Article mis à jour le 12 janvier 2026 à 08:56
Cette semaine, Jean-Jacques Bedu, président du Prix Mare Nostrum, nous dévoile son coup de cœur pour « Dialogues avec Jean », de Michel Pinell. Ce livre sur le peintre Jean Capdevielle s’impose comme l’ouvrage de référence sur ce peintre roussillonnais. Alliant érudition et sensibilité, ce livre d’art dévoile un créateur fascinant et méconnu, tout en reflétant la passion d’un auteur qui se vit comme un passeur. Michel Pinell a fait de la transmission de l’héritage de Capdeville une mission personnelle, déterminé à sortir de l’oubli cet artiste extraordinaire qu’il admire depuis des décennies.
« Dialogues avec Jean » de Michel Pinell est disponible auprès des librairies perpignanaises, Torcatis, Cajelice, ainsi que la librairie Catalane. À Céret, Le Cheval dans l’arbre propose également cet ouvrage.
Michel Pinell, un passeur au parcours exemplaire
Ancien banquier converti à la foi de l’art après un choc esthétique en 1993, Michel Pinell a su transformer sa passion privée en mission publique, devenant un acteur culturel incontournable qui a servi la cause des arts avec une détermination sans faille. Son passage comme adjoint à la culture de Perpignan est encore salué pour son action audacieuse. Collectionneur éclairé et fin connaisseur d’art moderne, Michel Pinell disposait de toutes les clés pour mener à bien un tel projet biographique. Son expertise lui permet de restituer à Jean Capdeville la place qu’il mérite dans le panthéon de l’abstraction lyrique du XXe siècle. En consacrant Dialogues avec Jean à ce créateur hors norme, il endosse pleinement son rôle de passeur. Il tisse un lien entre l’œuvre silencieuse de Jean Capdeville et le public d’aujourd’hui, invité à la (re)découvrir avec émerveillement.
Du deuil à la lumière : la genèse d’une œuvre
Le récit de Michel Pinell ancre la peinture de Jean Capdeville au cœur de l’histoire personnelle du peintre. Né en 1917 à Saint-Jean-de-l’Albère, orphelin de père (tombé pendant la Grande Guerre) avant l’âge de deux ans, Capdeville grandit auprès d’une mère veuve constamment vêtue de noir. Cette robe noire de deuil maternel est pour lui une image fondatrice, obsédante, qui hantera son imaginaire et imprégnera sa palette. De ce terreau tragique naît la prédilection de l’artiste pour le noir absolu. À défaut d’être l’absence de couleur, le noir devient, une matière vivante et charnelle destinée à recoudre une existence brisée. Fort des longs entretiens qu’il a enregistrés avec l’artiste, Michel Pinell montre comment chaque toile porte en elle la mémoire d’une blessure et l’espoir d’une réparation.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, vers la trentaine, que Capdeville se consacre pleinement à la peinture. Il débute par des scènes figuratives modestes, puis ressent vite le besoin de libérer ses motifs de la pesanteur du réel pour évoluer vers une expression plus épurée. Sa palette s’assombrit et son geste se dépouille de l’anecdotique. Jean Capdeville élabore ainsi une véritable poétique du deuil. Sur ses toiles, une large forme noire envahit l’espace pictural, transformant la surface en un lieu de recueillement, une mémoire vive des êtres et des choses disparus. Chaque peinture devient un rituel silencieux par lequel l’artiste transcende le drame intime de ses origines.
Simone Weil, boussole spirituelle de Jean Capdeville
La dimension contemplative de l’œuvre de Capdeville puise aussi sa source dans l’inspiration de la philosophe Simone Weil. Michel Pinell montre comment la découverte de La Pesanteur et la Grâce a été, pour le peintre, une révélation lui fournissant un langage et une éthique en accord avec sa quête intérieure. Simone Weil légitimait à ses yeux son retrait du monde de l’art et son refus des honneurs. Ce n’est pas un hasard si l’un des ouvrages de Jean Capdeville s’intitule Verticalement en hommage à Weil : l’artiste y dialogue avec la philosophe et transforme son atelier en ermitage, chaque geste devenant prière pour « délivrer les choses de la pesanteur ». En somme, il était un créateur aussi nourri de pensée que de matière.
La gloire refusée : un artiste libre à tout prix
Si Jean Capdeville a été reconnu par des galeries influentes, il a pourtant évité les pièges de la célébrité. Michel Pinell revient sur l’épisode où le peintre, après avoir exposé à Paris, choisit de se retirer loin du milieu mondain. Lorsqu’Aimé Maeght, galeriste en vue, lui propose de rester à Paris pour asseoir sa renommée, Capdeville oppose un refus catégorique. Il s’était peut-être laissé tenter un moment par l’idée de la gloire, mais très vite il s’en est détaché.
« Je n’ai jamais peint ni pour l’argent ni pour être connu », confiait-il – n’ayant vendu que le strict nécessaire de toiles pour subsister modestement.
Préférant la solitude de son mas des Albères aux mondanités parisiennes, l’artiste a tourné le dos aux feux de la rampe. En refusant de sacrifier sa quiétude du Roussillon sur l’autel du marché de l’art, Jean Capdeville a préservé sa liberté créatrice comme un trésor inviolable. Son atelier spartiate de Céret, baigné de la lumière crue du Sud, symbolise bien cette indépendance farouche. Le peintre acceptait une certaine pauvreté matérielle pour sauvegarder la richesse intérieure de son art. Il préférait la chaleur austère du soleil catalan sur ses toiles noires aux projecteurs éphémères des salons parisiens.
Veille d’un passeur : l’ultime transmission
Dans les chapitres finaux, Dialogues avec Jean prend une tournure poignante en évoquant la fin de vie de Jean Capdeville. Âgé et affaibli, presque sourd, le peintre persiste pourtant à créer, épurant son art toujours davantage à mesure que ses forces déclinent. Ses œuvres ultimes, notamment la série des Grands Noirs, témoignent d’une économie de moyens extrême et d’une urgence du geste. Jean Capdeville parle de ses journées tardives comme de longues traversées du silence, suivies de brusques élans créatifs où il « peint très vite » pour saisir l’instant avant que la pensée ne l’arrête.
Témoin direct de ce crépuscule créatif, Michel Pinell recueille, tel un gardien bienveillant, chaque parole ténue, chaque geste esquissé, chaque silence de ces instants ultimes. Il transforme ainsi l’agonie de la fin en un ultime acte de transmission, s’assurant que les derniers éclats de conscience du maître ne s’évanouissent pas dans le néant mais nourrissent au contraire le récit et forgent la légende de Capdeville. L’ouvrage s’achève sur une note d’espoir : une fois l’homme éteint, l’œuvre entame sa seconde vie grâce à la puissance du verbe. Jean Capdeville avait peut-être peint le noir absolu ; Michel Pinell, par la fidélité de son témoignage, y a allumé une lumière inextinguible.
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