Article mis à jour le 27 janvier 2026 à 07:44
Voilà quelques années que Lucie* et sa famille se serrent dans un appartement HLM, dans une commune de la côte des Pyrénées-Orientales. À près de quarante ans, elle dort dans le salon, s’accroche, espère dénicher un emploi. En attendant, ils sont six à dépendre de ses aides sociales. Elle a souhaité témoigner en gardant l’anonymat.
Le portrait de Lucie s’inscrit dans une série réalisée avec le soutien du ministère chargé de la ville. Made In Perpignan a voulu montrer les « visages de la précarité en pays catalan », la réalité humaine qui se cache derrière les statistiques de la pauvreté ; des trajectoires de vie, des accidents de parcours, des héritages sociaux et des luttes silencieuses…
L’histoire de Lucie est l’histoire de la précarité. Mais elle la raconte sans le moindre apitoiement sur sa condition. La jeune femme fait état d’une surprenante dignité, l’air de songer à chaque instant que ses difficultés ne sont que des aléas.
« Ma mère nous a élevés dans une caravane en camping » se souvient-elle. Quatre enfants se trouvaient à la charge de cette maman seule en région parisienne. « Elle refaisait chaque année sa demande de logements sociaux mais comme nous avions déjà un toit sur la tête, rien n’était proposé. Elle cumulait deux emplois mais nous devions quand même demander de l’aide à la Banque alimentaire, ou pour des vacances au Secours catholique. » Ainsi Lucie partait chaque été avec sa sœur en famille d’accueil. Au camping, elle n’osait pas inviter de copines par peur des moqueries. « Mais il y avait de l’entraide entre voisins. On se chauffait avec des poêles à pétrole car l’électrique faisait sauter le disjoncteur de la maison du propriétaire, alors il nous l’interdisait. »
Grandir en caravane, tenter de fuir le déterminisme
Plutôt qu’un handicap, Lucie considère ce départ dans la vie comme une formation à la survie.
« Pour une partie d’entre nous, cela nous a donné les clés pour avancer. Dès le CE2, je devais me débrouiller pour le repas à base de restes. Je me souviens du lait en poudre, de la purée à l’eau… C’était plus dur pour mon frère qui ne s’est jamais vraiment remis de cette vie de précarité. »
À 16 ans, Lucie arrête l’école, et interrompt son rêve de devenir sapeur-pompier. Elle suit néanmoins une formation dans la sécurité incendie et dès sa majorité commence à travailler. Elle quitte le camping pour son premier appartement. Puis elle enchaîne ensuite divers emplois. « À Paris il y a de l’emploi, je pouvais travailler en intérim sans avoir besoin d’un CDI. » Elle se forme ensuite comme assistante de vie aux familles, et livre des journaux en parallèle.
« Je suis devenue maman à 26 ans et depuis je fais tout pour essayer de ne pas faire vivre cette précarité à mes enfants. Je me suis juré que je serai toujours là pour eux. » C’est la maternité qui amène Lucie dans les Pyrénées-Orientales. Elle imagine dans ce département une vie plus saine pour ses trois enfants, loin de la pollution, du béton et de la délinquance. Elle déniche un appartement HLM sur le littoral.
Quatre pièces, six personnes, une mère qui paie tout
Mais sur place, Lucie déchante. Trouver un emploi aux horaires compatibles avec les exigences familiales s’avère quasiment impossible. Elle suit une formation pour travailler dans l’industrie, mais là encore, les perspectives ne sont pas au rendez-vous. Peu à peu, les problèmes s’accumulent. Embarrassée, Lucie finit par reconnaître que son conjoint, père de son troisième enfant, se laisse entretenir. C’est elle qui, avec les quelques aides de la CAF et l’allocation de solidarité spécifique (ASS), paie le loyer, les factures et la nourriture tandis que, sans emploi, son homme exige qu’elle finance aussi ses loisirs. Mais elle se refuse à briser la famille, aussi bancale soit-elle. « Je suis un peu une mère Teresa » reconnaît-elle à demi-mot.
