Article mis à jour le 9 février 2026 à 18:50
Un groupe de salariés de l’équipe de prévention d’Enfance catalane expose le manque de considération et le management toxique de sa direction. Face aux exigences de résultat et aux pressions internes, ils craignent de ne plus pouvoir exercer leur mission auprès des publics vulnérables.
Turn-over, arrêts maladie à répétition, licenciement déguisé : une délégation de l’équipe de prévention de l’association Enfance catalane, soutenue par la CGT, témoigne d’un « management toxique » ce lundi 9 février. Ils ont tenu à rester anonymes. La seule à s’exprimer publiquement, Leila Dutailly, secrétaire générale du syndicat CGT Enfance catalane, dresse la liste des accusations : « propos inadaptés et humiliants », « autoritarisme », absence d’écoute de l’équipe et « inégalités entre les salariés ».
Le ballet incessant des éducateurs brise le lien avec les jeunes suivis
Trois salariés auraient été écartés récemment. L’un, licencié suite à une enquête interne pour propos sexistes, les autres remerciés au terme d’une période d’essai ou d’un CDD. Leila Dutailly cite des « licenciements déguisés » auxquels s’ajoutent les arrêts maladies, les changements de service et les départs volontaires. Selon la délégation, sur un service de 12 personnes, 15 éducateurs se sont succédé ces dernières années. Une instabilité qui a des conséquences directes sur la prévention dans les quartiers prioritaires de la ville. Dans le secteur du Champ-de-Mars, le matériel de l’équipe de prévention a été pris pour cible par des jeunes suivis par l’association. « Ils n’ont pas supporté de voir une nouvelle équipe tous les quatre matins. Ils en sont arrivés à la violence », témoigne un membre de la délégation.
Emploi du temps fixe, familiarités interdites… Un règlement intérieur déconnecté du terrain
L’équipe de prévention suit environ 190 jeunes. Les 12 éducateurs sont présents dans les quartiers prioritaires de la ville du Champ-de-Mars, du centre ancien (Saint-Matthieu et Saint-Jacques) et d’une partie de la diagonale du Vernet. « Il y a une grande méconnaissance du travail de terrain au sein de la direction », explique Leila Dutailly. « Le directeur général a dit que le service de prévention était trop flou dans son fonctionnement suite à une enquête interne, poursuit un éducateur. La direction a donc mis en place un nouveau règlement intérieur, sans nous consulter. Au lieu d’être sécurisant, il est déconnecté de notre travail sur le terrain. »
« On va nous reprocher un check »
À titre d’exemple : les éducateurs doivent annoncer un emploi du temps sur 15 jours, à faire valider par leur cheffe de service. « On nous demande de caler des rendez-vous avec les jeunes, alors même qu’ils sont à la marge de toutes institutions. À notre tour, il faudrait qu’on devienne une institution ? » Autre révélateur : le règlement impose une « posture professionnelle excluant toute familiarité excessive ». L’un des éducateurs s’indigne : « On va nous reprocher un check. Un salarié a été épinglé pour avoir parlé en arabe avec un jeune, alors même que le jour de l’entretien, c’est considéré comme un atout. » Jean-Louis Coquin, directeur général d’Enfance catalane explique que ce règlement intérieur a été écrit suite à une enquête interne ayant révélé un mal-être au sein du service. « Il est adapté à l’action de prévention et absolument pas rigide. C’était une action peu cadrée. Pour la sécurité des salariés, nous avons besoin d’une organisation structurée. »
« La prévention spécialisée, ce n’est pas ‘flou’. C’est juste un cadre particulier qu’il faut connaître. Pour ça, il faut nous écouter, nous qui sommes sur le terrain. »
La délégation note un aggravement des difficultés de management depuis le changement de financeurs. Alors que le service a été lancé en 2021 pour une expérimentation financée par l’État, en janvier 2024, l’Enfance catalane signe une convention de financement pour 15 ans avec le Conseil départemental. Les salariés s’étaient mobilisés pour obtenir le financement départemental. Mais ce qui devait être une opportunité est devenu une contrainte. « Jusque-là, il y avait une petite stabilité. On nous faisait confiance, on comptait sur nous pour pérenniser le service. Depuis que les financements sont assurés pour 15 ans, la direction nous demande de marcher à la baguette. »
S’ajoute également un objectif de jeunes suivis, fixé par le Département : 320 selon les éducateurs. « Le service ne devrait pas avoir d’obligation de résultat. Cela sous-entend qu’il faut faire du chiffre. Sur 2025, notre cheffe de service nous a dit que 200 jeunes, ce n’était pas assez. Donc maintenant si on serre la main à un jeune, on le note. Ça fait du chiffre. » Selon Jean-Louis Coquin, l’objectif de 320 jeunes suivis est fixé sur les chiffres des années passées. Il précise que le plus important reste de « s’adapter au public ciblé ». « Pour autant, il est évident que les moyens développés doivent rattacher les jeunes d’un quartier à une dynamique et non pas être réservés à quelques jeunes. »
Des jeunes filles écartées d’une activité parce qu’elles portent le voile : « L’humiliation » était évitable
Ces pratiques managériales impactent parfois directement les jeunes accompagnés. En novembre 2025, un groupe de jeunes filles participe à un partenariat avec une grande surface. Elles proposent d’emballer les cadeaux de Noël des clients bénévolement pour récolter des fonds et financer un projet de voyage humanitaire. « Elles ont poireauté une heure sans explication. Puis, on leur a dit que ce n’était pas possible de faire la mission car certaines portaient le voile. Là, c’est le malaise, l’humiliation, la totale », confie un éducateur rencontré par Made in Perpignan.
