Article mis à jour le 3 avril 2025 à 14:26
« Je me définis comme catholique, féministe et gentiment en colère », entame Laurence, devant sa tasse de café. Cheveux grisonnants relevés en chignon, sourire aux lèvres, yeux bleus pétillants, la quinquagénaire est toujours vêtue de couleurs vives. Installées en terrasse du salon de thé Tanger, nous sommes pour ainsi dire « chez elle ». Il y a 20 ans, elle pose ses valises à Saint-Jacques, ce quartier de Perpignan devenu son fief.
Vendredi, c’est jour de marché sur la place Cassanyes. Une foule cosmopolite déambule autour des stands de vêtements, chaussures, bijoux… « Ce quartier, je lui vois des qualités extraordinaires de solidarité et de tolérance », assure Laurence. « Ici, j’ai toujours considéré que mes enfants étaient comme dans un village, il y a un esprit de communauté, on veille les uns sur les autres. » Si Laurence aime son quartier, elle est en même temps catastrophée et en colère de voir à quel point il a été abandonné par les pouvoirs publics. Pas seulement du point de vue de l’urbanisme, mais aussi de l’humain.
La fin du Fil à métisser, une blessure encore vive
En 2023, l’association le Fil à métisser cessait son activité, faute d’une trésorerie suffisante. Après 10 ans de travail auprès des communautés les plus fragiles et particulièrement les femmes gitanes. « Saint-Jacques aurait besoin de trois Fil à métisser », assure Laurence. Elle fait le parallèle avec l’Afrique, ce continent cher à son coeur et où elle a grandi. « Les projets de développement, c’est du long terme, c’est un travail éducatif, de proximité, où on accompagne les populations. C’est ça qu’il nous faudrait à Saint-Jacques, des associations qui ont la volonté politique de s’inscrire dans la durée et de faire un travail humain. »
Ce travail de fourmi était magnifiquement accompli par le Fil à métisser et le Conseil Départemental. « Ils avaient un local, juste ici ! », nous désigne Laurence. « Ils y faisaient un travail extraordinaire. » Et du jour au lendemain, les élus ont décidé de fermer. « Comment des personnes en charge de la ville peuvent dormir sereinement en sachant qu’une poche de la population est laissée à l’abandon », s’interroge Laurence. « Il y a des choses qui sont faites, mais c’est tellement à la marge. Puis c’est toujours dans cette posture où il faut que ce soit l’usager qui vienne à l’institution. »
De l’Afrique du Sud au quartier Saint-Jacques de Perpignan
Si Laurence a eu plusieurs vies, plusieurs métiers, plusieurs combats, elle n’a jamais perdu de vue son intérêt pour les autres. Alors qu’elle est employée au service communication de la Société Générale de Paris, Nelson Mandela est élu président en Afrique du sud, c’est la fin de l’Apartheid. Laurence quitte tout pour s’installer dans son pays de cœur. Elle nous retrace, sur le fil, son parcours : « À mon arrivée, j’ai créé avec mon premier mari un cabinet de consultants en marketing et communication. J’ai été responsable pour Médecins du Monde, pour toute l’Afrique du Sud. J’ai travaillé avec les ministères de la Santé », énumère Laurence, qui a sillonné tout le territoire.
Dans la foulée, elle monte une base logistique régionale pour Médecins du Monde. « Après ça, j’ai été responsable pédagogique de l’Alliance Française à Pretoria. J’ai donné des cours de français aux diplomates sud-africains, qui partaient en mission dans les pays francophones « , nous apprend Laurence. Elle a également été à la tête d’une société de création de vêtements avec une amie burundaise. « La classe moyenne africaine, noire, n’avait plus de référence en termes d’habillement. Toutes les cultures traditionnelles ont été gommées par l’apartheid. » Face à ce constat, les deux femmes créent une petite société et conçoivent des vêtements sophistiqués aux touches traditionnelles.
De retour en France, Laurence se forme à l’approche systémique. Au sein de son cabinet à Cabestany, la psychothérapeute accompagne des familles et des couples : « on travaille sur les situations qui leur posent problème ou la résolution de conflit », nous explique-t-elle.
« Le féminisme, c’est une lutte pour les droits de tous »
Parmi ses nombreux combats, Laurence s’engage dans la lutte des droits des femmes. En 2020, elle crée le collectif Bande de sorcières, qui a notamment organisé la journée Zéro macho, en novembre dernier. Alors que les élections municipales battent leur plein, elles sont un certain nombre de femmes engagées inscrites sur différentes listes. Pendant la campagne, elles organisent le débat des candidates, « nous avions envie de les mettre en valeur, qu’elles nous parlent de leur expérience en politique locale, de leur parcours… »
Après les élections, les membres du collectif poursuivent leur lutte contre l’extrême droite. « Le but, c’est de créer du lien. Je suis convaincue que le seul moyen de résister, c’est de se connaître et de se parler », affirme Laurence, qui ne peut se résoudre à trouver normal et à banaliser des postures d’exclusion. « Le féminisme, c’est une lutte pour les droits de tous. C’est une lutte contre le racisme, contre le colonialisme… À partir du moment où on divise, on sépare, on considère que les femmes n’ont pas les mêmes droits, on crée une société qui pense division. » Pour Laurence, on ne peut pas être féministe si on n’est pas antiraciste, tout est lié. « Battons-nous pour que toute personne, quel que soit son genre, son origine, son orientation sexuelle ait sa place », soutient la militante.
Jeudi 27 mars, dix-huit mois de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende ont été requis contre Gérard Depardieu, condamné pour agressions sexuelles. Interrogée sur l’actualité, Laurence se réjouit que la société soit prête à amener un monstre sacré du cinéma à un procès. « Pour moi, c’est le signe d’une énorme évolution. Il faudrait sans doute beaucoup d’autres procès comme celui-là. » Au sein du CIDFF (Centre d’Information des Droits de la Femme), qu’elle préside, Laurence propose des formations à destination des organisateurs de festivals ou de tournages, pour lutter ensemble contre les violences faites aux femmes.
La culture patriarcale, le nid des abus ?
Au cours du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot dénonçait les maux de cette « société machiste et patriarcale ». Pour Laurence, s’il y a eu une prise de conscience collective, elle est encore trop peu palpable. « Qu’est-ce qui fait qu’on banalise encore trop souvent le sexisme, les violences sexuelles ? », questionne Laurence. Pour la militante féministe, il est nécessaire de prendre conscience que ces valeurs patriarcales sont le nid des abus.
Elle se dit inquiète de la montée du masculinisme chez les jeunes. « J’ai l’impression qu’il y a chez certains jeunes une peur du monde et de la société. Ils se replient sur des choses très caricaturales, qui semblent être rassurantes. » Une idéologie travaillée par l’extrême droite, qui active les mêmes leviers de peur. « En tant que féministe, je me bats aussi pour que mon fils puisse être l’homme qu’il a envie d’être. Musclé ou pas, mais pas forcément. Macho ou pas, mais surtout pas ! », sourit Laurence, pour qui cette liberté doit être acquise pour tout le monde.