Référendum catalan du 1-O – Récit d’une journée historique

Dimanche 1er Octobre 2017 à Barcelone … très tôt pour certains. Les consignes pour que le vote puisse avoir lieu malgré les menaces sur les bulletins ou les urnes étaient de dormir sur les lieux de vote ou de s’y rendre dès les premières heures du matin. C’est ainsi que dès 5 heures, certains faisaient déjà le pied de grue devant des écoles et des centres sociaux fermés.

Josep, 73 ans s’appuyant sur son déambulateur, parapluie vissé sur la tête, « je suis debout depuis 5 heures du matin et je suis arrivé à 6 heures, simplement pour pouvoir avoir le droit de voter ». À notre arrivée à 7 heures, comme Josep, ils étaient presque 200 devant les portes du Centre social « Cotxeres de Sants ». 

Observés de l’autre côté du trottoir par deux Mossos d’Escuadra, la police régionale, les habitants du quartier restent debout et patientent alors que le jour se lève. Et avec lui arrivent les volontaires qui vont tenir les tables. Ils fendent la foule sous les applaudissements. Des battements de mains destinés à mettre en valeur leur courage. Ces deux Mossos d’Escuadra seront la seule présence policière que le bureau de vote de Cotxeres de Sants verront dans la journée. Malgré les nombreuses rumeurs de l’arrivée imminente de la police nationale ou de la Guardia civil, aucun des quartiers de Sants n’aura été délogé et aucune urne confisquée. Certains parmi les habitants estimeront que c’est parce que le quartier est réputé très difficile. « Il y a de nombreux anti-fa (pour antifasciste) dans le quartier de Sants ».

À 8h30, accueillis eux aussi comme des héros, les députés des pays internationaux arrivent pour surveiller le vote en tant qu’observateurs internationaux. Parmi les 30 élus accrédités par la Généralitat, Veiko Spolitis, député indépendant de Lettonie. Pour lui le fait que les citoyens fassent barrage pour protéger les urnes n’est pas une première. Il se remémore les années 1989 à 1991 quand lui même luttait pour l’indépendance de son pays (la Lettonie est devenue membre de l’Union Européenne en 2004). La député des verts finlandais Heli Järvinen espérait que, malgré la présence de la police, la journée se déroule dans la sérénité.

Vers 9h45, soit près de 45 minutes plus tard que l’horaire prévu pour le début des votes, personne n’avait encore pu voter compte tenu des serveurs bloqués par la police.

Les nerfs commençaient à craquer pour certains, comme cette jeune femme qui, devant la porte du bureau de vote, fond en larmes, fatiguée par toute cette tension.

Vers 10h30, les images de blessés, celles d’une femme les cheveux grisonnant et en sang, des personnes éjectées sans ménagement pour accéder à des urnes et les confisquer se répandent sur les téléphones de ceux qui attendent pour voter. La crainte commence à grimper parmi les centaines de personnes massées devant les portes des Cotxeres de Sants. Les responsables, choisissent de s’organiser autrement. Ils proposent aux plus fragiles ou à ceux qui veulent se mettre à l’abri d’une charge policière particulièrement redoutée du fait de la configuration en cul de sac des lieux, de rentrer à l’intérieur du centre social. Les chaises sont déployées et les futurs votants attendent dans le calme leur tour. À l’extérieur la « résistance passive » s’organise … Un cordon humain se met en place en bas de pente, certains sortent leur chaise pliable, le gros des participants reste massé devant les portes du centre social. Tandis que la pluie s’intensifie, de fausses alertes agitent les jeunes et les moins jeunes qui resserrent les rangs pour se défendre et se réconforter dans un élan de solidarité rare dans nos sociétés modernes. Comme pour se donner du courage et pouvoir résister, ils entonnent régulièrement l’hymne des catalans, « Els Segadors », de quoi faire frissonner toute l’assistance, saisie par l’émotion plus que par l’humidité.

Les images qui arrivent sur les smartphones via les réseaux sociaux ne vont pas dans le sens « d’une journée sereine » comme l’appelait de ses voeux Helo Järvinen. En effet, Veiko Spolitis, déclarait en visionnant ces images sur un écran de téléphone « La violence n’est pas supportable en démocratie, ce qui se passe en ce moment est très triste. Les différends politiques existent dans tous les pays, mais ils doivent se régler dans le dialogue et non dans la violence ».

Vers midi les opérations vont bon train, 3 des 4 tables de vote sont ouvertes, le serveur informatique de vote fonctionne quasi normalement et la file d’attente commence à s’organiser en forme de S pour ne pas prendre trop de place dans la rue et sur la chaussée.

À la fermeture des bureaux de vote et à l’annonce des résultats, se sont plus de 2.000 personnes qui se réunissent à Cotxeres de Sants pour célébrer la victoire du « OUI ».

Devant l’absence de réaction de l’Europe aux violences policières, un jeune homme nous confiait « Je ne veux pas faire partie de cette Europe là ! »

À partir de 9 heures du matin, de nombreuses charges violentes ont eu lieu dans les écoles et bureaux de vote de Barcelone. Les vidéos de ces interventions contrastaient avec le calme et la détermination des gens qui voulaient voter. Les larmes aux yeux et applaudies, de nombreuses personnes âgées ont été les premières à pouvoir glisser un bulletin dans les urnes après de longues heures de patience. De temps à autre, des « Votarem » (on va voter) fendaient l’air, remplacés, au fil de la journée, par des « Hem votat » (nous avons voté).

À l’Ecole Ramon Lull, les urnes sont saisies avec la même violence dont les forces de l’ordre ont fait état depuis le début de la journée.

