Aller au contenu

« Parler à une gitane, je pense que ça fait honte » : Silences de l’antitsiganisme, aux marges de la cité gitane

Podcast. Une ligne de discrimination encercle Saint-Jacques, à Perpignan. En plein cœur de la cité catalane, le quartier, où la communauté gitane s’est sédentarisée au milieu du 20ᵉ siècle, abrite entre 4 000 et 7 000 personnes. Dans ce premier épisode du podcast « Silences de l’antitsiganisme », deux grands-mères nous racontent comment s’organisent les entrées et sorties du quartier, là où, d’une rue à l’autre, l’accès au monde diffère.

« Silences de l’antitsiganisme » est un podcast de Made in Perpignan, réalisé avec le soutien de la Dilcrah, Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+. C’est le fruit d’un travail avec les membres de la communauté gitane à Perpignan pour qu’ils prennent la parole, à la première personne, au sujet des discriminations qu’ils subissent. 

L’installation sédentaire de la communauté gitane à Saint-Jacques coïncide avec les politiques nazies de persécution des voyageurs en Europe. Le génocide tzigane de la Seconde Guerre mondiale, aussi appelé Porajmos, fera entre 200 000 et 500 000 victimes selon les estimations. Un génocide auquel la France a participé. Au camp de Rivesaltes, à quelques kilomètres de Perpignan et du quartier Saint-Jacques, 17 500 personnes sont internées par le régime de Vichy entre 1941 et 1942. Parmi eux, 7 % sont des Tsiganes français.

Une reconnaissance tardive et une marginalisation toujours vive

Longtemps, les voyageurs ont été tenus à l’écart de la reconnaissance historique et de la lutte contre les discriminations. Ce n’est qu’en 2023 que le Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations mentionne explicitement la lutte contre l’antitsiganisme. Aujourd’hui, les Roms, Sinti et Gitans restent victimes de multiples discriminations partout en Europe. Accès à l’éducation, aux soins, à l’eau potable… Le quartier Saint-Jacques, où vit l’une des plus grandes communautés gitanes sédentaires, en est une illustration frappante.

« Ils ne nous traitent pas comme des humains. Je viens de passer par un deuil et aucun médecin n’est venu. Ils ont appelé eux-mêmes un pharmacien qui est venu déclarer un décès. Comme le pharmacien connaissait le quartier, lui, il n’a pas eu peur », confie une mère et grand-mère du quartier, qui a souhaité rester anonyme.

L’identité gitane gravée dans le regard extérieur

L’adresse devient alors une carte d’identité pour les habitants du quartier. Une information qui les empêche parfois d’avoir accès à un restaurant ou à un camping, par exemple. Alors, pour réserver en amont, les mères et grands-mères de famille changent leur nom ou leur adresse.

« On doit se mentir à nous-mêmes. On renie qu’on est gitane. Et quand les enfants entendent tout ça, qu’on doit mentir, on ne leur apprend pas quelque chose de bon. Mon fils, quand il a loué son appartement, il n’a pas dit qu’il était gitan. Il aurait voulu, mais pour l’avoir, il a été obligé de mentir. Déjà, le propriétaire le lui a demandé. Et comme il n’est pas trop typé, c’est passé. »

L’identité gitane colle à la peau, au point d’être gitan avant d’être un enfant ou un élève. « Mon plus grand quand il est passé au collège et que la maîtresse a fait l’appel. C’est arrivé à son nom. Elle a dit : ‘Toi, de toute façon, tu ne viendras pas à l’école.' »

Contourner le racisme

Les deux femmes décrivent une pression constante. Une vigilance pour esquiver les remarques, les regards ou les insultes. « On doit tout avaler, en fait, pour ne pas les déranger, pour ne pas les gêner. On doit montrer le contraire de ce racisme, dire ‘non, on n’est pas comme ça.’ »

C’est la conséquence de ce qu’on peut aussi appeler la charge raciale, c’est-à-dire l’impact psychologique du racisme, l’attente constante et usante de l’agression. Les personnes qui subissent du racisme l’anticipent pour mieux l’éviter et donc modifient leur comportement.

« Parler à une gitane, je pense que ça fait honte »

Alors c’est parfois au sein de la communauté et du quartier que ces femmes trouvent un soutien, un accueil, un endroit où se reposer. « La communauté est unie. Si quelqu’un est malade, qu’on doit aller à Paris, que ça coûte cher, tout le monde va se cotiser. Quand il y a quelqu’un à l’hôpital, s’il y a une opération par exemple. La plupart du temps, tout le monde y va. Heureusement. »

Mais pour elle, le racisme est avant tout le fruit d’un manque d’intérêt sincère du regard extérieur. « Les gens ne connaissent pas nos valeurs. Ils ne cherchent pas à nous connaître. On leur met la honte en fait. Parler à une gitane, je pense que ça fait honte. » Avant d’ajouter dans un rire : « Mais on est là. »

Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances