Voici l’Amérique telle qu’elle se vit depuis l’intérieur d’un pick-up, dans la fumée froide d’une cigarette sur une terrasse du comté d’Essex. Russell Banks, dont la mort en janvier 2023 a laissé une béance dans la fiction américaine, signe avec American Spirits un recueil posthume : trois nouvelles ancrées dans les Adirondacks qu’il avait faits siens, trois anatomies d’un pays qui se défait dans ses forêts, ses maisons jumelles et ses bars de village. Que reste-t-il quand la terre, le travail et le respect de soi ont été vendus, cédés, confisqués ? « American Spirits de Russell Banks est disponible aux éditions Actes Sud.
Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.
Une homme que le monde a rétréci
L’Homme de nulle part s’ouvre sur un samedi matin d’alcool et de fusillades. Doug Lafleur dort mal sur les terres de son père, rachetées par un entrepreneur venu du New Jersey, Yuri Zingerman a ouvert un champ de tir militaire. AR-15, AK-47 : les détonations entrent dans les rêves de Doug “comme du popcorn lancé dans un four à micro-ondes”. Ce détail fondateur dit déjà tout : ce qui vous a appartenu vous revient comme une offense ; les instruments de la liberté constitutionnelle deviennent les instruments de votre humiliation.
Russell Banks creuse la géologie intérieure de Doug avec une minutie qui doit quelque chose à Carver ; la même attention aux objets exacts, aux marques déposées, aux gestes répétitifs qui révèlent une vie entière. Les pensées s’articulent en nœud inextricable ; banquiers, agents immobiliers, gouverneur Cuomo, tous conspirent dans une logique diffuse et pourtant vécue comme réelle. Ce n’est pas seulement un portrait d’homme abîmé : Russell Banks construit une phénoménologie de la honte masculine rurale. Doug joue du banjo, chasse en famille, a voté Trump pour défendre le Deuxième amendement ; il n’y a aucune ironie dans cette accumulation, aucun jugement prélevé du dehors. La violence qui monte, documentée pas à pas, arrive sans surprise et avec toute la force de la fatalité.
Le bien qu’on fait aux autres
La deuxième nouvelle déplace le regard. Les Odell, Kenneth, gardien de prison, et Barbara, femme au foyer aux ambitions cosmopolites, emménagent dans une maison victorienne de High Street jumelée à celle des Weber : deux mères lesbiennes blanches et leurs quatre enfants noirs adoptés. Banks construit ici une situation d’une grande précision ; la promesse d’harmonie progressiste est soumise à l’épreuve avec une lenteur délibérée. Kenneth observe les Weber depuis ses fenêtres. Il note. Il juge. Sa bienveillance déclarée s’avère inséparable d’un besoin de contrôle, d’une certitude tranquille qu’il saurait mieux qu’elles comment aimer des enfants de couleur ; cette certitude le conduit par petits pas documentés, officiels, raisonnablement formulés, vers une intervention que le texte laisse se développer dans toute son ambiguïté morale.
Russell Banks ne distribue aucun blanc-seing. Les mères Weber ont leurs propres aveugles ; les enfants témoignent d’un manque réel ; les Odell ne sont pas des monstres. Précisément cela rend la nouvelle troublante : la violence qu’elle met en scène passe par les canaux légaux, les numéros d’assistantes sociales, la bonne foi revendiquée. Le narrateur est ici un habitant du village, “nous”, qui visite plus tard la maison Weber désertée, masque chirurgical sur le visage en plein Covid, détournant les yeux. Ce “nous” communautaire et coupable institue une complicité involontaire entre le lecteur et la communauté qui a laissé faire ; c’est le procédé narratif le plus habile du recueil.
Un cercle rouge sur le diagramme
Kidnappés s’ouvre en apparente douceur. Stevie Dent, vingt ans, installé dans un mobile-home sur la route 9N, entreprend de compléter l’arbre généalogique familial via 23andMe. Banks sonde ici une Amérique d’orphelins de guerre : le père tué en Irak en 2004 sur une bombe de bord de route, la mère disparue dans le Sud, les grands-parents Frank et Bessie, “pessimistes rationnels”, élevant l’enfant de leur enfant perdu avec une tendresse qui porte la texture du renoncement et du recommencement.
L’algorithme génétique fait remonter la mère depuis l’éther numérique : un cercle rouge sur le diagramme, les initiales AD, le mot Mère. Leur rencontre dans un McDonald’s de Plattsburgh, deux hamburgers XXL, des Dr Pepper, des confidences progressant dans une seule direction, est construite avec une économie qui n’est pas sans cruauté. Stevie “lisait un scénario pour vérifier les fautes d’orthographe”, dit le narrateur : cette formule dit tout de sa vulnérabilité face à une femme qui maîtrise l’art des questions orientées. Le titre Kidnappés déborde ainsi bien au-delà de l’incident que le récit annonce ; il nomme les enlèvements successifs que l’Amérique opère sur ses propres enfants par la guerre, l’addiction, la pauvreté, la honte. Russell Banks laisse Stevie en route, et ce chemin vers une frontière porte toute l’ironie du livre : l’espoir et le piège ont exactement la même forme.
American Spirits paraît à titre posthume dans la traduction de Pierre Furlan, qui restitue cette prose ample, documentaire, ironique à froid, qui ne lève jamais la voix et n’en a pas besoin. Le recueil referme une œuvre sans la clore. L’auteur soulève deux questions, sans y répondre. La première : Comment une société absorbe-t-elle la désintégration de ses classes laborieuses. La seconde : Comment l’amour et la violence coexistent dans les mêmes maisons.
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