Le Rassemblement national au pouvoir, on a déjà essayé… Depuis le 29 mars, voilà ce que peuvent affirmer près d’un million et demi de Français. De Thizy-les-Bourgs, dans le Rhône, à Saint-Savin, en Gironde ; de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales, à La Flèche, dans la Sarthe, ces citoyennes et citoyens habitent l’une ou l’autre des quelques 74 communes remportées – ou conservées – par le parti d’extrême droite ou par l’un de ses alliés à l’issue des dernières élections municipales. Comment se concrétisent depuis les orientations politiques du Rassemblement national et de ses alliés dans ces communes ? Avec le projet « On a déjà essayé », sept médias locaux indépendants (Mediacités, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Made in Perpignan, Le Poulpe et Marsactu) publient différents articles pour un premier bilan.
S’il est donc loin d’avoir réalisé une percée locale à la hauteur de ses derniers résultats électoraux nationaux ou des scores que lui prêtent les sondages, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella a incontestablement progressé. Six ans plus tôt, le parti et ses alliés (UDR, Les Patriotes, Reconquête!, la Ligue du sud, etc) ne dirigeaient que 16 municipalités et comptaient moins de 900 conseillers municipaux, contre plus de 3 100 aujourd’hui. Une cohorte d’élus, principalement concentrée dans des villes petites et moyennes et davantage dans certaines parties du territoire, certes. Mais qui lui fournira « la base organisationnelle indispensable pour une éventuelle conquête du pouvoir », comme le notait Gilles Ivaldi, spécialiste des droites radicales au Cevipof, au lendemain du scrutin de mars dernier.

L’avant-dernière marche
L’avant-dernière marche, en quelque sorte, avant celle que la formation d’extrême droite espère franchir en 2027, pour accéder à l’Élysée, mais pas n’importe quelle marche. Jusqu’alors, le nombre réduit et la disparité des exécutifs locaux gérés par le RN et ses alliés rendaient sa politique difficile à lire et à évaluer. Maintenant qu’il se frotte à l’exercice du pouvoir dans un nombre de villes nettement plus important, impossible de continuer à dire « on n’a pas essayé ».
Finances, sécurité, éducation, transports, culture, action sociale… Des dizaines de mairies RN et assimilées prennent aujourd’hui des décisions qui ont un impact concret sur nos villes et nos vies quotidiennes. Raison pour laquelle, quelques semaines après les élections municipales et quelques mois avant la présidentielle, sept journaux locaux indépendants ont décidé d’allier leurs forces pour enquêter sur l’action des municipalités tenues par le RN et ses alliés. D’où le nom du projet : « On a déjà essayé ».
Politiques locales, enseignements nationaux
Des Hauts-de-France à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), de l’Alsace à la Normandie, de l’Aquitaine à l’Auvergne-Rhône-Alpes en passant par l’Occitanie, les rédactions de Mediacités, Marsactu, Le Poulpe, Made in Perpignan et des Rue89 Strasbourg, Lyon et Bordeaux vont ausculter les mesures prises dans les villes RN, en analyser les effets et décrypter ce qu’elles nous enseignent sur une éventuelle arrivée de l’extrême droite à la tête du pays.
Illustration cette semaine avec une série d’enquêtes sur les six premiers mois au pouvoir des élus locaux du RN, de l’UDR, des Patriotes ou de Reconquête!. Six mois durant lesquels les nouveaux maires ont surtout fait assaut de symboles et beaucoup parlé de drapeaux. Ceux, européens, qu’ils retirent du fronton des mairies, comme à Canohès, près de Perpignan [Lire l’enquête de Made in Perpignan], à Carcassonne, à Cagnes-sur-Mer ou à Harnes, dans le Pas-de-Calais [Lire l’enquête de Mediacités]. Ceux, tricolores, que certains souhaiteraient ajouter, comme Éric Ciotti, dans les écoles niçoises.
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Haro sur la culture
Six mois aussi durant lesquels les mondes culturel et associatif ont, comme ils le redoutaient, subi les premières foudres des municipalités d’extrême droite. Depuis fin mars, les annonces de reprise en main de la programmation et d’annulations de spectacles se succèdent. La plus retentissante fut sans doute celle de Passeports, la pièce de l’auteur de théâtre à succès Alexis Michalik, dont une représentation était prévue à Castres, en février 2027.
