« Avec les coups qu’elle prend, si elle y retourne, c’est qu’elle aime ça »

Cette citation extraite du mémoire de fin d’étude d’un travailleur social illustre l’incompréhension de certains face aux victimes de violences conjugales qui sont dans l’incapacité de fuir leur bourreau. En 2016, moins d’une victime sur deux avait entamé une démarche auprès d’un professionnel ou d’une association. Après avoir été interloqués par le visionnage du court métrage de Paméla de Massias de Bonne « REFUGE », nous nous sommes penché sur les ressorts psychologiques qui poussent parfois les victimes de violences familiales à rester sous le joug de leur bourreau. Quels sont les recours à leur disposition ? Quelle prise de conscience et remise en question de notre société après des affaires comme celle de Jacqueline Sauvage qui ont bouleversé l’opinion publique ?

Dans les violences familiales, le bourreau cherche à prendre le rôle de victime rongée par la culpabilité
De prime abord, le synopsis du film ne laisse pas transparaître le dénouement. Le Refuge se présente comme un court-metrage qui emprunte tous les codes au film d’horreur, ambiance clair-obscur, image dans la brume, cadrage hyper-serré, visage brut effrayé et effrayant tellement il transpire l’angoisse. C’est pourtant un film qui aborde un sujet sociétal celui de la violence intra-familiale et celui de l’emprise psychologique des bourreaux sur les victimes, qui aussitôt leur méfait commis se répandent en culpabilité et prennent le visage de la victime.

« Prise au piège par une bête noire, Chloé se réfugie dans le grenier de sa maison. Bientôt, nous découvrirons que les choses les plus effrayantes sont celles que nous refusons de voir. Un regard incisif sur la triste et violente réalité à laquelle beaucoup de femmes sont confrontées chaque jour » voilà en quelques lignes le résumé du film de Paméla de Massias de Bonne.

La jeune réalisatrice issue d’un parcours en Histoire de l’art à la Sorbonne débute sa carrière dans la production de films au sein du groupe Canal Plus avant de devenir journaliste. Depuis 2015, elle se consacre exclusivement à des projets de production audiovisuelle et collabore comme scénariste au développement de projets de différents formats. (Série TV, Long-métrages, etc.). Elle signe avec « REFUGE » son premier court métrage en tant que réalisatrice dont la musique originale est écrite par le compositeur Français de musique de films Patrice Renson.

Pourquoi s’intéresser à ce sujet en particulier ?
Paméla de Massias de Bonne est désormais basée en Espagne où elle a réalisé « REFUGE » produit par le réalisateur et producteur Carlos Lascano. Ses mots en réponse à nos interrogations :

« Parfois, les choses les plus effrayantes sont celles que nous refusons de voir. »  Sous ses allures de film noir, « REFUGE » est bel et bien un drame dans lequel je voulais aborder de manière atypique et percutante ce fléau sociétal que représente la violence conjugale aussi bien que ces effets dévastateurs sur les victimes. C’est l’histoire d’une femme qui perçoit la violence comme quelque chose de normal et justifié. Et de fait, elle se retrouve prisonnière de cette relation, toute malsaine soit-elle.

C’est au cours de mes recherches documentaires sur l’art comme outil de résistance pour lutter contre les violences faites aux femmes que l’idée de « REFUGE » a germé dans mon esprit. L’une des sources d’inspiration première de ce court-métrage trouve en effet racine dans une série d’entrevues que j’ai pu réaliser au contact de ces femmes artistes me narrant leurs différentes expériences.

J’ai très vite senti que ces histoires me parlait d’une réalité crue qui serait très dure à accepter, alors j’ai décidé de m’éloigner du format documentaire, et j’ai choisi de transposer cette histoire de violence conjugale en une sorte de fable sombre, capable de toucher un public plus large et d’ouvrir sur un débat de société ».

225 000 femmes victimes de violences conjugales en 2016
Les chiffres rapportés par Observatoire national des violences faites aux femmes restent élèves. En France, 123 femmes sont décédées victimes de leur compagnon ou ex-compagnon. Dans 75% à 95% des cas (selon les sources), les victimes de violences intra-familiales sont des femmes. En moyenne, une femme décède tous les 3 jours sous les coups de son compagnon et ces violences sont perpétrées à 98,4% au domicile conjugal. Selon l’enquête, moins d’une femme sur cinq déclare avoir déposé plainte et plus de la moitié d’entre elles n’ont fait aucune démarche auprès d’un professionnel ou d’une association.

