Quand les rivières blessées du Bangladesh virent au pourpre – Témoignage du photojournaliste Gaël Turine

La visite guidée de l’exposition “Rivières Blessées” en compagnie du photographe Gaël Turine fut l’occasion de décrypter son reportage. Le journaliste préfère le dire d’emblée, ce n’est pas uniquement sa propre perception des choses…
“Les habitants de Dhaka appellent leur propre ville – The Crazy Dhaka -, la ville folle. Une ville avec une espèce d’hyper saturation d’à-peu-près tous les sens. C’est une ville où chaque jour est une espèce d’épopée de vie en soi. Il y a une épaisseur due à l’activité, à la chaleur, au bruit, aux odeurs. Dans cette ville de 18 millions d’habitants, s’il y a bien une chose qui se propage, et c’est le mot qui convient, ce sont les odeurs qui émanent des nombreux points de pollution tout au long des canaux et des rivières”.
Un travail documentaire édifiant sur la problématique écologique de la capitale du Bangladesh dont nous vous livrons les clefs. A voir à l’église des Dominicains dans le cadre du festival Visa pour l’Image jusqu’au Dimanche 16 Septembre.

♦ Une situation hydrographique particulière

Dhaka, la capitale du Bangladesh, a été fondée il y a 400 ans sur la rive nord de la rivière Buriganga. La ville est entourée par un réseau fluvial formé de cinq rivières, et les nombreux canaux qui la sillonnaient dans le passé avaient une importance hydrographique majeure, reliant les rivières périphériques entre elles et au réseau fluvial. La majorité de ces canaux urbains ont été obstrués pour satisfaire, sans aucune considération pour l’environnement, le développement anarchique de la ville. Aujourd’hui, Dhaka et sa proche banlieue comptent plus de 18 millions d’habitants contre à peine 1,5 million en 1971, année où le Bangladesh obtint son indépendance. Alors que la Buriganga et les autres cours d’eau ont toujours été considérés comme la « ligne de vie » de Dhaka, ce sont désormais des rivières poubelles.

♦ Des flux migratoires économiques et climatiques

Dhaka a une courbe démographique exponentielle. Processus qui d’ailleurs ne cesse de s’amplifier. Les derniers chiffres tendent à prouver que non seulement ce dernier s’amplifie mais il s’accélère. Se pose également la question du nombre de personnes qui rejoignent Dhaka tous les jours, des personnes qui quittent les campagnes. Dhaka n’est pourtant pas la seule grande ville, le pays comptant d’autres agglomérations de plusieurs millions d’habitants.
Mais ce pays fonctionne avec une forme d’hyper centralisation des pouvoirs politiques et économiques. Hormis les deux ports qui sont au sud du pays, tous les pouvoirs se concentrent à Dhaka. Ce qui explique en partie que les  villes de province ne représentent pas un pôle d’intérêt suffisant pour la population rurale.

Le Bangladesh subit également de plein fouet les conséquences des changements climatiques : “Le sud du pays, on le voit clairement, est lentement mais sûrement rongé par les eaux puisque le niveau du golfe du Bengale augmente. Donc il y a des mouvements de population du sud vers le nord et qui naturellement se dirigent vers Dhaka”.

Venant du nord, de l’est et de l’ouest même phénomène migratoire mais pour des raisons différentes. Le Bangladesh est enclavé par l’Inde, hormis les 150 km qui forment la frontière avec la Birmanie, pays avec qui les relations diplomatiques sont exécrables. Sur les 3 200 kms frontaliers avec l’Inde, les populations fuient vers le centre du pays notamment à cause de la présence de l’armée et des répressions qui ont lieu dans ces régions.

♦ L’absence de sensibilisation à l’écologie

Ces facteurs démographiques sont accompagnés d’un absolu manque de considération à l’égard de l’environnement. Il n’y a absolument aucune forme de conscientisation, de sensibilisation ou d’éducation aux problèmes environnementaux. La majeure partie de la population n’est absolument pas sensible aux problèmes écologiques. Et quand bien même elle le serait, les conditions de vie sont difficiles. Gaël Turine dresse le portrait.

