Un livre interdit, un pays qui fait semblant d’être paisible, et deux vies que le récit tresse sur près de quarante ans, de 1987 à 2023, avec 2005 comme point de bascule. D’un côté, un homme en exil intérieur, qui marche pour ne pas sombrer ; de l’autre, un Birman hanté par la littérature comme par un serment. Entre eux : la peur, les frontières, l’encre et le fleuve blessé… et ce fil de papier qui relie les êtres quand tout le reste cède. « Garcia Lorca et le poète birman » de Nour Malowé, aux Editions Récamier.
Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.
L’exil comme point de départ du récit
Naypyidaw surgit dès les premières pages comme une aberration géographique : une ville « conçue pour un million d’habitants », écrit Nour Malowé, avant de poser la question qui claque : « Où se trouve ce million ? ». La capitale a été édifiée sur les ruines chimiques d’une jungle éradiquée, où les uniformes sont neufs et les tapis roulants d’aéroport tournent à vide. L’autrice déploie ce décor avec une minutie qui confine au relevé ethnographique : douze voies d’asphalte sans voitures, des hôtels gigantesques pour un seul client, des pagodes répliquées comme des décors de théâtre.
Jack, le narrateur français, débarque dans ce néant urbain après avoir commis ce qu’il nomme un « sabotage suicidaire », l’effacement de vingt-cinq années de manuscrits, trois pressions d’index sur une touche, et le gouffre. Son éditrice, la cruelle Mme M., l’a abandonné sans explication après lui avoir commandé un roman qu’elle comparait pourtant à du Giono. L’homme qui arrive au Myanmar porte donc en lui un cadavre : sa propre littérature, assassinée par ses soins.
La rencontre avec Arun, vieillard jardinier surpris à bêcher un sol stérile, installe d’emblée le pacte qui structure le récit. « Apportez-moi un livre interdit », demande l’ancien, avant d’être embarqué par la Tatmadaw sous les yeux de Jack. Quelques pages plus loin, le narrateur rumine cette quête et associe le nom de García Lorca à l’idée d’une réponse à l’énigme d’une vie. Cette requête, absurde en apparence, vitale en profondeur, transforme l’exil du Français en mission. Les montagnes que Jack contemple au loin, aplaties par la brume, lui « semblent fines comme des feuilles » : le paysage birman devient lisible comme un palimpseste, strates superposées d’énigmes politiques et intimes.
Une enfance sous contrôle militaire, la littérature en contrebande
Le récit bascule vers 1987, dans le jardin luxuriant d’une villa de Yangon où le jeune Arun, fils d’un général de la Junte, assiste à un massacre inaugural. Son père, armé de cisailles, saccage un citronnier dont les bourgeons, écrit Nour Malowé, « voletaient, hésitants sur la courbe à suivre puis coloraient la pelouse ». Cette scène fondatrice, l’éradication méthodique de la beauté par l’autorité, irrigue l’ensemble du roman. L’enfant qui ramasse une branchette pour mordre dans un bourgeon de citron y découvre l’amertume là où il espérait le sucre ; il y apprend surtout que « détruire va si vite ». Nour Malowé tisse ici une réflexion sur l’héritage et la trahison filiale que Shakespeare, via Hamlet offert clandestinement par M. Blixen, l’instituteur d’Oxford, vient éclairer d’une lumière oblique : le fils qui juge le père, la transmission empoisonnée du pouvoir.
L’éducation d’Arun procède par contrebande : livres dissimulés sous l’oreiller, lectures nocturnes à la lampe de poche, conversations cryptées avec un professeur qui dépose en lui sa confiance et quelques espoirs. Orwell, Colette, Duras : cette bibliothèque interdite façonne une conscience politique par accumulation de récits. Mais c’est la mère d’Arun, musicienne à qui l’on a interdit de jouer, qui incarne la résistance la plus silencieuse : sa harpe saung-gauk, instrument royal du VIIIe siècle, ne résonne qu’en l’absence du Général. Ces mélodies volées composent pour l’enfant une « musique sacrée insérée dans la littérature profane ». Le corps lui-même devient territoire d’apprentissage lorsqu’Arun, lors de la fête de Thingyan, se fait asperger par des enfants qui le bénissent sans le reconnaître ; baptême démocratique dans une dictature où la joie collective relève de l’exception calendaire.
