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Vignoble en sursis, coopérative en crise : quel avenir pour le Collioure et le Banyuls ?

© syndicat des vignobles de la côte vermeille

Article mis à jour le 14 janvier 2026 à 09:06

C’est tout un terroir des Pyrénées-orientales qui subit la conclusion d’une agonie de plus d’une décennie. Le GICB* ou « Terre des Templiers », plus grosse coopérative des crus Collioure et Banyuls, est en fin de course avec près de 20 millions d’euros de dettes. Le vin ne se vend plus, et nombre de vignobles de la Côte Vermeille pourraient se changer en friches. Que restera-t-il de ce bouleversement ? Qui en paiera le prix ? Photos © Syndicat des vignobles de la Côte Vermeille

Le courrier du président du GICB Laurent Barreda à ses coopérateurs, envoyé en décembre 2025, n’est pas resté longtemps confidentiel. C’est un chant du cygne qu’il annonce, évoquant une récolte 2025 à moins de 9000 hectolitres, une trésorerie réduite à néant. « Le monde du vin va très mal, rien ne se vend » écrit-il. Déjà en plan de sauvegarde depuis 2014 après un surendettement remontant aux années 2000, le GICB arrive à l’étape du redressement judiciaire. « Nous sommes une coopérative qui a 20 millions d’euros de dettes et au titre d’adhérent c’est aussi la vôtre » communique le président. Un potentiel repreneur serait néanmoins dans les cartons pour sauver le GICB, mais son identité n’a pas fuité.

Une spirale de dettes, jusqu’au désastre

Cette cave réunit un peu moins de la moitié des vignobles de la Côte Vermeille. C’est un poids lourd qui s’écroule. Maire de Banyuls et ancien président du GICB, Jean-Michel Solé évoque des difficultés qui remontent à 15 ou 20 ans. « Le GICB représente 40 à 45 % des volumes et des surfaces. » La cinquantaine de producteurs se répartit donc entre cette coopérative, deux autres plus petites, l’Etoile et les Dominicains, et les indépendants. « C’est dramatique pour la ville, pour le rôle social d’employeur de la viticulture à Banyuls. » Hormis les coopérateurs, quelques dizaines de salariés seraient la sellette. « Quand on crie sur tous les toits qu’on va déposer le bilan, je ne sais pas si c’est une bonne stratégie pour trouver un repreneur… » Le maire s’inquiète aussi du risque d’une transformation des paysages, et d’un remplacement des coteaux cultivés par des friches propices aux incendies, sans compter l’aspect patrimonial et touristique.

« Les parents n’ont plus installé leurs enfants parce que c’était une galère, les revenus des vignerons ont baissé parce que tout a augmenté sauf le paiement des kilos de raisin, et au fur a mesure on les a perdus… »

La nouvelle cave du GICB, livrée en 2011, devait pourtant permettre de traiter un important volume de 23 000 hectolitres, qui a même été dépassé sur une période. « Quand j’étais président, on représentait 70 % du cru, on faisait 35 000 hectolitres de vin pour 37 millions d’euros de chiffre d’affaires. » Mais encore fallait-il vendre cette production. Selon le maire, avec des vignes non mécanisables, le prix de revient d’une bouteille est à 14 euros. « En dessous, on perd de l’argent. Une bouteille de Banyuls devrait se vendre au moins 30 euros… Quand je suis arrivé il y avait déjà 9 millions d’euros de dettes. En 2004, on perdait 1,2 millions d’euros par an. » Jean-Michel Solé évoque un export assez faible, de l’ordre de 5 % du chiffre, et une place dans la grande distribution qui a peu a peu diminué, passant de 10 000 à 1000 hectolitres.

La fin du modèle coopératif

Romuald Peronne est le président du syndicat des vignobles de la Côte Vermeille. Pour lui il s’agit avant tout d’un problème commercial. « La consommation de vin baisse cruellement. On a 60 000 hectolitres de stock, pour s’en sortir il suffirait de vendre. Même sans produire on pourrait vivre 3 à 6 ans encore. » Pour le président du syndicat, il faudra réduire la voilure et passer de 1200 hectares, déjà peu par rapport aux 5000 hectares d’après-guerre, à seulement 500 ou 600. Romuald Perrone a lui-même abandonné 4 hectares sur son domaine, le clos Saint Sébastien.

