Article mis à jour le 4 mars 2026 à 08:57
Né en 1998, le réseau national Cultures du Cœur propose une billetterie pour rendre la culture accessible aux personnes qui en sont éloignées, mais développe aussi des projets inclusifs sur le territoire. A l’heure où la gratuité est remise en question, comment conserver une essentielle culture pour tous ? Photo d’ouverture Dhoad Gypsies © Liza Brume
« On va de plus en plus vers l’idée d’une citoyenneté qui ne passerait que par l’économique, avec l’idée que payer c’est être digne », s’inquiète Orlane Gomez, responsable de l’antenne Cultures du Cœur des Pyrénées-Orientales, installée à Perpignan depuis 2020.
« C’est stigmatisant. Alors que pour les places VIP, on ne remet pas en cause la gratuité… » La crainte d’Orlane Gomez est de voir une culture de plus en plus perçue comme un divertissement consommable, et non un espace de lien social.
Cultures du Cœur est née dans une période où on parlait encore de lutte contre l’exclusion, mais le vocable a tendance à se perdre. L’antenne locale maintient l’activité originale du réseau, à savoir récupérer les places issues du « gaspillage culturel ». Ce sont les invendus de l’évènementiel, ces sièges vides dans les salles obscures, le théâtre, les concerts. À travers des relais comme les associations, les Maisons sociales de proximité ou les CCAS, des billets sont offerts à des personnes pour qui chaque euro compte. « Quand on est au RSA, même un tarif précaire est parfois trop. »
« L’offre la plus demandée est le cinéma, puis ce sont les musées »
Il faut bien sûr que les organisateurs, dont les festivals, jouent le jeu et fournissent des billets. Dans les Pyrénées-Orientales, une centaine d’acteurs culturels sont ainsi partenaires. En 2025, 846 places ont été données. « L’offre la plus demandée est le cinéma, puis ce sont les musées. » L’association Cinémaginaire ou encore l’institut Jean Vigo ont par exemple permis la découverte d’œuvres plus confidentielles. « Je pense à un groupe de dames qui avait pu aller au cinéma voir un film où il était question d’histoires de femmes. Cela a fait écho et leur a donné envie de voir d’autres types de films auxquels elles n’auraient pas pensé avant. »
Pour Orlane Gomez, au-delà de la découverte, l’accès à la culture est un vecteur d’émancipation, de reconnaissance et surtout de lien à l’autre, à l’heure où les espaces gratuits de sociabilité se réduisent parfois à un terrain de pétanque.
« Dès lors qu’on crée de l’exclusion basée sur des critères économiques, on va fragmenter la société, asseoir une segmentation de plus en plus forte. Ce qui compte est d’être dans la co-construction, jamais dans des rapports descendants, de prescription. »
L’association lutte contre la remise en question croissante des solidarités. « Et surtout de l’inconditionnalité des solidarités », précise Orlane Gomez. Cultures du Cœur ne demande aucun justificatif aux personnes orientées.
La mobilité trop souvent oubliée
Les Pyrénées-Orientales ont une particularité notable. Ici, les difficultés d’accès à la culture ne sont pas qu’économiques, mais aussi très liées à la mobilité. « Sur ce territoire, cela pèse énormément. » Orlane Gomez évoque ces horaires de spectacles qui ne coïncident pas avec les bus, mais aussi la question des personnes seules dans le rural. C’est l’un des chantiers auxquels l’association souhaite s’attaquer à l’avenir.
« Nos bénéficiaires sont majoritairement en précarité financière, alors qu’il y a aussi des besoins pour les personnes âgées isolées. »
Prochainement, des petits groupes issus d’un centre d’hébergement et de réinsertion d’urgence découvriront les répétitions du Festival de Musique Sacrée. Un public qui n’aurait pas forcément fait le déplacement en individuel. « Des personnes vont découvrir les musiques du monde, se les approprier alors qu’ils pouvaient se dire ‘ce n’est pas pour moi’. À la fin, il y a une séance sur les coulisses, on retranscrit ce qu’on a vécu. »
Retrouver la magie de la fiction, du monde intérieur
Au-delà de l’accès aux spectacles, Cultures du Cœur multiplie les initiatives. Avec « Inviter tes parents », elle permet à des enfants d’intégrer le spectacle de la compagnie Théâtre d’Art, et d’y inviter leurs familles. « On se retrouve avec des gamins qui vont accéder à de la magie, du symbolique, de l’imaginaire. » Orlane Gomez déplore un déficit d’imagination et d’évasion créatrice dans un monde marqué la téléréalité.
« L’imaginaire a des fonctions psychiques et sociales fondamentales. Quand on enrichit le monde interne on arrive à mieux vivre la réalité extérieure. »
Un autre projet sur le patrimoine social et culturel des habitats HLM sera prochainement mené. Reste à maintenir la dynamique alors que le monde du spectacle souffre lui-même de contraintes économiques croissantes. « Mettre à disposition des places devient de plus en plus compliqué pour les structures. » Chaque année, Cultures du Cœur relance festivals et partenaires, réexplique, sensibilise.
- Une émancipation, pas un luxe : dans les Pyrénées-Orientales, Cultures du Cœur propose des billets gratuits pour le cinéma, les spectacles, les musées… - 4 mars 2026
- Cures thermales en sursis : la menace régulière d’une baisse des remboursements - 3 mars 2026
- Amélie-les-Bains instaure un couvre-feu pour les moins de 15 ans : inacceptable selon la Ligue des Droits de l’Homme - 3 mars 2026
