Article mis à jour le 15 février 2026 à 09:45
Au moins quatre soirs par semaine, des drones effectuent des livraisons à la prison de Perpignan, défiant le dispositif de brouillage. Un système bien rodé qui a remplacé les projections, avec un véritable service de commande de stupéfiants, aliments et téléphones, facturés au prix fort. En conséquence, des réseaux de trafic à l’extérieur comme derrière les barreaux. Et l’impuissance de l’administration.
Le bourdonnement des hélices est coutumier pour les surveillants du centre pénitentiaire de Perpignan. Plusieurs nuits par semaine, des drones, lumières éteintes, circulent dans l’enceinte. Ils ne lâchent plus des colis dans la cour de promenade, mais livrent directement aux grilles des cellules. Les façades dessinent un terrifiant calendrier de l’avent, avec les petites fenêtres qui s’ouvrent les unes après les autres pour obtenir la surprise.
Rien ne s’est encore avéré assez efficace pour arrêter les engins volants. Il y a bien des fouilles qui permettent de saisir des objets (552 fouilles réalisées en 2025) mais les apports sont continus. Un seul pilote aurait été appréhendé à ce jour aux abords de la prison de Perpignan. Les représentants de syndicats pénitentiaires comptent au moins cinq drones différents, de marques chinoises et américaines. Un seul de ces drones, mesurant environ 40 cm d’envergure, peut soulever 950 grammes et effectuer des dizaines d’allers-retours dans la même soirée. Des sommes colossales sont en jeu. Plongée dans l’univers surréaliste de la livraison aéroportée.
Un brouilleur installé, aussitôt contourné
« Cela fait trois ans que les drones ont commencé à faire leur apparition au centre pénitentiaire de Perpignan » raconte Gérard Taillefer, secrétaire local du syndicat FO Justice. « Pendant plus d’un an, l’administration est restée muette par rapport à ça, on a subi. »
Interrogée par Made in Perpignan, la direction interrégionale, basée à Toulouse, répond : « Le centre pénitentiaire de Perpignan est pleinement mobilisé pour faire face à la menace des drones. (…) Une attention particulière est portée par les personnels de surveillance sur l’observation et la détection, notamment en service de nuit. »
Un brouilleur anti-drones a bien été mis en place. Perpignan fait partie des 58 établissements pénitentiaires équipés, et intègre un plan appelé « zéro portable ». D’après Omar Belguellaoui, représentant CFDT à la prison de Perpignan, le brouilleur était obsolète dès son installation. Les drones le contourneraient de diverses manières. En pilote automatique, ils peuvent suivre des parcours pré-enregistrés avec les positions satellites, même lorsque le lien avec le pilote humain est coupé. De plus, selon les représentants syndicaux, le brouilleur aurait un point aveugle en son centre, où des drones parviendraient à descendre.
La direction interrégionale tient à rappeler que le survol de zone interdite, volontaire ou non, est sanctionné de 6 mois de prison et 15 000 euros d’amende. Quant aux détenus destinataires, ils font l’objet de sanctions disciplinaires au titre de recel, et risquent 5 ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende.
Des pilotes auraient loué des appartements face à la prison
Le drone porte une longue chaussette, surnommée « le saucisson » par certains surveillants, remplie de téléphones et puces téléphoniques, parfums, viande, cannabis, couteaux en céramique… Devant la fenêtre d’une cellule où une lumière a été spécifiquement allumée pour le guider, le drone se positionne en stationnaire. Le détenu doit combler les 50 centimètres qui manquent. Avec une canne à pêche de fortune faite de papier roulé ou d’autres ustensiles, il décroche la chaussette et la ramène à lui, entre les caillebotis cassés au préalable. « C’est comme la pêche aux canards » grince Omar Belguellaoui.