Si les indépendants connaissent eux aussi des difficultés, leurs domaines sont plus manoeuvrables que le paquebot du GICB avec ses charges fixes. Pour Romuald Peronne c’est la fin du système coopératif majoritaire dans les appellations. Cette crise n’est pas sans faire écho au récent placement en redressement judiciaire d’une autre coopérative importante, Arnaud de Villeneuve à Rivesaltes. « Il y avait peut-être une quarantaine de coopératives il y a trente ans dans le département, il n’en restera sans doute que cinq ou six dans cinq ans. C’est la fin d’un système. »

« Il faut faire autre chose, des oliviers, de l’amandier, de l’élevage… On ne vend plus de vin. A Cerbère il n’y a plus que des friches. Est-ce qu’on a joué notre rôle, est-ce que nous-mêmes nous consommons notre vin ? »

Georges Roque évoque ces marché de Noël ou ces bars touristiques du front de mer qui ne proposent ni Collioure ni Banyuls. « Le château de cartes s’effondre. »

En attendant, les viticulteurs concernés s’inquiètent. C’est le cas de Georges Roque, petit coopérateur du GICB avec un hectare de vignes, mais également ancien président de la structure. « Le ressenti général, c’est qu’on a la trouille. Je suis coopérateur depuis 1978. Ça améliore ma retraite. » Les seules informations dont il dispose ont déjà plus d’un mois. « On ne maîtrise pas ce que va décider le tribunal. Dans les dettes, il y a une partie de ce que la société doit à ses coopérateurs, il n’y a pas que les banques. » Sur la question de redevenir indépendant, Georges Roque est tranché. « Pour quoi faire ? Pour faire du vin, aucun problème. On le vend à qui ? »

Les parcelles pourraient être déplacées pour réadapter le vignoble

Le syndicat des vignobles de la Côte Vermeille s’efforce néanmoins d’envisager la suite. Pour son directeur Igor Akhiridinov, les parcelles pourraient être adaptées à la demande. « Les expositions plein sud étaient faites pour faire du degré. Aujourd’hui on cherche l’inverse, des vins blancs ou rosés, des rouges légers… » Une étude est en cours avec un réseau de capteurs climatiques dans les sols. L’idée serait de déplacer des parcelles en altitude, vers des zones plus humides et fraiches.

Mais il s’agit de travailler également l’image du Banyuls. « Les jeunes générations, quand ils boivent ces vins, ils les redécouvrent. » Balades gourmandes, actions de communication, et même tentative de reconnaissance des vins doux naturels à l’UNESCO pourraient aider face au déficit d’image. « Il y aura une réunion au ministère de la Culture où nous défendrons ce dossier. » Le Banyuls pourrait viser la niche du très haut de gamme. « Il y a une richesse. »

S’emparer d’un cru comme d’une identité

Le caviste Guillaume Geniez, des Caves Maillol, rejoint cette idée d’un patrimoine exceptionnel. « On a de l’or entre les mains. Maury, muscat de Rivesaltes, Banyuls… Ce sont des vins qu’on peut garder en cave une centaine d’années. Le malheur de ce département est qu’on est capable de faire de grands vins doux naturels mais qu’on n’est pas capable de les vendre à leur juste prix. » Le caviste regrette à son tour que ces vins soit boudés par les Catalans eux-mêmes, qui devraient en être les ambassadeurs. « Ce devrait être un produit d’identité aussi fort que le piment d’Espelette chez les Basques. Les Portugais ont su faire un produit touristique avec le Porto, et le moindre Porto de qualité est à 50 ou 60 euros. « 

Entre réinvention d’un cru et réduction de voilure, c’est toute une côte rocheuse qui vit une transition de terroir. Une transformation à suivre de près.

*GICB : Groupement interproducteurs Collioure Banyuls

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Philippe Becker