Certains en rêvent, d’autres la redoutent : l’union de la droite et de l’extrême droite. Si elle n’est pas au programme à l’échelle nationale, dans les Pyrénées-Orientales, c’est déjà une réalité au sein de la communauté urbaine de Perpignan. Depuis plusieurs années, Louis Aliot, maire Rassemblement National de la ville centre, a su manœuvrer pour devenir incontournable dans le jeu politique local, poussant la droite républicaine à nouer des alliances avec son parti. Photos © JC Milhet / Hans Lucas
Il flotte dans l’air comme une ambiance de rentrée dans l’hémicycle de Perpignan Méditerranée Métropole ce samedi 18 avril 2026. Les nouveaux maires de cette intercommunalité regroupant 37 villes et villages des Pyrénées-Orientales cherchent leur place, guidés par ceux qui ont été reconduits pour un nouveau mandat. Tout le monde défile devant l’objectif pour la photo officielle. Ça s’embrasse, ça s’interpelle.
C’est aujourd’hui qu’ils élisent le nouveau président de la communauté urbaine qui régit la vie quotidienne de plus de plus de 280 000 habitants. Et au regard des résultats des élections municipales un mois plus tôt, l’issue du vote fait peu de doutes.

Réélu dès le premier tour à Perpignan (120 000 habitants) avec 50,61% des voix, Louis Aliot, aussi vice-président du Rassemblement national, théoricien et artisan de la dédiabolisation de son parti, sait qu’il est en position de force. Fort de sa légitimité démocratique, il arrive avec 30 conseillers communautaires élus de sa liste, et avec de précieux soutiens dans cette assemblée qu’il connaît bien. Il y a un mois, les communes de Canohès et de Rivesaltes sont aussi passées sous le giron du parti d’extrême droite.
Cela fait plusieurs semaines que Louis Aliot échange avec certains maires de la droite et du centre pour que cette fois, la présidence de « l’agglo » ne lui échappe pas. En effet, en 2020, c’est Robert Vila, le maire de la commune voisine de Saint-Estève (11 600 habitants) qui lui était passé devant, à la faveur d’une sorte de front républicain qui ne disait pas vraiment son nom. Mais cette fois, les planètes sont alignées pour le vice-président du Rassemblement national.
Un contexte favorable pour Louis Aliot
Robert Vila, dont la présidence n’a pas fait que des heureux, a abandonné l’idée de se représenter. La veille, dans une interview pour la radio publique ICI Roussillon (ex-France Bleu), celui qui rend son tablier a parlé « d’une décision logique arithmétiquement, Louis Aliot étant le mieux placé pour prendre la communauté urbaine. » Robert Vila, ancien membre du parti Les Républicains, est même allé plus loin, reconnaissant « qu’il avait moins de divergences » avec le maire RN qu’en 2020, et qu’il allait « certainement » voter pour lui. Et de conclure « je crois à l’union des droites pour gérer notre pays. »
Un autre maire qui souhaite rester anonyme assure que les soutiens du maire de Perpignan étaient trop nombreux pour miser sur une autre option. « Il fallait être honnête, c’était ça ou c’était la guerre », lâche-t-il.
Ce samedi 18 avril, Louis Aliot est donc élu président de Perpignan Méditerranée Métropole avec 60 voix sur 79 exprimées. L’aboutissement d’un long parcours politique, commencé en 2003 dans les Pyrénées-Orientales, avec l’ambition de rassurer sur la capacité du Rassemblement national à gérer le pouvoir.

Le maire de Perpignan a quand même eu une adversaire pour l’élection. Edith Pugnet, maire communiste de Cabestany (10 000 habitants), une des rares élues à ne pas cacher son opposition à Louis Aliot. « Je ne pouvais pas le laisser se présenter tout seul », explique celle qui est fière d’avoir récolté 18 voix. Si les votants de Louis Aliot justifient leur choix par la légitimité des urnes, il n’y a pas que les résultats des élections municipales qui expliquent que Louis Aliot se soit assis aussi aisément dans le fauteuil de président.
OPA sur la droite traditionnelle
D’abord, le maire de Perpignan ne fait plus peur. « C’est un Rassemblement national qui s’est ‘droitisé’ », analyse Dominique Sistach, sociologue, coauteur de l’ouvrage Perpignan déclassement et droitisation avec Nicolas Lebourg et David Giband (éditions Trabucaires). Comprendre un Rassemblement national qui applique « une politique de droite conservatrice, un peu archaïque, plus culturelle qu’économique » dans les pas de son prédécesseur Jean-Marc Pujol, dont plusieurs colistiers font désormais partie de la majorité frontiste. Les projets sortis de terre depuis 2020 sont très souvent le fruit de leur travail durant la précédente mandature.
