Article mis à jour le 5 mars 2026 à 10:03
Série/enquête – « Femmes derrière les barreaux ». La prison punit. Mais prépare-t-elle vraiment à la sortie ? C’est la question qui traverse ce troisième volet consacré à la détention des femmes à Perpignan. Car derrière la peine exécutée se joue une autre réalité, moins visible : celle d’une réinsertion rendue fragile par un système pensé d’abord pour les hommes.
Made in Perpignan a enquêté pendant plusieurs mois sur les conditions de détention des femmes incarcérées à la Maison d’arrêt de Perpignan. Dans un contexte de surpopulation maximale, détenues et surveillantes cohabitent dans un environnement hostile. Cette série articulée en trois volets s’intéresse à la féminité en milieu carcéral ; à la maternité en détention ; puis au stigmate laissé à vie par la prison.
Épisode 1 / Exclusion, dignité bafouée, attouchements sexuels et discriminations : dans le quotidien des prisonnières à Perpignan
Épisode 2 / Grossesse, bébé en cellule et enfants au parloir : focus sur la maternité en détention à la prison de Perpignan
Épisode 3 / Femmes sorties de prison : derrière le stigmate, une dette éternelle ?
Quand Eva est appelée ce matin-là, elle tourne le dos à sa cellule. Une surveillante lui rend ses quelques affaires. Les portes de la prison s’ouvrent enfin, elle avance. C’est la fin de sa période de détention. La voilà libre. Son aménagement de peine lui impose de s’installer dans un appartement de Perpignan où elle devra dormir tous les soirs. Quelques semaines après sa sortie, elle se souvient de sa première nuit dans son appartement. « J’étais collée dans un coin, je n’ai pas dormi », raconte-t-elle. Comme si l’espace était trop grand, comme si son corps cherchait encore un angle mort, une paroi, une limite. Comme si la liberté faisait peur, trop vaste, menaçante. Après des mois passés dans quelques mètres carrés, le silence et la solitude deviennent vertigineux. Sans compter que la case prison ne s’effacera jamais vraiment.
Femmes ex-détenues, un tabou encore vif
Dès leur entrée en détention, les prisonnières se heurtent à l’ostracisation. « Les femmes incarcérées sont moins soutenues, plus seules. Une majorité ne reçoit pas de visite au parloir durant toute la durée de leur détention », observe Gérard Taillefer, surveillant et représentant local de FO Justice. « Les femmes sont plus isolées que les hommes et elles sont moins visitées, confirme Odile Macchi, responsable du pôle enquête de l’Observatoire international des prisons (OIP-SF). « Il y a toute une dimension morale qui pèse davantage sur elles : on accepte beaucoup plus les comportements délictueux des hommes que ceux des femmes ». Autrement dit, la prison féminine porte un stigmate particulier et les détenues sont davantage rejetées et ostracisées.
« Le tabou de la détention féminine est encore bien vivant », constate Gérard Taillefer. Là où certains hommes peuvent compter sur un proche pour les accueillir ou les épauler – souvent une mère, une compagne ou une soeur – beaucoup de femmes détenues se retrouvent, elles, sans filet et privées de soutien familial.

L’isolement est aussi géographique. L’OIP rappelle que les femmes étant minoritaires dans le système carcéral, les établissements qui leurs sont dédiés sont moins nombreux. Elles sont donc plus souvent incarcérées à distance de leurs proches. Au sein de la prison de Perpignan, les détenues viennent de Narbonne, de Carcassonne et même parfois de Toulouse. Un éloignement qui complique tout. Le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) confirme cette réalité. « Les femmes sollicitent beaucoup plus notre aide que les hommes pour toutes leurs démarches. Elles sont beaucoup plus en demande, elles ont beaucoup plus de questions », explique une conseillère.
Et pour celles qui sortent, la trace reste toujours vive. Selon Yass, ancienne détenue, le mot même de « réinsertion » sonne faux. « Je suis insérée, moi. Je ne suis pas réinsérée». Derrière la formule, une fatigue : celle d’être constamment renvoyée à son passé judiciaire, comme si la peine ne s’achevait jamais.
La prison ne prépare pas à la sortie
Comme Made in Perpignan le révélait dans le premier volet de son enquête, les femmes détenues n’ont pas accès aux mêmes possibilités de formation ou d’émancipation que les hommes. Elle ne peuvent, par exemple, toujours pas passer le permis de conduire. Or dans un territoire comme celui des Pyrénées-Orientales, où l’emploi est souvent conditionné par la mobilité, cela équivaut à priver les femmes d’un levier de réinsertion immédiat. La liberté devient alors plus abrupte et étroite que celle des hommes.
En prison, les femmes ont aussi moins de possibilités de travailler ou de faire des études. Eva raconte avoir voulu passer sa licence en détention. Elle en a été dissuadée. « Ils m’ont dit : tu n’y arriveras jamais. J’ai insisté. Mais les mois sont passés et je n’ai jamais pû m’inscrire. Donc oui, j’ai fini par lâcher », regrette Eva.