Selon lui, la direction de l’Enfance catalane a signé une convention avec le magasin sans prendre connaissance du règlement intérieur. Dans un document, la direction s’excuse au nom de l’association. Elle rappelle que les publics suivis ne doivent pas être intégrés à des activités refusant le port du voile. Jean-Louis Coquin reconnait une erreur. « Nous les avons mis dans une situation inconfortable. » Un membre de l’équipe sur place ce jour-là signale à sa hiérarchie par écrit l’impact psychologique des faits sur les jeunes. « Deux d’entre elles étaient en pleurs et une autre m’a dit : “De toute façon, on a l’habitude. »
« On se sert du service de prévention comme d’une vitrine pour acheter des subventions »
Dans la foulée, les éducateurs de l’équipe de prévention informent les jeunes filles des recours possibles pour faire valoir leur droit. Elles prennent la décision de saisir le défenseur des droits, également membre du conseil d’administration d’Enfance catalane. Les répercussions sont immédiates au sein de l’association. Un éducateur est convoqué à un entretien préalable au licenciement pour avoir fait cette saisine, ce à quoi il oppose que les jeunes filles l’ont faite en leur nom. Peu de temps après, la procédure de licenciement est annulée. Plus tard, un salarié dépose en son nom un avis Google dénonçant les faits sur la page du magasin. Selon ses collègues, la direction lui a par la suite demandé de ne plus se présenter à l’association et annoncé ne pas prolonger son CDD. Le directeur général Jean-Louis Coquin nie cet accusation. « Ce non renouvellement est lié à d’autres motifs. »
« Aujourd’hui, les filles n’ont toujours pas eu d’excuses physiques de la part de la direction. À côté, on leur demande de faire de jolies cartes de vœux pour Noël », regrette un éducateur. Les salariés rencontrés par Made in Perpignan ont le sentiment d’être devenus une « vitrine » pour l’association.
« L’association nous utilise pour acheter des subventions. Il faut aller vers un public qu’elle n’arrive pas à cibler, avec tout le fantasme qui existe autour des quartiers. On le fait. Les jeunes montent un projet à l’international. L’association en parle parce que c’est porteur. Mais le jour où ils ont un problème, elle les lâche. On ne peut plus parler de valeur de protection de l’enfance après ça. »
Pour Jean-Louis Coquin, ces désaccords sont « le reflet d’une difficulté à dialoguer et d’une logique d’affrontement. Nous allons voir comment remettre de la communication dans ce service. On est dans une volonté de clarification. » La CGT demande à l’association de répondre à ses obligations légales en termes de risques psychosociaux pour les employés. Le syndicat a alerté sur un management toxique de plus en plus courant dans le secteur médico-social. Dans le cas de l’équipe de prévention, les éducateurs craignent de perdre la confiance de leur public. « Si on avait su que ça tournerait comme ça, on ne se serait pas battu pour la survie du service en 2023. »
- Chargés d’encadrer 200 jeunes à Perpignan, les éducateurs de rue d’Enfance catalane dénoncent un management toxique - 9 février 2026
- « Je me sentais sombrer » : Cécile Hernandez, porte-drapeau des Jeux paralympiques, alerte sur la santé mentale des athlètes - 6 février 2026
- Villeneuve-de-la-Raho : Le golf emblématique de la mairie verra-t-il le jour ? - 3 février 2026