Souvent le détenu qui cache les colis n’est qu’une « nourrice », parfois sous contrainte. « Ils sont violentés pour garder les objets. Comme ça le propriétaire n’a rien dans sa cellule. Les plus faibles sont recrutés. »
Les pilotes se positionnent autour de la prison. Certains lanceraient les drones depuis le surplomb du Serrat d’en Vaquer, en face du centre pénitentiaire. D’après les surveillants, qui échangent avec les forces de l’ordre, des pilotes loueraient même des appartements dans la zone résidentielle au pied de la colline, afin d’opérer tranquillement depuis leurs balcons. Pour Omar Belguellaoui, beaucoup seraient d’anciens détenus. « Ils connaissent la prison. »
« Les seuls qui n’ont pas de téléphone, ce sont les surveillants»
Selon les confidences de détenus aux surveillants, les livraisons sont facturées au poids. Une seule livraison peut atteindre 500 euros. « Un drone a fait 45 allers-retours en l’espace d’une heure » se souvient Gérard Taillefer, évoquant les signatures que laissent les engins sur le dispositif de détection. Soit des milliers, voire des dizaines de milliers d’euros de trafic pour la soirée. Les objets sont ensuite revendus, en principe au double du prix payé, à l’intérieur de la prison.
Un seul téléphone peut-être revendu plusieurs centaines d’euros. Parfois destiné au trafic, leur usage est souvent trivial. Les détenus contactent leur famille ou s’envoient des selfies d’une cellule à l’autre.
« Il y en a un qui s’était fait livrer de la viande, raconte Omar Belguellaoui. Il s’est filmé en train de se faire un steak… »
La prison dispose bien de brouilleurs de téléphones, mais a dû en réduire la puissance car cela gênait les riverains. « Les seuls qui n’ont pas de téléphone en détention, ce sont les surveillants ! » poursuit le représentant CFDT.
Du « périnée-drive » à « l’uber-drone », les livraisons du pauvre et du riche
A l’intérieur, les objets passent d’une cellule à l’autre par le traditionnel système de yoyo, avec ces draps balancés d’une cellule à l’autre. La pratique existerait même au sein du quartier d’isolement. « Une nuit ils ont cassé l’œilleton, c’est un trou d’un centimètre et demi, ils ont réussi à lancer un stylo avec un petit fil jusqu’à l’œilleton d’en face. » De quoi faire une tyrolienne pour déplacer du contenu. « Ils sont malins, ils bricolent. »
Plus fou encore, la livraison par drone met en exergue les différences sociales entre détenus. Avant l’aérien, la transmission de stupéfiants par le parloir familles était plus courante. Des surveillants surnommaient parfois « périnée drive » les colis dissimulés sous les testicules. Aujourd’hui, ce type de transmission, plus risquée, n’a pas totalement disparu. C’est devenu la livraison du pauvre, réservée aux détenus ne pouvant s’offrir le drone. Selon Gérard Taillefer, l’argent oriente désormais bien plus les relations entre détenus que l’appartenance à des communautés.
La nuit, les surveillants n’ont pas sur eux les clés des cellules
Le néophyte pourrait se demander pourquoi les drones ne sont pas interceptés au moment où ils livrent à la fenêtre. La réalité est bien plus complexe. Selon Omar Belguellaoui, l’effectif nocturne est composé de 16 personnels, dont 15 surveillants et un chef. Ils disposent de chambres sur place, avec des rotations pour dormir. Sauf que les surveillants n’ont pas sur eux les clés des cellules pour intervenir sur une livraison par drone. « Il faut demander les clés au chef, et donc l’appeler dans sa chambre et le réveiller s’il dort. Le temps qu’on se déplace tous, tout le monde nous a vu et entendu, c’est trop tard. » Et encore faut-il repérer le drone. « Le mirador est à 200 ou 300 mètres de la première fenêtre. On ne voit pas toutes les façades. »
« On est obligé, tous les jours, de faire face » commente Gérard Taillefer, laconiquement. « On organise régulièrement des fouilles sectorielles, mais on retrouve toujours autant de portables et de cannabis. C’est comme écoper une rivière avec un seau. »
Les syndicats plaident pour des mesures physiques, comme un triple barreaudage aux fenêtres, ou encore un filet horizontal sur les extérieurs. La plupart ne blâme pas la direction, elle aussi contrainte par le manque de moyens. Le phénomène dépasse Perpignan, avec une fréquence de livraison sur toutes les prisons qui aurait explosé en 2025 par rapport à 2024.
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