La crise catalane au cœur de l’Histoire espagnole – Les enjeux du 21 décembre

Les catalans sont appelés à renouveler leur parlement le 21 décembre. Une convocation électorale précipitée suite à la destitution du gouvernement de Carles Puigdemont et la mise sous tutelle de la Catalogne le 27 octobre dernier. Cinq enseignants chercheurs regroupés au sein du CRESEM¹ de l’Université de Perpignan, ont organisé une table ronde sous le titre : « Question Catalane ». Un débat qui en 3 heures n’aura certes pas permis, à la centaine de personnes venues le suivre, de répondre à cette vaste question, tant le sujet est complexe. Néanmoins des éléments factuels d’histoire, d’économie ou de sociologie auront été échangés pour tenter de palier au constat fait par les 5 intervenants, celui d’un manque flagrant de connaissance de l’histoire espagnole et donc d’une information partiale de ce côté des Pyrénées.

« La France ne comprend pas l’Espagne car l’Espagne ne compte pas pour la France »
Un point fondamental pour Joan Peytavi, professeur d’histoire et enseignant à l’IFCT². Au moment du traité des Pyrénées, Louis XIV prend le leadership sur l’Espagne. Joan Peytavi n’hésite pas le parallèle rugbystique « Louis XIV envoie l’Espagne en ProD2, et elle ne remontera pas en TOP14 ! ». Alors les français ne savent pas, ne comprennent pas cet embrouillamini qui a fait l’Espagne contemporaine. Les français découvrent le problème seulement le jour du référendum quand les JT de 13h montrent des policiers charger des citoyens qui attendaient pour voter. » Alors pour comprendre cela, Joan Peytaví rappelle que la plupart des français, aidés par les journalistes, ont tenté de comprendre la question catalane mais seulement en y apposant les calques français. Ce qui conduit à des reportages et à des articles en grande partie dictés par ceux qui craignent une contagion européenne de la crise catalane.

Contrairement à l’Espagne, un Etat fort et une école uniformatrice ont construit le projet national français
En Espagne, l’Etat a été impuissant et a peiné régulièrement à s’imposer. Régulièrement remis en question, il ne s’en est souvent sorti qu’à coup de sabres rappelait Christian Lagarde, professeur au département d’études hispaniques.

Nicolas Marty [enseignant chercheur, docteur en histoire contemporaine et coordinateur du comité franco espagnol d’histoire économique] rappelait l’importance de la construction nationale en général : « Le moment très important de la construction nationale est particulièrement le XIX ème siècle. On s’y réinvestit très fortement dans le passé, qui a été dramatique aussi bien en Catalogne espagnole, qu’en Catalogne française. Mais il y une trajectoire nationale qui se joue avec une multiplicité d’acteurs, avec un projet national français qui se créé grâce à des acteurs comme François Arago. Tous ceux que McPhee Peter, dans sa thèse, appelait les semeurs de la République. Des personnages qui ont poussé à adhérer au projet national. Un projet qui peut paraître, tantôt émancipateur, tantôt très dur. 

Mais la trajectoire nationale française diverge radicalement de celle de l’Espagne. Car au XIX ème siècle, le siècle des nations, l’Espagne est en déconfiture, en guerre permanente.  À la fois des guerres carlistes, des révolutions, des moments de grande répression. La guerre de 1898 est un échec terrible et l’Espagne, perd tout ce qu’elle pouvait encore posséder à l’échelle internationale.

Pendant ce temps là, la France propose autre chose. L’hécatombe de la guerre 14-18 est aussi un épisode qui a échappé à l’Espagne. C’est un moment terrible mais c’est aussi un moment de construction très forte de la nation. Dans le même temps l’Espagne, elle, enchaînait sur une phase de 50 ans de destruction d’elle-même. L’imaginaire français est beaucoup plus puissant, il a permis d’adhérer, même s’il a des défauts. Quand l’imaginaire espagnol est très faible. Ces deux imaginaires correspondent vraiment à des constructions divergentes à des moments fondamentaux de l’histoire ».

De la constitution de 1978 à « l’Estatut » de 2006
Hyacinthe Carrera, maître de conférence au département de lettres à l’université de Perpignan évoquait « la côte mal taillée » qu’était la constitution de 1978, « Une constitution bancale, dans laquelle chacun a vu ce qu’il voulait voir ». Un texte signé au lendemain du décès du Général Franco, qui avait conservé l’Espagne sous un régime dictatorial durant près de 40 ans.