Le roman introduit ensuite 2005 comme pivot majeur, et Nour Malowé nomme elle-même ses points névralgiques : « Entre les deux points névralgiques de 1987 et de 2005… ». C’est l’année où la capitale sera transplantée de Yangon à Naypyidaw sur les conseils d’astrologues, et l’année où Arun, devenu adulte, rencontre Htwe.
Quand aimer et imprimer devient un acte politique
La trajectoire d’Arun croise celle de Htwe, fille de révolutionnaires, dont l’atelier clandestin d’imprimerie dissimulé derrière des broussailles produit des pamphlets anti-Junte acheminés dans des sacs de riz. Le parfum de Htwe, longuement cherché par Arun comme une énigme olfactive, se révèle être celui de l’encre fraîche. Cette découverte scelle leur union. Leur amour se conjugue au présent de l’indicatif révolutionnaire, et le roman assume pleinement sa dimension sensuelle : les corps s’étreignent sous la chaleur qui oscille entre trente-huit et quarante-deux degrés, les peaux se mêlent dans des scènes où Nour Malowé ne recule devant aucune audace. Cette sensualité participe de la résistance : aimer librement dans un pays qui contrôle jusqu’aux gestes devient un acte politique.
Arun et Htwe s’épousent sous un arbre, « les arbres qui sont là », sans témoin ni registre, dans une cérémonie que le roman élève au rang de rite intime et dissident. La figure du grand-père de Htwe, récolteur de brume qui recueille l’eau condensée sur les feuilles pour irriguer les rizières, offre au texte un de ses motifs les plus puissants : capter l’insaisissable, transformer le presque rien en substance nourricière. Mais Nour Malowé élargit aussi son propos à une conscience écologique et géopolitique que la chronique ne saurait ignorer : le fleuve blessé traverse plusieurs passages du roman, charriant bouteilles de plastique et résidus de lessive, image d’une violence systémique qui frappe autant la nature que les peuples. Le Mékong, que Jack longe lors de son périple au Laos, porte les stigmates d’un monde où la destruction opère à toutes les échelles.
La circulation d’un livre interdit comme geste de survie
Le dénouement ramène Jack à Naypyidaw, Noces de sang dans son sac. Arun, vieilli de quarante ans, reçoit enfin le livre qu’il attendait depuis des décennies : ce livre que Htwe lui avait un jour désigné comme essentiel, porteur d’une vérité qu’eux seuls pouvaient déchiffrer. La littérature, ici, cesse d’être consolation pour devenir preuve : preuve que l’amour a existé, que la mémoire persiste quand tout s’effondre. « C’est le naufrage de la dictature », écrit Jack en quittant la ville. Le livre interdit circule désormais dans les mains tremblantes d’un jardinier qui refuse de faire pousser de l’herbe sur un sol empoisonné, geste de résistance infime et radical, comme le sont tous ceux qui opposent la fragilité du papier à la brutalité des régimes.
Nour Malowé compose un roman où la structure temporelle elle-même figure la clandestinité : les allers-retours entre 1987, 2005 et 2023 miment les circuits secrets des pamphlets, ces « paquets de voyelles séchées » qui traversent le pays malgré les barrages. La prose, tour à tour lyrique et documentaire, accueille des notes de bas de page factuelles sur le soulèvement « 8888 » ou sur le moine extrémiste Wirathu, ancrant la fiction dans une actualité dont le séisme de mars 2025 vient rappeler l’instabilité. Le citronnier saccagé, l’encre qui tache les doigts, le fleuve souillé, les corps qui s’étreignent dans la chaleur : autant de motifs que l’autrice entrelace pour dire qu’écrire, aimer et résister procèdent d’un même élan : ténu, friable, indestructible.
Avec García Lorca et le poète birman, Nour Malowé signe un roman qui fait de la littérature ce qu’elle devrait toujours être aux yeux de ceux qui la pratiquent dans l’urgence et le danger : un acte de foi laïque, un serment murmuré entre les vivants et les disparus, et la preuve (fragile, obstinée, irréfutable) que les mots peuvent traverser les frontières, les décennies et les régimes quand les corps, eux, ne le peuvent plus.
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