Louis Aliot n’a pas reproduit les erreurs frontistes des années 1990 à Toulon et Vitrolles. Il n’y a pas eu de coupes brutales des subventions aux associations, pas de syndicats mis dehors comme à Carcassonne (Aude) sous l’égide du nouveau maire RN Christophe Barthès, à l’agressivité assumée. Depuis six ans, le maire de Perpignan gouverne sans perte ni fracas, dans un certain immobilisme, sans enrayer la paupérisation de la ville où 36% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.
C’est du côté identitaire et mémoriel que le président du Rassemblement national a été très pro-actif durant son mandat. Il a notamment remis en avant Saint Jean-Baptiste sur le nouveau logo de la ville, et installé une crèche à Noël dans la mairie qui a valu une condamnation par le tribunal administratif. Depuis, elle est installée dans le bâtiment attenant.

L’édile souffle aussi sur les braises mémorielles. Avec la nostalgie de l’Algérie française d’abord. Louis Aliot a ainsi voulu, pendant plus d’un an, renommer une place de la ville du nom de Pierre Sergent, ancien député frontiste et membre de l’OAS. La justice, saisie par la Ligue des droits de l’homme, a finalement contraint le maire à renoncer en 2025. Cette même année, la ville honore Pierre Jonquères d’Oriola, champion olympique, président d’honneur de la fédération FN des Pyrénées-Orientales, mais aussi milicien de Vichy frappé d’indignité nationale à la Libération. Un parc sportif du centre-ville porte désormais son nom.
Son premier mandat s’achève sur les bancs de la cour d’appel de Paris pour son implication dans l’affaire des assistants parlementaires du FN. Procès au cours duquel il a été condamné en juillet 2026. Il s’est pourvu en cassation.
« Le Louis Aliot des plateaux télé n’est pas celui de l’agglo »
Le maire de Perpignan cultive une image de notable local avec qui on peut raisonnablement discuter. Seulement sixième vice-président de l’agglo pendant le précédent mandat, Louis Aliot a aussi pu au fil des années étoffer ses relations avec les maires de l’assemblée. Et plaider pour un retour de la ville centre aux manettes de cette agglomération où la droite et ses sympathisants sont majoritaires.
Louis Aliot l’a lui-même reconnu lors d’une réunion publique à Perpignan en janvier dernier : « Depuis maintenant six ans que nous travaillons ensemble, ils (les élus de l’agglo – ndlr) se disent ‘Bon, finalement, on nous avait présenté ça comme le diable. Il était plutôt pas mal’. Et petit à petit, on avance comme ça ».
« Le Louis Aliot des plateaux télé n’est pas celui de l’agglo. Il arrive à gommer sa posture politique », affirme un maire sous couvert d’anonymat. Le vice-président du Rassemblement national a aussi ses entrées dans le milieu économique local, et dans divers réseaux. Il a gagné en légitimité et en respectabilité depuis les élections municipales perdues de 2014, se rendant incontournable. Si bien que pour continuer à avoir sa place à la table de l’exécutif communautaire, la droite n’a eu d’autre choix que de faire affaire avec lui et ses colistiers
L’enjeu des vice-présidences
Ces tractations pour conserver des postes clés ont été si fructueuses que l’élection des 15 vice-présidents s’est déroulée sans aucun accroc, avec chaque fois un seul candidat déclaré. Tout le contraire de 2020 où les votes avaient été plus incertains. « Là, c’était réglé comme du papier à musique », analyse un maire présent dans l’assemblée ce jour-là, qui ne souhaite pas qu’on donne son nom.
Dans ces discussions, Robert Vila espérait au moins décrocher la 1ère vice-présidence, à la faveur de son soutien public à Louis Aliot, poste stratégique qui permet de représenter le président en cas d’absence. Mais c’est finalement Stéphane Loda, le maire Les Républicains de Canet-en-Roussillon, deuxième ville du département avec ses 13 000 habitants, qui sera élu bras droit de Louis Aliot à l’agglo. Il récupère notamment les délégations de l’industrie et du nautisme.
Interrogé après son élection, ce dernier dément tout « deal » conclu avec le maire de Perpignan. Il est contredit quelques minutes plus tard par Louis Aliot lui-même qui reconnaît devant les journalistes « des longues négociations pour les vice-présidences. » Quand on l’interroge sur une union des droites ce 18 avril, Stéphane Loda secoue la tête : « Ce n’est pas la ligne politique qui guide l’action mise en place, c’est le pragmatisme. »
Le déni du politique
Le pragmatisme d’une action communautaire portée par des élus rassemblés pour développer un territoire sans idéologie partisane… Cette petite musique est revenue à plusieurs reprises au cours de nos entretiens pour cet article, certains parlant même de décisions apolitiques. Un maire déjà cité insiste : « L’agglo c’est une addition de maires qui ont été démocratiquement élus par leur peuple dans leur territoire respectif. À l’agglo, on devrait travailler ensemble pour le bien d’un territoire. » Le vice-président du Rassemblement national a lui-même montré un visage rassembleur, appelant dans son discours de candidature à « dépasser les clivages partisans. Nous n’avons pas d’autres alternatives que le rassemblement le plus large possible. »

Il y a pourtant des choix politiques à faire quand on gère une intercommunalité, et ces décisions ont une conséquence directe sur le quotidien des habitants. Le logement social, la gestion de l’eau – à l’heure du changement climatique et de périodes de sécheresse de plus en plus intenses – mais aussi l’économie sociale et solidaire, les transports ou encore la gestion des déchets font partie de ses compétences.
