Entre 2012 et 2023, Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier ont parcouru plusieurs villes palestiniennes pour enquêter sur l’enseignement du français. Après le 7 octobre, elles ont transformé ces notes en 42 « photographies textuelles ». Carnets de Palestine mêle portraits, fragments de vie et réflexion sur la langue comme espace de culture et de résistance.
« Carnets de Palestine » de Sylvie Jopeck et Catherine Thuillier aux éditions Le Condottière.
Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.
42 « photographies textuelles » pour les « Carnets de Palestine »
Le livre s’ouvre par un geste didactique inhabituel. Le préambule, intitulé « Qu’est-ce que la Palestine ? », déroule une synthèse historique qui va d’Hérodote à la déclaration Balfour, du mandat britannique aux accords d’Oslo. Entrée en matière qui relève de la notice pédagogique plus que du seuil littéraire, elle établit un socle pour un lecteur ignorant de cette géographie contestée. L’accumulation des questions initiales (« Israël ? Jérusalem-Est ? La Cisjordanie ? La Judée-Samarie ? Les Territoires occupés ? La Terre promise ? ») dit avec justesse l’embarras terminologique d’un territoire où nommer, c’est déjà prendre parti.
La structure obéit à un itinéraire (Paris, Jérusalem, Bethléem, Ramallah, Naplouse, Tel-Aviv-Jaffa, Gaza par visioconférence, retour à Jérusalem, Paris de nouveau) où chaque étape est précédée d’un « Arrêt sur image », texte liminaire parfois signé par un témoin (Élias Sanbar, Fatmé Askar, Ziad Medoukh, Nadia Albakri), parfois rédigé par les auteures. Le procédé crée un remarquable effet de montage où citations poétiques (Mahmoud Darwich, Lumumba), dialogues retranscrits et notations sensorielles se répondent. L’ensemble tient de l’album ; et c’est cette forme décousue, voulue, qui porte admirablement le sujet, car la Palestine que les auteures traversent est elle-même fragmentée par les checkpoints.
Le français en terrain occupé : une enquête à hauteur de classe
Ce qui distingue l’ouvrage, c’est une mission d’étude sur l’enseignement du français en Terre sainte. Cette dimension pédagogique irrigue chaque carnet : ateliers de lecture sur IFprofs, préparation au DELF, jumelages scolaires, stages de théâtre via le zoom. Le carnet 6, « Bonjour Madame, comment ça va ? », saisit l’essentiel avec une grâce désarmante : dans chaque école chrétienne de Palestine, les élèves en uniforme se lèvent et prononcent en chœur la même phrase rituelle. Ce refrain, recueilli de Jérusalem à Naplouse, fonctionne comme un motif entêtant, la preuve minimale et bouleversante que le français persiste, fût-ce à l’état de formule apprise par cœur.
Les portraits d’enseignants donnent chair à cette enquête. À Bethléem, Hanadi Younan et Sylvia Mukaker maintiennent le français pour trois étudiants. À Naplouse, Diana, « la plus parisienne des Palestiniennes », a baptisé son salon de coiffure « Bourgeoise » et ponctue ses cours de selfies joyeux, geste détonnant que les auteures ont la finesse de ne pas commenter, laissant le lecteur mesurer l’écart entre gravité du contexte et légèreté du geste. Au Centre culturel franco-allemand de Ramallah, les ateliers de lecture culminent dans une scène d’une intensité saisissante : à la mention du prénom de Rima, ancienne participante, l’inspectrice fond en larmes. Rima était sa sœur.
L’épisode condense la manière dont le livre opère : un détail biographique fracture le récit pédagogique et rappelle que derrière chaque classe se tient une géographie de deuils. Le père Simon, prêtre jordanien surnommé Abouna, dont le « Yalla » retentit comme un refrain, emmène les auteures déguster le knafeh tandis que Mahmoud Darwich surgit par une citation sur le café comme « clé du jour ». La visite du village samaritain au sommet du mont Garizim, ethnie « qui n’est ni arabe, ni israélienne, ni juive, ni musulmane », ouvre une parenthèse ethnographique que le carnet referme trop vite.
Gaza, le point aveugle des « Carnets de Palestine »
Les plus belles pages tiennent aux paroles rapportées. Le dialogue de Norma Marcos à Ben Gourion, tiré de son documentaire En attendant Ben Gourion, condense l’absurdité de l’occupation : une femme se définit comme « palestinienne française, américaine par mariage, universelle », avant d’être renvoyée parce que « les Palestiniens ne peuvent plus utiliser notre aéroport ». Bertrand Badie, boulevard Saint-Germain, ancre l’analyse : la francophonie en Palestine souffre d’un « déficit de solidarité » et reste un « vestige d’un autre temps ». Élias Sanbar déploie dans son texte liminaire une prose d’une autre densité, rappelant que Jérusalem impose une « étrange relation au temps » et que l’Esplanade des Mosquées fut pendant des siècles « une sorte de place ouverte à toutes les communautés ». Les textes de Sanbar ou de Darwich soulèvent l’ensemble, et la prose des auteures, plus sobre, leur ménage l’espace : cet équilibre constitue l’une des belles réussites architecturales du livre.
Gaza, où les auteures n’ont pu se rendre, constitue le point aveugle du livre, et paradoxalement sa séquence la plus puissante. La voix de Ziad Medoukh, professeur de français à l’université Al-Aqsa, poète et fondateur du Centre de la paix, traverse le blocus par visioconférence. Il incarne ce qu’Émile Habibi nommait un « peptimiste », celui qui remercie Dieu chaque matin de l’avoir laissé vivre et, lorsque le malheur frappe, se réjouit qu’il n’ait pas été pire. Après le 7 octobre, il a perdu un frère et sa famille dans les bombardements ; il est resté dans le nord de Gaza, envoyant des audios « où la rime reste de mise ». L’impossibilité d’accéder à Gaza force un changement de régime narratif, du visible à l’audible, et ce basculement produit les pages les plus émouvantes de l’ouvrage.
La francophonie en Palestine, entre héritage et résistance culturelle
Le parcours s’achève avec Karim Kattan, lauréat du Prix des cinq continents 2021 pour Le Palais des deux collines. Formé au Lycée français de Jérusalem puis à l’École normale supérieure, il écrit en français et revendique cette « bizarrerie » avec lucidité. Il croyait la francophonie « ringarde », avant de comprendre qu’elle portait une dynamique à saisir. Le livre trouve ici sa proposition la plus stimulante : le français en Palestine, langue en déclin numérique, conserve une charge symbolique intacte, celle d’un accès à un univers intellectuel autonome de l’anglais.
L’épilogue rappelle que dans toutes ces conversations, il n’a « jamais vraiment été question du conflit ». L’aveu est troublant : il désigne la pudeur des interlocuteurs et la méthode des auteures, qui documentent ce qui persiste plutôt que ce qui détruit. L’Avertissement fournit une clé : « Nous avons continué à écrire au fil des jours sombres pour tenter de restituer au plus près les histoires heureuses de nos rencontres ». Le « Ça-a-été » de Barthes prend alors tout son sens : ces carnets fixent, avec une tendresse lucide et une obstination précieuse, ce qui a existé, ce qui s’est tenu là, irrécusablement présent et déjà différé.
Lire ou relire la précédente chronique de Mare Nostrum
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