À 13h30, selon le collectif de journalistes AgenciaUO, ce sont 60 ou 70 policiers qui sont intervenus à Fonollesa, village de 250 habitants du Bages. Ils ont chargé puis détruit la porte et divers matériels pour accéder aux urnes dans la mairie. À Aiguaviva, commune de 700 habitants de Gérone, environ 35 hommes de la police anti émeute ont lancé des gaz lacrymogènes et donné des coups de matraque. Tout comme à Lérida où, durant toute la matinée, les tensions ont été nombreuses avec au moins 5 charges de la police dans des lieux de vote.

À 15h44, ce sont les Mossos d’Escuadra qui emportent une urne du bureau de Sentfores de Vic. Malgré cette intervention, la population a témoigné des nombreuses actions faites par la police régionale catalane pour s’opposer à la violence de la police nationale. Parfois, les larmes de ces derniers obligés de rester passifs devant « les guardias civiles » qui ont émus les catalans. Les autorités vont, selon des sources internes, agir contre les Mossos qu’ils accusent « de passivité et d’avoir trahi la mission que les juges et le Ministère public leur ont assigné ». 20minutos.es indique que certains syndicats de police exigent « que des actions pénales contre Trapero (chef ce la police régionale) soient mises en place » précisant que « le dispositif était insuffisant, délibérément faible et étrangement mal positionné ».

Tout au long de la journée la liste des blessés suite à ces violences n’a cessé de s’allonger. Le bilan fourni par les autorités sanitaires catalanes de personnes prises en charge s’élève à 893.

« The shame of Europe » titraient de nombreux médias étranger
CNN
, The Daily news parlent unanimement de « la honte de l’Europe » faisant le détail des violences policières à l’encontre de personnes sans défense, les bras levés et qui ne voulaient qu’exercer un droit acquis dans toutes les démocraties, celui de choisir par les urnes. Des images qui ont tourné en boucle dans les rédactions des médias du monde entier, discréditant totalement le traitement policier de la question catalane par le gouvernement central espagnol . Ce matin, la majorité des journaux, y compris des médias français parlaient de la défaite de Mariano Rajoy. Johan Hufnagel pour Libération évoquait « Le visage du référendum qui sera aussi le visage de la défaite de Mariano Rajoy » . Thierry Bouldoire de l’Indépendant qualifiait de « matador d’une Espagne unique », le chef du gouvernement espagnol qui « a voté la violence comme unique réponse. Mariano Rajoy poursuit son même combat ». Des déclarations et des réactions qui contrastent avec le mutisme de la majorité des politiques en charge des pays européens.

Des soupçons de fraude ?
Les députés internationaux ont été témoins des nombreuses entraves mises en place par les autorités espagnoles. La coupure du serveur du réseau informatique permettant le vote a été coupé par la Guardia civil, dès les premières heures du vote. Entraînant des retards considérables dans la mise en route du référendum.

Brice Lafontaine, coordinateur des 200 observateurs et visiteurs internationaux pour le référendum catalan, répondait aux accusations lues dans certains médias. « Il y aura deux rapports établis par les observateurs et les visiteurs internationaux qui seront remis à la cours internationale de justice pour dénoncer les agissements du gouvernement espagnol.
Nous n’avons rien vu sur des fraudes supposées. Au contraire, nous avons tous vérifié que les gens ne pouvaient pas voter deux fois. J’ai moi-même été témoin de personnes ne pouvant pas voter car ils n’avaient pas leur document d’identité à jour ».
Concernant le témoignage d’urnes arrivées pleines dans les bureaux de vote, Brice Lafontaine répond « Au moment où les urnes arrivent, elles sont pleines de tout le matériel nécessaire au vote, c’est exactement la même chose chez nous (en France). Ce qui compte c’est que les urnes étaient bien vides et scellées à l’ouverture des bureaux de vote ! »

Malgré les violences, 42% des inscrits se sont déplacés pour aller voter
Au final, les opérations de vote ont pu avoir lieu dans 2.240 bureaux de vote. 400 ont été fermés, évacués ou ont été dans l’impossibilité d’organiser les opérations de vote. 2.262.424 personnes ont voté sur 5.313.000 inscrits sur les listes électorales, soit un 42% de participation. Avec un résultat sans appel : 90% des bulletins sont en faveur du « OUI », contre seulement 7,8% en faveur du « NON ».

Mariano Rajoy rend « seul responsable » des événements le gouvernement catalan et « qu’il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination en Catalogne » 
Il a rappelé que sa principale obligation en tant que Président du gouvernement de l’Espagne était « de respecter et faire respecter la loi, protéger et défendre la démocratie, mais aussi veiller à la vivre ensemble et chercher le compromis ». Il a déclaré que l’État avait agi « avec efficacité et sérénité » pour défendre l’état de droit. Il qualifie « de mise en scène » la consultation du 1er octobre. Il accuse ceux qui ont voulu mettre en place « cette sorte de consultation » de vouloir profiter politiquement de la situation. Il déplorait « l’endoctrinement d’enfants, menaces à des juges ou à des journalistes ». Il juge que les seuls responsables de la fracture de la société sont ceux qui ont voulu outrepasser la loi.

Le gouvernement autonome catalan poursuit sa route vers l’indépendance et prend à témoin « le monde entier »
Carles Puigdemont déclarait, avant même connaître l’ensemble des résultats, que son gouvernement déposerait les résultats de cette consultation auprès du parlement catalan pour poursuivre dans la voix de la déclaration unilatérale d’indépendance. Il envoyait « un message au monde entier qui avait assisté à l’injustifiée, abusive et grave violence policière dictée par le gouvernement espagnol ».

Vidéos Youtube compilant de nombreuses images diffusées sur les réseaux sociaux.

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