“Ça dépasse l’entendement. Quand bien même, il y aurait une volonté de se mobiliser, de changer les choses à une échelle individuelle, les difficultés au quotidien les empêchent de pouvoir dédier un peu de temps et d’énergie à d’éventuels changements d’habitude. Parce que la priorité, c’est de nourrir ses enfants, c’est de s’acheter un vêtement, de payer un cartable. Ce sont les réalités socio-économiques de la très grande majorité de la population de Dhaka”.

♦ Quatre grands acteurs dans ce désastre écologique

Selon le photographe parmi “les grands acteurs de cette machine infernale de la non gestion des déchets, figurent le secteur des industries, les investisseurs étrangers, les autorités et la population. Aucun de ces quatre principaux acteurs n’est capable ou montre une certaine volonté de s’engager dans une réforme, dans des changements d’habitude, de gestion de l’écologie. On a affaire à un cocktail qui est dramatique”.

La pollution industrielle produite par les tanneries, usines textiles, chantiers navals, usines sidérurgiques, briqueteries, manufactures industrielles et artisanales en tous genres est la première cause de contamination des rivières. Ce sont environ 10 000 mètres cubes de déchets toxiques qui sont directement évacués chaque jour dans les rivières de Dhaka. À la pollution chimique du secteur industriel s’ajoutent les eaux usées domestiques non traitées et systématiquement déversées dans les rivières. Seules 20% des eaux usées de la ville sont traitées, transformant les rivières en gigantesque égout à ciel ouvert.

Les entrepreneurs, politiciens et investisseurs ont rapidement sacrifié l’équilibre et la viabilité à long terme des rivières en privilégiant les perspectives économiques et financières immédiates. Ce désastre écologique est encouragé par l’absence d’application des lois, la corruption, les intérêts des investisseurs bangladais et étrangers et le manque cruel d’attention pour l’environnement au sein de la population.

♦ Un urbanisme absent proche de l’anarchie

Mais cela va plus loin selon le photographe, à la limite d’une phase de transition. “J’ai visité des quartiers dans lesquels on m’a montré des photos ou expliqué que depuis des années l’eau ne pouvait plus pénétrer. Aujourd’hui, ces canaux ont été remplis de déchets ou de sable issu du circuit fluvial pour permettre la construction soit de sites industriels soit de logements”.
Et de ne pas décolérer en se remémorant l’effondrement de l’immeuble du Rana Plaza à Savar un quartier de Dhaka. Ce drame avait causé la mort de 1127 personnes le 24 Avril 2013. 

“Vous vous souvenez sans doute de l’écroulement du Rana Plaza. Au moment de l’écroulement de l’immeuble, des tas de marques de vêtements avaient fait des statements* extrêmement forts et puissants, et avaient réussi une campagne de com’ pour redorer leur blason. Je peux vous dire, et je pourrais le prouver, qu’entre 2013 où j’ai fait quelques photos dans certains ateliers et 2018, absolument rien n’a changé ! Tout ça c’est de l’esbroufe, c’est de la propagande, c’est zéro pointé !”

♦ Le difficile travail des ONG

Les activistes, journalistes, scientifiques et avocats, membres d’organisations bangladaises de défense de l’environnement, sont régulièrement menacés, voire physiquement agressés, pour le combat qu’ils mènent. Comme l’explique Gaël Turine : “Lorsqu’une ONG tente de dénoncer implantation d’une usine avec le rejet ou le déversement de produits toxiques, elle est systématiquement la cible d’attaques extrêmement violentes de la part du gouvernement, de milices ou de l’armée. C’est assez difficile pour les ONG de se faire entendre et d’arriver jusqu’au bout de leur politique de dénonciation”.