En moyenne en France, 1% des femmes entre 18 et 75 ans déclarent être victime de violence au sein de son couple. Signe d’un sujet peut-être encore tabou, les chiffres détaillés pour notre département sont difficiles à obtenir. Les seuls chiffres finalement à disposition de tout à chacun datent de 1999 et ont été publiés par l’APEX (Association Pour l’Enseignement, l’Education, les Etudes et l’eXpérimentation). À l’époque, l’association estimait entre 400 et 500 victimes de violences conjugales dans notre département.

Lutter contre l’impunité des auteurs
Les enquêtes de victimisation font ressortir que seulement 10% des victimes de violences conjugales portent plainte. Souvent évoqués, les « usages » des services de police ou de gendarmerie qui proposaient une main courante au lieu d’un dépôt de plainte. Contrairement au dépôt d’une plainte, la simple main courante ne permet pas de poursuivre l’auteur des faits et ne déclenche aucune enquête. 
Pour lutter contre l’impunité des auteurs, en 2014, une convention a été signée entre l’ancienne Préfète des Pyrénées Orientales, Josiane Chevalier, les services du Conseil Départemental, les services de police et de gendarmerie, le procureur de la république et les associations de protection des victimes. Une convention qui prévoit que « toute personne souhaitant déposer plainte pour des faits de violence commis à son encontre par son conjoint (concubin) ou ex-conjoint (ex-concubin) doit être entendue par procès verbal. Le fait que le ou la plaignante de soit pas en possession d’une certificat médical ne constitue pas un obstacle au dépôt de plainte ».

« Plusieurs éléments rendent toute fuite impossible » pour certaines victimes précise Muriel Salmona
Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice de l’association « Mémoire Traumatique et Victimologie » permet par son travail de mieux comprendre « ces femmes victimes qui ne peuvent pas fuir ». À l’instar de Jacqueline Sauvage*, condamnée à 10 ans de prison pour avoir tué son mari violent, ces femmes qui restent de nombreuses années à subir les coups ou les agressions verbales de leur conjoint en deviennent suspectes. « Ne ment-elle pas ? N’est-ce pas sa faute puisqu’elle n’a pas réagi ? ». Ces questionnement participent de la culpabilisation de la victime, la psychiatre de rappeler « Au lieu de se demander comment un homme s’autorise à être si violent, et arrive à transformer l’espace conjugal et familial en une zone de non-droit et de terreur pendant tant d’années, c’est à la victime qu’on demande presque toujours des comptes ».

La psychiatre qui s’est spécialisée dans les traumatiques psychiques écrit dans « le nouvel obs » au sujet de l’affaire Jacqueline Sauvage

« Il est donc particulièrement cruel de faire peser sur ces femmes des soupçons parce qu’elles n’ont pas pu se protéger sans prendre en compte ce qui rend toute fuite impossible :

  • – les menaces des conjoints violents que ce soit sur elles, les enfants ou d’autres proches,
  • – le risque d’être encore plus violentées ou d’être tuées quand elles décident de partir,
  • – les contraintes et les manipulations psychologiques qui permettent de les culpabiliser et de les contrôler,
  • – la mise en place de dépendances financières, économiques et administratives qui les privent d’argent, de travail et de papier »

« Avec les coups qu’elle prend, si elle y retourne, c’est qu’elle aime ça … »
« Qui d’entre nous, à propos des violences conjugales, n’a jamais entendu cette formulation, exprimée d’ailleurs indifféremment par des hommes ou par des femmes ? Il arrive, dans la pratique professionnelle du travailleur social, comme dans la vie de tous les jours d’ailleurs que des situations ou des évènements paraissent logiquement inexplicables. C’est ce qu’on peut remarquer, lorsque, à Perpignan, dans un service d’accueil d’urgence sociale tel que le SEUIL (Service Ecoute Urgence Insertion Liaisons) on reçoit, parfois pour la seconde ou la troisième fois, une femme, souvent très marquée physiquement (pour ce qui est apparent), qui se présente afin d’échapper aux coups de son compagnon. La première interrogation qui vient à l’esprit c’est de se demander : comment a-t-elle pu faire pour rester si longtemps avec l’homme qui la violente ? ». 

Extrait du mémoire de fin d’études du Diplôme de Supérieur de Travailleur Social de Jacques Lorieux : « Il bat de l’Elle ». Ce document écrit en 1996 et rendu public par l’association APEX reste malheureusement étrangement d’actualité.

REFUGE from Paméla De Massias on Vimeo.

*Jacqueline Sauvage fut finalement graciée par François Hollande

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