À quelques jours d’intervalles, deux éboulements ont coupé la RD 66 et la RN 20, isolant Haut-Conflent, Cerdagne et Capcir de leurs axes principaux. Ce n’est pas sans rappeler le glissement de terrain qui avait fracturé la chaussée de la RD 66, (RN 116 à l’époque) suite à la tempête Gloria en 2020, et bien d’autres évènements d’ampleur moindre.
Le changement climatique va-t-il accélérer le phénomène ? Pas si sûr, et pas partout, d’après les éléments scientifiques recueillis par Made in Perpignan. Photos : travaux en cours à Thuès-les-Bains © Michel Jauzac – CD 66
La RD66 réouvre ce vendredi 6 février. Le Département annonce dans un communiqué que les travaux ont avancé plus rapidement que prévu. La réouverture de la route aura lieu à 18h, sans restriction de circulation.
Pluie, gel ou racine : qui a jeté la première pierre ?
Contre-intuitives. Voilà sans doute le terme qui convient le mieux aux réalités des éboulements, en dépit des idées reçues. Les végétaux réputés retenir le terrain sont aussi ceux qui peuvent déclencher le détachement de roche. Les averses les plus intenses s’avèrent parfois moins pénalisantes que les longues pluies. Le réchauffement pourrait réduire la fréquence des éboulements en jouant sur les cycles de gel, mais l’accélérer là où régnait le permafrost. Il y a par-dessus tout urgence à récolter des données. Plongée dans un monde où la causalité ne peut se réduire à des enchaînements simplistes.

« On n’a pas suffisamment d’éléments pour dire qu’on a une augmentation de la fréquence des éboulements rocheux, ou de leur ampleur » assure Bastien Colas, ingénieur géotechnicien au Bureau de recherches géologiques et minières d’Occitanie (BRGM). Il déplore un manque de remontées d’informations de la part des collectivités et autres témoins pour élaborer des statistiques fiables. « Les chutes de blocs sont régies par une loi mathématique qui fait que plus les roches sont petites, plus elles se détachent fréquemment, quels que soient les contextes géomorphologiques. »
« A l’échelle européenne, nous sommes les premiers »
Un lidar (radar pour la topographie) aéroporté développé par l’IGN aboutit à des modélisations en 3D au mètre près qui devraient permettre une meilleure cartographie des risques. Par ailleurs, le BRGM vient d’intégrer le programme européen Spiral en lien avec les institutions espagnoles et l’Andorre, qui portera sur le massif pyrénéen pour définir une stratégie du « risque mouvementaire ». Ce projet se conclura cette année, et c’est du jamais vu. « Nous avons l’objectif de fournir des cartes de vigilance. A l’échelle européenne nous sommes les premiers. » Cela permettra de cibler des mesures de protection.