D’où la relative prudence du photographe une fois sur place : “Quand je suis dans Dhaka, je me montre le plus discret possible et je ne vais collaborer avec aucune organisation. D’abord pour protéger les ONG et puis me protéger moi. Parce que je ne risque pas grand-chose. On peut juste me mettre en dehors du pays. Mais au final, mon travail ne serait pas fait donc autant ne pas mettre le pied dans ces rouages”.

♦ Faire profil bas

Avec un visa de touriste, le reporter essaye de se faire tout petit, le moins visible. Ce qui est impossible car à Dhaka, on ne croise absolument aucun touriste. Difficile de passer inaperçu qui plus est avec des appareils photo et un fixeur** bangladais qui attire aussi l’attention. Sans oublier la fréquence des séjours, au nombre de trois, pendant deux semaines à chaque fois et sur une période de 18 mois.

“J’ai donc mené ce travail seul. Quand je dis seul, c’est pas complètement seul. J’avais un guide interprète bangladais indépendant qui est photographe et vidéaste. Pas du tout spécialiste des questions environnementales mais qui connaît juste très bien sa ville. Ensemble, on a établi une sorte de storyboard qui permet de lister l’ensemble des situations visuelles et de collecter suffisamment de matière pour raconter cette histoire de pollution des cours d’eau”.

Et d’ajouter que la présence répétée dans un même lieu attire forcément la curiosité. “Il y a un quartier dans lequel j’ai été plusieurs jours d’affilée. Donc les gens ne comprennent pas pourquoi je reviens, pourquoi je suis retourné six ou sept fois dans cette ruelle, toujours à cet endroit-là. Ils posent des questions mais quelle que soit la réponse on est un peu dans un dialogue de sourd. Car si je dois commencer à leur expliquer que je suis là pour réaliser un travail et que la photo que j’ai fait n’est pas assez bien, qu’il faut que je recommence […] Je vais juste expliquer que je suis photographe que j’adore la lumière de cette ville. Des explications comme celles-là suffisent.”

♦ Choisir ses situations visuelles et éviter le danger

Pour les secteurs les plus polluants, aucun accès possible pour Gaël Turine. Le Bangladesh produit des teintures réputées de très bonne qualité. Le reporter a donc essayé d’avoir accès à des usines mais là porte close, quels que soient les arguments avancés. Il a cependant réussi à accéder aux deux autres secteurs importants dans l’économie du Bangladesh et principalement localisés à Dhaka : le cuir et le textile.

“Les tanneries et les usines font appel à des services de sécurité privée et donc pour accéder à ces quartiers c’est compliqué. On se demande bien évidemment si je suis vendeur acheteur, investisseur mais certainement pas photographe. Quelle idée d’aller là faire des photos ? Et donc on trouve des subterfuges. Il faut faire preuve d’un peu de stratégie pour pouvoir faire ce type d’images qui sont absolument essentielles pour donner une couleur et presque une odeur à ces pollutions de type industriel”.

Pour une de ses photos montrant un pipeline qui déverse des produits chimiques dans une rivière, Gaël Turine se remémore en train de photographier des gens qui montent dans une barque pour traverser la rivière. Une simple scène du quotidien selon lui. Son fixeur l’interpelle pour lui dire d’arrêter ses prises de vue. La suite dans la bouche du reporter : “Je ne percute pas ce qu’il me dit. Il me dit arrête et regarde discrètement derrière toi. Donc je me retourne et effectivement il y avait deux gars qui étaient en train de me filmer avec leur portable. Dans ces moments-là, on range l’appareil et on va le plus loin possible. Effectivement, ils n’ont aucun droit car je suis dans l’espace public et je n’ai pas pénétré l’enceinte d’une usine, mais ils ne sont pas bêtes. Ils savent très bien que si je suis là et que je fais la photo, c’est parce qu’il y a ce jet fluorescent. Il ne faut pas les prendre pour des imbéciles”. 

* déclaration
** accompagnateur, est, dans une région à risque ou connaissant des troubles, une personne du cru faisant office à la fois d’interprète, de guide, d’aide de camp pour un journaliste étranger. (source Wikipédia)

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