D’autres coups de hache plus discrets ont sonné le glas du festival Napoléon à La Seyne-sur-Mer, de l’exposition du photographe Sylvain Brino et d’un festival de jazz à Vauvert, ou des concerts estivaux gratuits à La Flèche. Liste non exhaustive. Dans cette même commune de la Sarthe, la mairie est allée jusqu’à rompre la convention qui la liait depuis des années au Carroi, l’association chargée d’organiser la saison culturelle [Lire l’enquête de Mediacités]. Radical.
Arme politique redoutable et levier facile à actionner, la baisse – quand ce n’est pas la suppression pure et simple – des subventions a également été très largement utilisée par les nouveaux maires RN. Dans leur viseur, on retrouve toujours les acteurs culturels, mais aussi – et sans surprise – les associations d’aide aux migrants, les associations caritatives, les syndicats, les structures d’action sociale, celles luttant contre les discriminations ou encore les sections locales de la Ligue des droits de l’Homme. Un agenda politique éloquent, justifié à chaque fois au nom de « l’intérêt général » et de la « rigueur budgétaire ».
Le social, grand oublié
Parfois, ce souci d’économie se fait pourtant moins pressant. Notamment quand il s’agit d’augmenter les indemnités des nouveaux élus, comme à Menton, Montargis, Perpignan, Moissac, Luc ou Cogolin ; ou de nommer des proches ou membres du parti aux postes clés, comme cette équipe issue de réseaux catholiques traditionalistes recrutée par Florian Azéma, le maire de Castres [Lire l’enquête de Mediacités], ou encore cet ancien assistant parlementaire du député (RN) Franck Allisio, parachuté directeur de la communication de Rognac, près de Marseille [Lire l’enquête de Marsactu].
Dans les mairies d’extrême droite, on ne compte pas non plus à la dépense pour tenir certaines promesses. Augmentation des effectifs et armement de la police municipale, multiplication des caméras de vidéosurveillance, création de centres de supervision urbains… De Beaucaire à Lillers en passant par Cagnes, Nice, La Flèche, Vierzon, Béziers ou Carcassonne, rien n’est trop cher quand il s’agit de la principale priorité des maires RN : la sécurité.
Et tant pis si c’est au détriment de l’action sociale et du soutien aux familles ou aux populations défavorisées. La récente rentrée scolaire l’a encore démontré. A Hayange, en Moselle, la navette scolaire qui déposait les enfants à l’école depuis trente ans a été brutalement supprimée, comme l’avaient été les kits de fournitures scolaires gratuits à Nice ou Billy-Montigny (pour les collégiens), dans le Pas-de-Calais. En Normandie, c’est une aide de 50 euros aux familles pour la rentrée qui a été retoquée par Tony Leprêtre, maire Les Patriotes (mais menacé d’un recours) d’Harfleur [Lire l’enquête du Poulpe]. A Saint-Savin, près de Bordeaux [Lire l’enquête de Rue89 Bordeaux], c’est la gratuité de la restauration scolaire pour les familles aux revenus les plus modestes qui a disparu, tandis que les tarifs de la cantine et du périscolaire augmentent, comme à Vierzon ou précédemment à Hénin-Beaumont.
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Trois catégories
Alors, quels enseignements tirer de cette multitude d’exemples glanés en seulement six mois ? Dans une note comparative publiée dans l’entre-deux-tours des élections municipales par la revue La Grande Conversation (liée à Terra Nova, un think tank proche du Parti socialiste), le consultant marseillais Alexis Gibellini classait les municipalités gouvernées par le RN en trois catégories.
La première, celle de « la ville vitrine » se caractérise par « une gestion locale efficace et pragmatique » avec une priorité accordée à la communication et à la sécurité. Le spécialiste y range Béziers, même si son maire Robert Ménard, réélu pour un troisième mandat, est désormais en froid avec le parti de Marine Le Pen. Dernière expérimentation en date : la généralisation de l’uniforme dans les écoles primaires. Le Nice de l’allié Eric Ciotti semble aussi bien parti pour devenir une nouvelle « vitrine », avec son obsession sécuritaire dans la ville déjà la plus vidéo-surveillée de France : recrutement annoncé de 200 nouveaux policiers municipaux ou création d’une brigade contre « les nuisances festives ».
