, dont l’analyse est devenue incontournable à mesure que les élections mettaient ce parti en tête des votes, nous livre son dernier ouvrage aux éditions Les Échappés : « Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout ». Un recueil de dix missives à des personnages imaginaires mais représentatifs du vote français selon l’historien. Un titre qui se place parmi les meilleurs ventes de cette rentrée en librairie.

Succès de librairie qui prouve que la société s’interroge
Ce recueil de 125 pages, dans lequel le chercheur s’adresse au lecteur, parvient répond visiblement à un questionnement, une interrogation qui agite la société française aujourd’hui. Pourquoi le Front National accroît-il ses scores inexorablement d’élection en élection, pourquoi le discours de Marine Le Pen fait mouche ? Nicolas Lebourg répond clairement, outre la demande forte d’autorité de la société française incarnée par ce parti d’extrême droite, c’est la non réponse aux peurs engendrées par la globalisation du monde qui la fait grimper dans les sondages, plus que la qualité ou le pragmatisme du parti de Marine Le Pen. Les politiques de droite ou de gauche ne répondent pas. Pire ils n’entendent pas, ne voient pas la demande des électeurs. C’est ce manquement des partis de gouvernement qui fait que le discours du parti de Marine Le Pen creuse l’écart : il a un récit expliquant la globalisation qui serait une orientalisation. Un discours qui sera, selon le chercheur associé à l’université de Washington et de Montpellier, très difficile à à contrer car il repose sur la façon dont les individus interprètent leur quotidien..

Lettre à une caissière de Perpignan
Ce personnage féminin donne à Nicolas Lebourg l’occasion d’une analyse multiple, d’abord celle du vote féminin, qui est devenu l’une des cibles privilégiées du discours de Marine Le Pen. Ensuite l’historien revient sur le vote des employés de commerce qui se tourne vers le parti d’extrême droite à 40%. Mais ce personnage fictif est aussi l’occasion de revenir sur la situation économique précaire dans certains quartiers de Perpignan. La caissière du quartier du Vernet, classé parmi les 200 prioritaires de la politique de la ville, dont « la médiane du revenu fiscal mensuel est de 511€, contre 1139€ au niveau de la commune et 1530€ à l’échelle nationale ». Un constat qui fait dire au chercheur que la caissière de Perpignan « veut que ça change ». Mais vers quoi ?

« La gauche ne parle des femmes que pour des questions sociétales. Or, on aime bien se faire peur, mais il n’y a pas aujourd’hui de menace sur la contraception ou l’avortement en France ! Par contre la social-démocratie ne s’occupe pas du cas de toutes ces femmes à temps partiel, véritable variable d’ajustement du système économique. Une question centrale dans la société française actuelle dont on ne parle absolument pas ! » 

À l’inverse d’autres partis notamment de gauche, le Front National interprète extrêmement bien sa vie, la façon de lui dire votre insécurité est une insécurité, globale, sociale, économique, culturelle, etc… « mais tout ça n’est qu’une représentation du réel, ça ne changera rien à sa vie ! »

♦ « La force du Front National c’est son discours, ce ne sont pas ses idées ni son bilan » ?!
Nicolas Lebourg constate que « le Front National est le seul parti avec lequel l’électorat est totalement magnanime ». Alors qu’il compte 2 députés apparentés à l’assemblée nationale « quelles ont été leurs propositions ? » De même localement, il revient sur le cas de Robert Ménard, élu maire de Béziers en 2014 , entre autres avec des propositions sur l’emploi très ambitieuses mais « impossibles légalement ». « Des promesses sur l’emploi qui sont passées à l’as grâce à l’agitation identitaire ». Pour analyser les idées d’extrême droite au pouvoir, il scrute la vie des partis partageant cette tendance et qui participent en Europe au pouvoir ou le soutiennent.

« C’est toujours le même deal, entre la partie sociale, la défense des petites gens, la contestation populiste, qui est faite dans l’opposition et la partie anti-immigration. Au moment où ils arrivent aux affaires, ils se moulent complètement dans les politiques d’austérité budgétaire et euro-libérales. Ils positionnent tout sur la lutte contre l’immigration, pour les politiques de fierté nationale, et c’est logique : c’est la première motivation des électeurs, le reste c’est secondaire et tous les partis avec lesquels s’allie Marine Le Pen ont tous fait ça. Ils oublient leur politique sociale et se replient sur les politiques identitaires, ce sont des partis d’extrême droite ! »

Un livre basé sur l’histoire et l’étude détaillée du programme et de la sociologie du vote Front national
Décortiquant aussi bien les tracts que les alliances diverses du parti au fil des ans. Une analyse qui découle d’une réelle recherche dans l’origine et l’évolution du positionnement, y compris sémantique, du discours des Le Pen. Une histoire aussi de famille, du grand-père fondateur, à la fille qui a « dé-diabolisé » le FN, jusqu’à la petite-fille qui a ravi la 3ème circonscription du Vaucluse.

Marion-Maréchal Le Pen qui récuse l’idée même du « plafond de verre » et qui, selon le chercheur,  convainc aisément « Le gendarme catholique de Nantes » qui porte fièrement ses idées de droite sans vouloir les voir passer à l’extrême. Il est « inquiet de l’immigration » et se dit « Si ce n’est pas Marine Le Pen en 2017 ou en 2022, ce sera Marion Maréchal-Le Pen en 2027 ».

À l’origine de l’idée : Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo

« Il me l’a proposée en 2014, dans la perspective des régionales à l’époque. Très bonne idée, pour faire comprendre aux gens la réalité du vote. Ça permet de donner une chair humaine, et dès que tu as une chair humaine c’est plus difficile de porter un jugement moral, donc ça oblige chacun à réfléchir à l’autre ».

Le chercheur s’oppose au discours de certains responsables de gauche « On est dans un tel état de tension dans la société française qu’il devient urgent de refaire discuter les gens et de sortir de cette culture du clash. L’extrême droite donne une cohérence aux problèmes du pays en les ethnicisant. Il ne sert à rien de nier les problèmes, et sincèrement il ne sert à rien de les ethniciser tant c’est beaucoup plus complexe. Pour la gauche mieux vaudrait qu’elle se souvienne que son cœur idéologique c’est l’émancipation, celle des individus comme celle du collectif ».

Un livre qui sert aussi bien aux militants « antifa » qu’à « parler à son voisin » résumait le quotidien communiste L’Humanité.

2017 ? Une demande « hégémonique d’autorité » ?
Le spécialiste de l’extrême droite en France revient sur la situation politique du pays et les échéances électorales à venir « En 2012 celui qui représentait le changement dans un sens d’une plus grande justice sociale était sûr de l’emporter. Aujourd’hui, c’est devenu très complexe, la cristallisation se fait autour du rassemblement et de l’autorité. Celui qui arrivera a représenter ces deux éléments, à mon avis, c’est celui qui gagne ! Mais ça peut s’inspirer de plusieurs façons différentes »

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