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Chronique littéraire : Maïté Sondermeijer réinvente le conte pour ausculter nos fragilités modernes

Dans son premier recueil, Maïté Sondermeijer mêle conte moderne et mélancolie pour sonder addictions, mémoire et fragilités contemporaines. L’Homme à la tête d’or  de Maïté Sondermeijer est disponible aux éditions : Le Chant des voyelles.

Maïté Sondermeijer ouvre chacune de ses dix nouvelles par une formule en apparence candide, « Parlons d’une jeune femme », « Parlons d’un homme », et cette ritournelle installe le lecteur dans le fauteuil familier du conte merveilleux. Sauf que le fauteuil a des ressorts qu’on ne voit pas. Sous le vernis enchanté, chaque récit creuse une faille contemporaine avec une précision qui désarçonne, et l’ensemble compose un recueil dont la construction réserve, dans ses dernières pages, une convergence d’une mélancolie saisissante.

Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.

Le bestiaire enchanté du malaise ordinaire

Dix portraits, dix dons singuliers, dix blessures dissimulées sous l’éclat du merveilleux. Valentina, dans La Belle aux cent princes, collectionne les demandes en mariage avec une compulsion que la narratrice résume d’une formule acide : « Certains boivent, d’autres fument. Elle, elle faisait chavirer les cœurs : chacun ses addictions. » Rodrigo, L’Homme au cerveau carré, transforme son intelligence en machine à accumuler, passant « d’une garde-robe en polyester à une penderie blindée de cachemire » avant d’affronter le vertige d’une vie sentimentale qu’il a méthodiquement esquivée. Isabelle, la Buveuse de nectar, découvre que son organisme « pouvait absorber une quantité prodigieuse de divin nectar sans éveiller le moindre soupçon », et cette immunité apparente devient le levier d’une dépendance que personne ne décèle, jusqu’à ce que le corps, rattrapé par une tout autre menace, cesse de mentir. La mort d’Isabelle constitue un des moments les plus âpres du recueil, où le décalage entre la légèreté du ton et la brutalité du dénouement atteint une intensité qui rappelle que Maïté Sondermeijer manie l’ironie comme un scalpel : elle incise en souriant.

Car le registre du conte permet ici d’approcher sans effroi ce qui, traité autrement, relèverait du fait divers clinique. La glorieuse Brindille entrelace avec une justesse désarmante l’injonction contradictoire d’une époque qui gave et affame en même temps : Bérangère, dont le corps « ne nécessitait presque aucune nourriture pour survivre », traverse l’enfer anorexique après une enfance de festins familiaux obligatoires. L’Homme invincible pousse la logique plus loin encore : Antoine, colosse adulé qui « faisait taire les voix et se dévisser les têtes à chaque fois qu’il passait quelque part », voit sa puissance physique dégénérer en violence conjugale, et le conte vire au drame judiciaire sans jamais quitter son registre fabuleux. Cette cohabitation du léger et du terrible constitue la signature stylistique de Maïté Sondermeijer, sa manière propre de tenir ensemble le sourire et l’effroi.

L’architecture de la mémoire

C’est dans la nouvelle éponyme que le recueil révèle sa cohérence secrète. Mahdi, psychiatre au « visage d’ébène » débarqué enfant dans « l’enfer glacé parisien », possède un don singulier : sa mémoire ne retient que les souvenirs heureux. Cette faculté l’a protégé des brimades racistes, des coups reçus dans la cour d’école (où, le visage en sang, il trouvait la force de répondre à son agresseur : « Chez moi ? À cette heure-ci ? L’école n’est pas finie »), et l’a porté jusqu’à une carrière de psychiatre consacrée à réparer « les erreurs parfois grotesques du fatum ». Le lecteur comprend alors, par un jeu de correspondances discrètes, que les personnages des nouvelles précédentes ont croisé la route de Mahdi : les cas cliniques qu’il évoque à la fin recoupent, trait pour trait, les figures du recueil. L’effet produit tient moins du coup de théâtre que d’une lente reconnaissance, semblable à celle d’un visage entrevu dans la foule et dont on se souvient soudain.

La relation entre Mahdi et Maïté (le personnage, homonyme de l’autrice) forme le cœur émotionnel du livre. Leur amitié naît dans les marges de l’école, entre un garçon moqué et une fillette rendue muette par le deuil, dont le premier mot prononcé après des années de silence, « Bien », résonne comme une déflagration intime. Quand la maladie survient, rongeant précisément ce qui faisait de cet homme un être d’exception, le geste d’écriture qui s’ensuit acquiert une dimension tragique : « Il lui raconta tout de ces gens qui avaient, l’espace d’un instant plus ou moins bref, apporté dans sa vie leur étrange scintillement. » Maïté recueille, transcrit, transmue en fiction ce que la biologie s’apprête à effacer.

Le conte comme acte de résistance

La dédicace prend alors sa pleine résonance : « En souvenir de Mahdi, dont la mémoire ne mourra jamais. » L’épigraphe empruntée à Lewis Carroll, ce dialogue entre Alice et Tweedledee sur la nature du rêve et de l’existence, irradie rétrospectivement l’ensemble : qui rêve qui, dans ces histoires ? Le recueil que l’on tient entre les mains et celui que le personnage de Maïté entreprend d’écrire dans la fiction se superposent, se confondent, et cette mise en abyme confère au livre une profondeur qui excède largement le cadre du conte détourné.

Maïté Sondermeijer travaille une langue fluide, faussement orale, où les métaphores culinaires (le désir de Valentina comparé à un « délicieux sandwich jambon-fromage avec supplément mayonnaise, non allégée, la vraie de vraie ») voisinent avec des notations d’une précision sociologique redoutable : les marques, les crus, les codes vestimentaires composent un inventaire du Paris contemporain que la narration enchantée rend à la fois comique et cruel. Les apartés de la narratrice, ses adresses au lecteur, ses ruptures de ton instaurent une connivence qui rappelle les moralistes français, leur acidité bienveillante, leur goût pour la maxime glissée entre deux anecdotes. Sous l’apparence légère du conte moderne, L’Homme à la tête d’or sonde ce que la mémoire fait de nous, ce que perdre ses souvenirs signifie quand on a consacré sa vie à recueillir ceux des autres, et ce que la fiction, patiemment, sauve de l’oubli. Un premier livre dont la construction concertée et la tendresse corrosive honorent une lignée où la forme du récit constitue, en elle-même, le sens.

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