« Ce n’est pas mon loyer qui me coûte cher car j’ai les APL. C’est tout le reste. Le téléphone, EDF, les frais pour la scolarité. »
Dans son quatre-pièces de 70 m2, Lucie fait alors venir sa propre mère, qui perd la tête et n’a pas les moyens pour un établissement. Résultat, le couple dort dans le salon, deux adolescents se partagent une chambre, le plus jeune une seconde et la grand-mère dans la dernière. Il y a aussi deux chiens. Encombrants mais ils étaient là quand ça allait mieux, difficile de les abandonner désormais. Tous vivent l’un sur l’autre, et parfois le ton monte. Le couple se dispute, ou bien les enfants sont intenables. Lucie rêve d’un extérieur.
Il y a eu ce moment où elle a été obligée de fréquenter les Restos du Cœur. « Je sentais qu’on était dans la galère, et on me l’a proposé. Je n’y ai fait qu’un bref passage car je ne me voyais pas si démunie, et j’ai préféré laisser ma place. »
« Ne pas rendre heureux mes enfants est ce qui m’attriste le plus »
Au final, ça tient, la famille survit, mais sur ses épaules frêles. L’anxiété l’amaigrit. « Le plus difficile est de refuser quelque chose dans un magasin à mes enfants, de devoir leur dire ‘plus tard, parce que là c’est dur’. J’ai surtout dû rogner sur les loisirs. Ne pas rendre heureux mes enfants est ce qui m’attriste le plus. Le stress est continu mais je ne le montre pas. Le 1er de chaque mois je suis à l’affût des factures, à calculer tout ce qui sera prélevé. Mais j’ai un esprit positif, je me dis que quoi qu’il arrive, je vais remonter la pente. »
Parfois, Lucie se blâme. « C’est aussi de ma faute, j’ai du mal à gérer correctement mes finances. Par peur de manquer, je remplis les caddies aux courses. Je devrais plutôt trouver le moyen de faire des menus à la semaine, mais je n’arrive pas à m’y tenir. »
Pour autant elle ne s’effondre jamais. Elle essaye même d’accompagner sa belle fille qui est devenue mère et a vu son enfant placé. Comme un besoin de rester altruiste quoi que l’on subit.
« J’essaie d’être une super maman. Tous les soirs, je dis à mes enfants que je les aime aussi grand que l’univers et que je serai toujours là pour eux. »
Lucie continue de chercher travail ou formation. Elle cherche également un logement avec une chambre supplémentaire, avec un loyer de 800 euros maximum. « Je vais peut-être reprendre du service dans l’aide aux personnes âgées, j’hésite aussi à remettre à jour mon diplôme d’agent de sécurité incendie. Une formation mécanique me plairait aussi, et je pourrais réparer ma propre voiture. » Car, pour couronner le tout, sa Clio fatigue et ne démarre pas toujours. Lucie hausse les épaules. « Je ne baisse pas les bras. Être dans la plainte ne sert à rien, je me relève toujours, je ne ferai pas ce plaisir aux mauvaises langues. Je n’abandonnerai jamais mes enfants. »
*Prénom d’emprunt
Selon le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, les femmes constituent la majorité des personnes en situation de précarité. En 2024, elles représentaient en France 55 % des ménages pauvres et 57 % des bénéficiaires du RSA. Plus de 70 % des travailleurs pauvres sont des femmes et elles occupent en grande majorité les emplois à temps partiel, les CDD et les emplois en intérim.
Dans la série « les visages de la précarité »
- « Je ne pense qu’au présent » : Yulia, trois ans d’exil dans l’incertitude
- Mère seule dans la précarité : « Je me lève tous les matins pour lui apporter une vie meilleure »
- Joindre les deux vies : Anne-Marie, bénévole, aide sans être à l’abri
- Ambre, 27 ans, navigue entre découverts et emplois courts : « L’hiver est compliqué dans cette région »
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- À Perpignan, la précarité discrète des séniors : Pour Lucette, 77 ans, « même laver son linge devient un calcul »
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