La prédisposition du massif joue évidemment, avec par exemple une fragilité sur les roches métamorphiques de type schiste, fracturées comme un mille-feuille. Le long de la RD 66, la géologie est étagée. On observe davantage de glissements de terre sur le pied du massif, puis, dès qu’on grimpe un peu, des passages avec du schiste plus propice à la chute de roches. C’est le cas du secteur de Thuès-les-Bains où s’est produit le dernier éboulement, même si ce passage précis n’avait pas encore connu d’évènement semblable. Le granit ne domine que beaucoup plus haut, quand on arrive sur le plateau cerdan.
Fragile comme un roc
Le changement climatique amène indéniablement des phénomènes météorologiques intenses plus fréquents. Il y aura d’autres tempêtes Gloria. Mais les forces s’opposent. Selon une étude d’avril 2025 menée par le ministère de la transition écologique, et en lien avec l’ONF et l’INRAE, la diminution des cycles de gel et dégel liée au réchauffement climatique pourrait compenser l’augmentation des précipitations intenses. En effet, le gel de l’eau infiltrée dans les fissures crée un effet de coin qui éloigne les blocs de la paroi. Moins de gel est donc plutôt une bonne nouvelle en moyenne montagne.
« En l’absence de permafrost, il ne semble pas y avoir de tendance significative dans la fréquence des chutes de blocs et éboulements en lien avec le contexte du changement climatique en cours » conclut l’étude.
C’est une autre histoire en très haute montagne, où le retrait du permafrost, c’est-à-dire la terre demeurant gelée toute l’année, est clairement lié à l’augmentation des éboulements. Il s’agit d’altitudes supérieures à 2700 mètres ; les Pyrénées-Orientales ne sont que peu concernées.
Reste la question des précipitations. Si la pluie violente peut avoir un effet d’entraînement, elle va davantage ruisseler qu’une pluie faible mais persistante qui s’infiltrera en profondeur.
« Si vous remplissez une fissure d’eau, explique Bastien Colas, même si ça ne fait que quelques millimètres de largeur, vous avez le poids de toute la colonne d’eau. Cela applique une pression interstitielle. Ce qui est très néfaste, ce sont des pluies répétées, suffisantes pour saturer les sols. »
Quand l’arbre protège et déclenche à la fois
Parmi les autres facteurs de déclenchement, les racines. Là encore, c’est à double tranchant. Dans les Pyrénées-Orientales, le changement climatique a favorisé des pousses forestières à des altitudes impensables il y a quelques décennies.
« La forêt est une protection naturelle sur la zone de propagation de l’éboulement. Là où vous implantez une forêt, il est très rare qu’un bloc aille jusqu’en bas. »
En revanche le végétal est un déclencheur au niveau de la paroi, avec des racines qui gonflent dans les fissures et produisent à leur tour l’effet de coin. « Les racines peuvent descendre jusqu’à six mètres dans les fissures. Il n’est pas rare que, sur les cicatrices d’un glissement rocheux, on observe les radicelles, ou un peu de terre, parce que des racines s’y trouvaient. » Le thème fait l’objet de regards contradictoires. Des chercheurs au CNRS évoquent au contraire des fissures subissant un phénomène de dessication et devenant plus sensibles à la pluie faute de végétation.
« Il faut admettre que sur une route de montagne, vous allez être exposé à une chute de bloc. » explique Bastien Colas. « Il y aura toujours une voiture qui se prendra un caillou. On ne va pas consolider les montagnes, ça n’a pas de sens. » Pour autant des mesures de prévention et de protection ciblées sont possibles.
Une masse instable, 120 mètres au-dessus de la route
David Richard, directeur des routes au Conseil départemental des Pyrénées-Orientales, évoque les nombreuses inspections le long des axes routiers.
« Depuis le début de l’année nous avons eu pas mal de chutes de blocs sur les zones de piémont, que ce soit dans le Vallespir ou même dans les Fenouillèdes. D’habitude ces chutes s’échelonnent pendant toute la saison hivernale et des blocs tombent au printemps ou à la fin d’hiver avec les cycles de gel et dégel. Mais les deux ans de sécheresse ont bloqué le processus. »
On note alors un effet retardant avec une purge brutale des roches qui auraient dû tomber plus tôt. « Tout est venu d’un coup avec les pluies de la fin de l’année et du mois de janvier. » Selon David Richard, le secteur du Conflent est plus sensible à la pluie qu’aux cycles de dégel.

Sur l’éboulement de Thuès du 23 janvier, il n’y avait aucun signe avant-coureur. « Généralement là où les roches sont fracturées on ramasse régulièrement des cailloux sur la route, là ce n’était pas le cas. » La masse instable se situe à 120 mètres environ au-dessus de la départementale, avec des blocs imposants qui se sont surtout arrêtés sur la voie ferrée en surplomb. « C’est cette masse qu’on doit stabiliser, donc purger. » Plusieurs tirs d’explosifs sont prévus pour évacuer les roches. Après les mesures d’urgence, des protections plus pérennes pourront être mises en place.
6 millions pour protéger la RD 66
« En juin 2024, nous avons voté un programme pluriannuel d’investissement sur la RD 66, avec un montant de 6 millions d’euros pour la protéger contre les aléas rocheux » rappelle David Richard. « On y a déjà mis 400 000 euros en 2025 et on a prévu d’y mettre 500 000 euros en 2026, indépendamment du glissement qui a eu lieu. »

Les mesures dépendent de la topographie du lieu. Des filets peuvent être placés directement sur les zones à risque, ou bien des écrans en bord de route. C’est ce type de dispositif qui sera mis en place du côté de Thuès-les-Bains. Plus rarement, sur les parties meubles, maçonner la paroi est possible. S’agissant de la route en elle-même, près de la moitié de la RD 66 est installée sur des murs de soutènement, qui sont surveillés chaque année, pour prévenir des évènements semblables à celui de 2020.
À ce jour les drones ne servent qu’à observer les dégradations de la route, mais David Richard l’imagine pour la prévention sur les désordres rocheux. « Ce n’est pas encore au point, mais je pense que dans les années à venir ça pourrait arriver. »
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