Enfin, la prison de Perpignan n’est architecturalement pas prévue pour offrir aux femmes les mêmes possibilités de réinsertion. « Dans le centre de semi-liberté, il n’y a que des hommes. Aucune place pour les femmes, confirme Gérard Taillefer. La prison de Perpignan a été construite dans les années 1980. Ce n’était tout simplement pas prévu ». Quarante ans plus tard, les travaux et aménagements ne sont toujours pas prévus. La semi-liberté constitue pourtant l’un des principaux outils de préparation à la sortie. Elle permet aux personnes détenues de travailler la journée et de revenir dormir en détention. Comme un sas entre la prison et la vie ordinaire. À Perpignan, les femmes en sont exclues.
La récidive, le mal du système carcéral
Dans les discours officiels, la peine de prison a pour but l’amendement et la réinsertion. Pour la société d’une part, qui s’assure ainsi de combattre la récidive. Pour la personne, de l’autre, qui après avoir purgé sa peine mérite par définition une chance de remonter la pente. Mais rendue glissante par un fonctionnement judiciaire en surchauffe, celle-ci peut aussi conduire à la dégringolade.
D’après, une note du service statistique du ministère de la Justice, le taux de récidive à 1 an des sortants de prison est passé de 47,8 % (2016) à 48,3 % (2020). Un autre rapport indique que, parmi les sortants de prison en 2016, 63 % ont commis une nouvelle infraction dans les cinq ans suivant leur libération. Des chiffres accablants, qu’il convient néanmoins de considérer avec prudence. Car, comme le souligne Cécile Dangles, contrôleure au Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), les données disponibles restent encore insuffisantes. « On n’a même pas de données fiables et régulières sur la récidive, et encore moins sur la différence entre hommes et femmes ».

Mais une chose est certaine : les conditions de détention et de sortie influencent directement les trajectoires. Pour Yass, le danger vient aussi des relations construites en détention. Elle se souvient par exemple d’une codétenue impliquée dans des réseaux criminels qui tentait de recruter d’autres prisonnières ou qui leur proposait de la recontacter à leur sortie si besoin. « Si tu crées des liens avec des personnes qui ne se sont pas remises en question… tu y retournes », lâche Yass. La détention, telle qu’elle est organisée, tend davantage à figer qu’à ouvrir.
Construire des horizons pour l’après détention
Dans ce paysage contraint, certaines initiatives tentent d’ouvrir des brèches. Le film La Gamelle, coréalisé par Salomé Blechmans et Djinn Carrénard, est né d’ateliers d’écriture menés à la prison de Perpignan avec des détenus hommes et femmes. Les histoires imaginées par les personnes incarcérées sont jouées à l’écran par des comédiennes et comédiens, tandis que les voix off sont celles des détenu(e)s enregistrées en détention durant les ateliers. Il en résulte un docu-fiction bouleversant qui entre dans la nuance et la complexité des situations qui mènent à la prison et desquels les femmes doivent s’extraire pour se reconstruire.
«Je me définis comme utopienne, explique Salomé Blechmans. Et je me demandais comment la société pourrait être meilleure. En me renseignant sur l’univers carcéral, j’ai vu qu’il y avait un manque d’efficacité total par rapport à la récidive et à la réinsertion ». La réalisatrice imagine alors un projet passant par l’empathie et l’art pour proposer des ateliers en prison. Une fois acceptés, les ateliers sont lancés avec des hommes. « J’ai voulu que des femmes puissent y participer. Mais il n’y avait pas de budget prévu pour elles. Donc on l’a fait quand même, mais de façon bénévole ».
Avec cet engagement citoyen, Salomé entend permettre une réflexion destinée à poser des mots, bâtir un imaginaire, esquisser un horizon. « L’introspection est une des choses les plus prônées pour justifier l’incarcération : on dit que ça permet aux gens de cogiter sur ce qu’ils ont fait. Mais le contexte ne le permet pas réellement. Or la création est un outil très fort parce qu’elle permet cette introspection-là ».
Les ateliers permettent aussi une avancée psychologique, progressive et pas à pas. « Quand on se concentre sur les femmes en prison, on se rend compte que 100% d’entre-elles ont vécu des traumas. Une grosse partie s’y retrouve aussi à cause de relations avec des mecs qui les ont embrigadées ». Lors des sessions, les participantes cessent progressivement de parler à travers un personnage fictif pour s’exprimer à la première personne. Une forme de bascule intime. Et une manière, aussi, de reconstruire un récit de soi. Base essentielle pour une réinsertion réussie.
Retrouver une vie stable loin des grilles
À la sortie, tout s’accélère. Il faut faire des démarches, répondre à des convocations, chercher un emploi. Pour celles qui ont perdu la garde de leurs enfants, l’enjeu est plus vaste encore : prouver qu’elles peuvent offrir un cadre stable. Maria en a fait l’expérience. Sans logement, impossible pour elle d’obtenir des droits de visite élargis et d’accueillir ses enfants. Une mobilisation extérieure, organisée par Salomé Blechmans, lui a permis de réunir une cagnotte et de financer un Airbnb temporaire. Un logement provisoire pour reprendre pied en attendant de pouvoir répondre aux exigences administratives. Viendra ensuite le moment de recréer un lien essentiel, tant pour l’ex-détenue (acquittée lors de son procès) que pour ses enfants, encore moins coupables.
La réinsertion tient parfois à peu de choses : une main tendue, une adresse, un contrat de travail. Mais ces éléments doivent être réunis rapidement, sous peine de replonger, dans la précarité ou la criminalité. Sortir de prison ne suffit pas toujours pour redevenir libre.
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