« Il n’y a pas plus politique qu’une agglomération » pour le sociologue Dominique Sistach. « Lors de la dernière élection, la droite s’est, de fait, alliée avec le Rassemblement national pour gouverner la communauté urbaine. La droite ne peut plus faire sans lui. »
« À partir du moment où on est élu, on fait de la politique», réagit une maire sans étiquette fraîchement élue. « Mais jusqu’à présent, les discussions n’ont pas encore porté sur des sujets susceptibles de faire entrer en jeu des considérations partisanes », reconnaît-elle. L’élue ne doute pas que les maires monteraient au créneau si certaines des communes qui ne sont pas du bord politique du président étaient pénalisées.
Une gouvernance (pas encore) partagée
Mais pour l’instant, l’inquiétude de plusieurs maires réside ailleurs. Le jour de son élection, Louis Aliot a promis d’instaurer « une gouvernance partagée autour de la ville centre » et a assuré que « la représentativité des communes serait respectée dans les instances ».
Plusieurs maires nous ont assuré qu’ils n’avaient plus entendu parler de ce projet de pacte de gouvernance. Contacté, Louis Aliot nous a renvoyés sur son directeur de cabinet Farid Belacel. Il maintient que ce projet a été présenté aux communes en juin dernier. Pour rédiger le document, l’exécutif s’est basé « sur celui qui était en vigueur sur la précédente mandature… nous avons invité les communes à nous faire part de leurs aspirations. Avec certitude il y aura un pacte de gouvernance à Perpignan Méditerranée Métropole. »
Le nouveau président a aussi modifié le calendrier de réunions entre élus. La conférence des maires, qui se réunissait une fois par semaine, ne se retrouvera désormais plus qu’une fois par mois, tandis qu’un nouveau rendez-vous mensuel est prévu pour les directeurs généraux des services de chaque commune. Farid Belcacel justifie cette décision : « l’expérience a montré que le rendez-vous habituel se transformait souvent en un exposé administratif de la politique intercommunale ». Cette nouvelle « conférence des Directeurs généraux des services permettra de réunir les administrations des 37 communes pour faire remonter les sujets », assurant que les réunions seront donc « moins nombreuses mais plus efficaces ».
Ce changement perturbe plusieurs maires avec qui nous avons échangé. Certains se questionnent sur la pertinence de réduire les temps d’échange politiques à l’heure où de grands défis attendent la communauté urbaine, notamment la gestion de l’eau.
« Ce sont des endroits où on discute de l’actualité, des sujets en prévision, des nouveaux dossiers », regrette la maire PCF de Cabestany Edith Pugnet. Elle craint un manque de concertation et de débats, et que l’assemblée communautaire ne devienne « qu’une chambre d’enregistrement. »
Alors à quoi va ressembler le mandat de président d’agglo de Louis Aliot ?
Les décisions prises depuis sa prise de fonction s’inscrivent dans une certaine continuité, avec la gestion des affaires courantes. Sans grand projet structurant annoncé, si ce n’est l’arrivée d’un Club Med luxueux dans les tuyaux depuis 2018. Il doit ouvrir d’ici 2030 au Barcarès, ville dirigée par Alain Ferrand, plusieurs fois condamné par la justice, et actuellement mis en examen pour prise illégale d’intérêts (il reste présumé innocent). Alain Ferrand qui est aussi 7ème vice-président de l’agglo, en charge de la gestion de l’eau.
« On est dans des institutions qui vont avoir une inertie politique considérable », analyse Dominique Sistach. « C’est un problème au niveau local car il y a des besoins très précis. » Et ceux de l’agglomération de Perpignan sont importants, entre creusement des inégalités, hausse de la précarité et défis climatiques.
Au menu des prochains conseils communautaires : le vote du budget et surtout, du Plan local d’urbanisme intercommunal. Louis Aliot devrait y pousser pour son projet de parc à thèmes, qu’il a échoué à faire adopter dans le schéma de cohérence territoriale (SCOT) en 2025.
Un observateur de la vie politique locale prédit un mandat « tranquille », où le RN et ses soutiens ne feront « pas de vagues. » En attendant les prochaines échéances électorales ? Le samedi 18 avril Louis Aliot confirmait « la victoire de la dédiabolisation » et actait « l’union des droites » avec, outre la présidentielle de 2027, l’idée de ravir à la gauche le Département en 2028.
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