La vitrine ou la rupture
La deuxième catégorie, baptisée « schéma de la municipalité de rupture » se traduit par une remise en cause des « équilibres politiques et associatifs », source de tensions. C’est le cas de Beaucaire, illustre Alexis Gibellini. La cité gardoise de 15 000 habitants a basculé à l’extrême droite dès 2014 avec Julien Sanchez (qui a depuis transmis le fauteuil à Nelson Chaudon). Carcassonne, conquise en mars dernier par le Rassemblement national, correspond également à la définition [Lire l’article de Mediacités]. Retrait du drapeau européen du fronton de sa mairie, suppression des budgets publicitaires à la presse locale, arrêté anti-mendicité… Le premier édile Christophe Barthès fait de la provocation sa marque de fabrique.
Enfin, cette typologie distingue une partie des mairies RN en « municipalités normalisées », dans lesquelles les élus d’extrême droite « adoptent une stratégie de gestion plus discrète, visant à apparaître comme des exécutifs municipaux classiques », décrit Alexis Gibellini. Une posture qui fait écho à la stratégie nationale de dédiabolisation du RN. On la retrouve à Perpignan, avec Louis Aliot, maire depuis 2020 ; à Liévin, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, où l’extrême droite joue une surprenante continuité avec l’ancienne majorité socialiste, ou encore à Thizy-les-Bourg, dans le département du Rhône, avec le jeune Rémi Berthoux (29 ans). Non sans succès : ces élus peuvent se retrouver en capacité de peser dans les intercommunalités, véritables lieux du pouvoir local. Le maire de Thizy pointe ainsi comme 4ᵉ vice-président de la communauté d’agglomération de l’Ouest rhodanien [Lire l’article de Rue89 Lyon]. Louis Aliot a lui carrément pris la présidence de la métropole de Perpignan en avril dernier.
Banalisation à bas bruit
La conquête des communautés de communes, d’agglo et autres métropoles par le RN et sa banalisation à bas bruit « pose un gros problème démocratique, quand les mêmes maires qui siègent dans les intercos ont été élus dans leur commune grâce au front républicain ! », alerte le politologue lillois Fabien Desage dans Mediapart. « Jusqu’à présent, on n’a entendu nulle part parler de cordon sanitaire vis-à-vis de l’extrême droite dans ces instances », pointait-il au lendemain des dernières élections municipales.
De fait, ces intercommunalités – perçues comme lointaines et mal identifiées par leurs habitants – offrent au RN des espaces pour faire tomber les barrières. Et expérimenter « l’union des droites » loin des radars médiatiques nationaux. Après les dernières municipales, Romain Lemoigne, le jeune maire RN de La Flèche a ainsi été élu par ses homologues à la tête de la communauté de communes. Depuis le précédent mandat, le président LR de l’agglomération Estérel-Côte d’Azur (120 000 habitants), Frédéric Masquelier, pilote ainsi son intercommunalité avec à ses côtés, comme premier vice-président, le maire de Fréjus David Rachline.
Aujourd’hui mis au ban du Rassemblement national [1], l’édile varois était un des deux ambassadeurs du lepénisme municipal (avec Steeve Briois à Hénin-Beaumont) en 2014. Son arrivée à l’hôtel de ville de Fréjus s’était traduite par une reprise en main des conseils de quartier, la baisse des subventions à nombre d’associations ou encore la rupture avec un centre social de la commune.
Douze ans plus tard, les méthodes des nouveaux élus d’extrême droite résonnent comme un écho. Mais, désormais, aux quatre coins du pays.
Par Benjamin Peyrel et Nicolas Barriquand (Mediacités)
[1] Infréquentable. Sa gestion de la ville de Fréjus, documentée dans Les Rapaces, de la journaliste Camille Vigogne Le Coat, sa proximité affichée avec des identitaires et son procès pour prise illégale d’intérêts (il a été relaxé en première instance) ont rendu David Rachline, un temps proche de Marine Le Pen, infréquentable.