Un texte fondateur de la démocratie espagnole construit sous la forme d’un consensus. Christian Lagarde de préciser : « le fait de passer d’une dictature à une démocratie ne peut pas se faire aussi facilement. Il y a eu des acquis mais aussi des ratés et ils sont revenus régulièrement comme des pendules». Cette constitution adoptée par référendum en 1978 est toujours en vigueur aujourd’hui. Un texte qui, pour éviter les velléités de certaines régions, leur a accordé une large autonomie. Une constitution qui construit la nation un peu comme « une fédération administrative » lançait Olivier Poisson, conservateur général du patrimoine parmi les spectateurs dans la salle, approuvé par les spécialistes en tribune. Joan Pere Gensane, géographe au sein du CRESEM illustrait cette large autonomie en rappelant le budget de la Catalogne : 30 milliards, soit 10 fois supérieur à celui de la région Occitanie. Pour rappel la Catalogne possède des compétences dans les domaines de la santé, l’éducation, la police, l’aménagement du territoire, l’environnement, le développement économique ou la culture.

Après d’âpres négociations, la Catalogne obtient en 2006 un nouveau statut d’autonomie, statut entériné par une majorité de votants lors d’un référendum en Catalogne et validé par le Parlement espagnol. Un nouveau statut qui introduit la notion de nation pour la région catalane mais aussi de nouvelles bases pour le financement de la région notamment en matière fiscale et d’investissement. En 2010, suite à la requête introduite par le Parti Populaire, parti de l’actuel président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, le tribunal constitutionnel annule 14 articles sur 223. Vidant le nouveau statut de sa substance, et annulant toute référence à la nation, ou encore la prédominance de la langue catalane sur l’espagnole.

Cette décision du Tribunal Constitutionnel espagnol marque le début d’une mobilisation croissante des indépendantistes.

Une campagne inédite et l’illusion d’une sortie de crise par les urnes
Car plusieurs leaders catalans indépendantistes de premier plan n’ont pu faire campagne. Oriol Junqueras est emprisonné depuis le 2 novembre dernier. Accusé de rébellion et de sédition pour avoir, entre autre, organisé le référendum du 1er octobre dernier. La tête de liste du parti indépendantiste de gauche Esquerra Républicana de Catalunya et ancien vice président du gouvernement catalan, est crédité, selon les sondages, de 22 à 23 % des votes.
Carles Puigdemont, ancien président du parlement catalan est, quant à lui, réfugié à Bruxelles, enchaînant les meetings par écran interposé et les conférences de presses pour tenter de mobiliser autour de sa candidature. Il a quitté l’Espagne au lendemain de la déclaration unilatérale d’indépendant « dans l’espoir d’internationaliser le conflit et d’impliquer l’Europe ». Une Europe qui, jusque là, est restée murée derrière la position du gouvernement central espagnol, qualifiant la crise catalane « d’affaire interne à l’Espagne ». Carles Puigdemont obtiendrait entre 14 et 18% des voix.
Le bloc des indépendantistes auquel vient s’ajouter la liste d’extrême gauche incarnée par le parti anti-capitaliste de la CUP (Candidature d’Unitat Catalane) obtiendraient entre 43 et 46% des voix. Les partisans d’une séparation d’avec l’Espagne pourraient néanmoins emporter une courte majorité en nombre de sièges au parlement.

Dans le camp des unionsites ou des constitutionalistes, la cohérence politique n’est pas non plus de mise. Le seul lien commun semble la volonté de garder la Catalogne dans le giron espagnol. En tête dans les sondages, Ines Arrimadas, du parti de centre droit est crédité de 25% des voix, suivie par le socialiste Miquel Iceta et ses 14-17 % de suffrages. Le représentant du parti de Mariano Rajoy, Xavier Albiol n’offrirait qu’un peu plus de 5% des voix au parti du chef du gouvernement espagnol, le Parti Popular.

Une élection qui semble dessiner une assemblée divisée en deux camps dont les objectifs sont diamétralement opposés et dont une majorité quelle qu’elle soit laissera une moitié de citoyens dans l’insatisfaction et le désarroi.

¹Centre de recherche sur les Sociétés et Environnements en Méditerranée
²Institut Franco Catalan Transfrontalier

 

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