Article mis à jour le 5 janvier 2026 à 08:08
Dans son dernier roman, Franck Petruzzelli déploie le destin d’une lignée piémontaise dont l’existence s’enracine dans la pierre alpine avant de se diluer dans l’exil, des côtes méditerranéennes jusqu’aux confins du Pacifique.
Ce récit sonde le combat intérieur d’une femme prise entre l’autorité pragmatique de sa famille et la résonance inaliénable de ses souvenirs. Une œuvre sensible qui révèle la force du chant face au silence imposé par les renoncements. Franck Petruzzelli, Une jeune italienne, éditions Hachette Livre, La Belle Étoile.
Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.
Exil et déracinement : du Piémont industriel à l’ailleurs colonial
Franck Petruzzelli installe son récit dans une géographie de caractère qui détermine la chair même des personnages. Dès les séquences initiales, Biella et le village d’Andorno Micca s’imposent comme des ancrages souverains, enserrés dans la muraille protectrice des Alpes. Cette terre piémontaise, rythmée par le grondement du fleuve Cervo et les cycles de la filature Sella, définit d’abord le tempérament de ces individus nés dans la verticalité. L’auteur rend compte avec une force descriptive vive du passage de cette assise minérale vers l’instabilité de la migration. Pour Elena, l’héroïne, l’exil ressemble à une perte de repères sensoriels : quitter le village natal pour atteindre les ports du sud revient à abandonner l’ombre fraîche des châtaigniers et les bogues qui craquent sous les pieds pour la brûlure des routes de poussière.
Cette transition vers l’ailleurs atteint son terme lors de l’installation en Nouvelle-Calédonie. Franck Petruzzelli décrit la vie de la famille au sein d’un Nouméa aux antipodes de l’exotisme de carte postale. Le paysage, dominé par la fumée des usines de nickel, les hangars du port et les reflets grisâtres de la mer sous la chaleur tropicale, souligne la condition de déracinement. Sur la plage de l’Anse Vata, Elena, devenue Hélène, contemple un horizon dont la nudité semble absorber son propre passé. La prose capture ces instants où les nuages blancs, par un jeu d’optique, rappellent les cimes enneigées de sa jeunesse. L’auteur saisit ainsi comment l’exil forge un être nouveau, suspendu entre le besoin de sécurité matérielle du clan et la persistance d’un pays qui ne répond plus aux codes du présent.
La voix de Roberto contre le silence d’Hélène
La structure de l’ouvrage repose sur une tension permanente entre la splendeur sonore et le repli du mutisme. Roberto, ténor habité par la ferveur de l’opéra italien, devient le dépositaire d’un monde intérieur irréductible aux désastres extérieurs. Son chant sert de lien organique avec l’âme poétique des émigrés. Franck Petruzzelli utilise les partitions de Bizet comme des refuges où le souvenir conserve toute sa puissance. En interprétant la romance de Nadir, Roberto réactive une aura qui traverse les décennies : « Je crois entendre encore, caché sous les palmiers, sa voix tendre et sonore… » Cet écho devient une boussole, une résistance intime face au vide de l’absence, reliant l’homme au gamin qui fabriquait jadis des maquettes d’avions en écorce.
À cet éclat mélodique, Franck Petruzzelli oppose l’effacement progressif d’Elena. Rebaptisée Hélène en France, elle subit une dépossession profonde, un changement de prénom imposé par le pragmatisme familial pour faciliter l’intégration. Cette transformation produit une zone de silence. Hélène se meut désormais dans une forme de retrait qu’elle dissimule derrière les rituels du foyer, devenant une silhouette absente dans sa propre maison. Son époux Georges, figure protectrice mais démunie face à cette mélancolie, apporte un contrepoint humain remarquable. Passionné de lecture, entouré de ses éditions de Jules Verne et de ses encyclopédies, il tente de combler l’abîme affectif par l’imaginaire. Georges incarne l’espoir d’une stabilité ordonnée par le savoir, un refuge intellectuel qui bute cependant sur le mur dont sa femme ne peut plus s’extraire.
Fascisme, contrôle social et normalisation des corps
Franck Petruzzelli sonde avec lucidité les dispositifs sociaux destinés à corriger les sensibilités jugées défaillantes. Ce polissage des consciences s’inscrit d’abord dans le cadre de l’Italie fasciste, où les injonctions nationalistes pénètrent l’intimité. L’idéologie des « futures mères » dévouées à la patrie et le culte de la natalité encadrent la jeunesse d’Elena, tandis que les concerts obligatoires imposent à Roberto de prêter sa voix aux représentations du régime. Les personnages se retrouvent piégés par la machine de contrôle des « chemises noires », ce mouvement historique qui précipite les existences vers le front des Balkans ou les tensions de l’Occupation.
Toutefois, la contrainte prend une dimension clinique plus feutrée au cours des années 1950. L’auteur décrit la mise au pas des tempéraments par une médecine de l’époque qui traite la nostalgie comme une pathologie à réduire. À travers le portrait d’institutions hospitalières fermées, le texte rend compte d’une volonté de normalisation intrusive visant à stabiliser les troubles féminins. Franck Petruzzelli explore ce désir d’effacer les traces de l’attachement amoureux pour permettre aux patientes de reprendre leur rôle social d’épouse et de mère. Cette volonté de corriger l’individu par des méthodes hospitalières radicales, traitant la mémoire comme un simple circuit technique à neutraliser, illustre la dureté d’une société prolongeant les logiques d’obéissance. L’auteur montre comment les corps sont soumis à des protocoles qui visent avant tout à garantir une surface de vie dénuée d’états d’âme.
Un roman de l’exil intérieur et de la mémoire irréductible
Dominant cette trajectoire familiale, Erminia personnifie la ténacité de ceux qui privilégient la subsistance au bonheur. Surnommée par sa fille la « vieille pomme », elle porte l’entière responsabilité d’une survie collective édifiée sur l’oubli volontaire. Sa volonté, forgée au contact des hivers piémontais et du labeur en usine, se méfie de la passion qu’elle suspecte d’être une fragilité mortelle. Sa stratégie de salut impose le renoncement au passé : « Pour ton bonheur, il faut que tu l’oublies ! », assène-t-elle avec une franchise sans détour. Erminia agit comme une gestionnaire du réel, convaincue que la seule vie possible est celle qui s’inscrit dans l’action, quels qu’en soient les sacrifices intérieurs.
Cependant, Franck Petruzzelli apporte une nuance poignante à ce portrait. L’autorité d’Erminia, toute tournée vers la sécurité d’un petit commerce à Nouméa, se heurte au maintien souterrain des impressions du passé. Le récit montre que le projet de l’oubli se fragilise au contact du moindre détail sensoriel : l’odeur de la sauge, le cri d’un oiseau de mer ou la texture d’un linge. L’auteur refuse de conclure sur le triomphe de l’amnésie forcée. Le roman maintient une vibration constante entre les nécessités sociales et l’irréductibilité de la mémoire sensible. En confrontant les terres ocre du Pacifique aux sommets de la terre natale, Franck Petruzzelli révèle une vérité immatérielle : l’être possède sa propre dignité que nul trajet océanique, nul changement de prénom et nulle volonté familiale ne peuvent jamais totalement effacer.
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