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Coincée entre deux éboulements : la montagne des Pyrénées-Orientales à l’épreuve de l’isolement

Illustration Conflent montage RN 116 illustration

Le Haut Conflent, la Cerdagne et le Capcir se sont changés une fois de plus en presqu’île coupée du monde. Le 23 janvier 2026, des blocs de roche se détachent et menacent la RD 66, axe principal vers la montagne. La route est coupée pour au moins deux semaines. Le 31 janvier c’est l’accès par l’Ariège qui est à son tour fermé, pour une durée indéterminée suite à un nouvel éboulement. L’économie et le quotidien des hauts cantons sont suspendus.

Ils sont perchés sur une montagne dont ils ne peuvent que difficilement descendre, à la merci des travaux de sécurisation. Les plus de 6000 habitants du massif, les touristes et les transporteurs n’ont pour seuls accès que des contournements complexes ou dangereux. La route dite des Garrotxes est interdite sauf dérogations. Interminable, en bord de ravin, il est de toute manière difficile de s’y croiser, et elle est impraticable par les véhicules lourds. Seuls quelques travailleurs et riverains ont eu le droit de l’emprunter. L’accès par l’Aude et la vallée de l’Agly via Axat rajoute une bonne heure de trajet à ceux qui venaient de Perpignan. À condition qu’elle ne soit pas encombrée. Des habitants rapportent une attente de plusieurs heures derrière un bus qui ne parvenait plus à manœuvrer sur un passage étroit. Enfin reste la grande boucle par l’Espagne en passant par Ur. Il faut avoir du temps devant soi…

La fermeture jette un froid sur les stations

Les pertes économiques sont considérables. Les grandes stations comme les Angles et Font-Romeu résistent grâce aux séjours plus longs qui incitent à emprunter les contournements. C’est ce que confirme Jacques Alvarez, directeur d’Altiservice Font-Romeu / Pyrénées 2000.

« Les gens qui ont réservé un séjour viennent quand même. Ils passent par Axat ou l’Espagne. Le deuxième éboulement est quand même venu compliquer les choses. »

En effet un tiers de la clientèle arrivait par le côté Toulouse. Jacques Alvarez estime la perte à environ 20 % du chiffre d’affaires. De quoi s’agacer quand l’enneigement est le plus important depuis des décennies. Il espère que la réouverture pourra se faire plus tôt qu’annoncé, le vendredi 6, afin de préserver les vacances scolaires. Il cite l’exemple de l’éboulement en Savoie l’année passée, où la sécurisation a été réalisée en six jours. « Tout le tissu économique est pénalisé. »

© Préfecture des Pyrénées-Orientales

Alexis Righetti est le directeur de Trio Pyrénées, qui regroupe les stations Cambre d’Aze, Porté-Puymorens et Formiguères. Sur ces plus petites stations, il craint une chute de fréquentation entre 40 et 50 % . « Sur les trois stations, il y a peu d’hébergements, ce sont des clients qui viennent à la journée. Perdre une heure de plus risque d’en refroidir certains. » Il compte sur la clientèle espagnole et celle du plateau pour limiter la casse. Si une date de réouverture est fixée pour la RD 66, l’incertitude concernant la RN 20 pèse sur la station de Porté-Puymorens, essentiellement irriguée par cette voie. Alexis Righetti profite de la mutualisation entre les stations pour équilibrer la trésorerie et surtout déplacer du personnel, qui sera hébergé de façon temporaire. Le mois de février représente la moitié du chiffre d’affaires de la saison.

« Même en cas d’issue relativement rapide, on aura une perte de plusieurs centaines de milliers d’euros. Pour vous donner un ordre d’idée, Trio était à tout juste 100 000 euros de surplus de trésorerie sur la saison précédente. Avec l’aléa climatique qui se renforce, gérer une station de ski sera de plus en plus délicat. »

Les stations Andorranes et l’économie du Pas-de-la-Case sont eux aussi particulièrement touchées par la fermeture des axes. L’hébergement et la restauration ne sont pas en reste. Pour Brice Sannac, président du syndicat UMIH 66, la chute de la fréquentation pourrait atteindre environ 30 % sur ce secteur. Il se réjouit de la mise en place du dispositif d’activité partielle pour les employés en suspens. Brice Sannac milite cependant pour un plan d’investissement fort sur la sécurisation des axes. « Il y a un sous-investissement sur cette route », regrette-t-il en comparant avec la route espagnole et ses quatre voies. « Un territoire se développe parce qu’il a des axes. »

Du côté des bains de Saint-Thomas, le patron Stéphane Fortas indique profiter de la clientèle du plateau cerdan et ne pas souffrir de trop de pertes. Il a en revanche dû mettre un système de navette pour aller chercher les employés, qui se garent en dessous de l’éboulement et font 2 km à pied par un chemin pour franchir la route coupée. Bien plus pratique que la route des Garrotxes, selon lui, même s’il bénéficie de la dérogation pour l’emprunter.

Au carrefour des ennuis

Même hors des sites touristiques, toute l’économie de la montagne retient sa respiration. Bernard Juan est le patron de la plus grosse enseigne Carrefour du plateau. L’approvisionnement est en berne. « Le samedi on n’a rien reçu. Ce matin deux camions porteurs sont montés. » Une livraison bien plus maigre que les semi-remorques habituels, avec des véhicules qui font le grand tour quand ils venaient habituellement de la centrale d’achat à Toulouse. Les rayonnages ne sont pas encore en rupture, mais sont de moins en moins chargés.

« On peut encore acheter à manger sur le plateau cerdan, mais ça va devenir compliqué. »

Les produits à dates courtes seront les premiers impactés. « On a des œufs qui nous viennent de Ponteilla. Ils font un effort et continuent de nous livrer en passant par le col de la Quillane. » Si le chiffre d’affaires est touché, la clientèle barcelonaise, importante le week-end, compense un peu. Bernard Juan espère lui aussi davantage d’investissements sur la RD 66, en particulier sur la zone dite du « paillat », entre Mont-Louis et Olette, qui doit son nom à la paille qu’on y répandait autrefois pour ne pas glisser. « Nous, on ne nous entend pas. Mais l’Andorre va crier plus fort que nous… »

Les travaux en cours sur la zone d’éboulement de la RD 66 © Stéphane Fortas

Pour Antoine Baures, responsable de la coopérative Cimelait, c’est un casse-tête depuis le premier éboulement. 85 % des yaourts et autres produits laitiers sont destinés à la plaine du Roussillon, dont les cantines. « On passe par l’Espagne. Cela fait des heures de travail en plus, des litres de gazoil… » Ce qui pourrait mettre la coopérative à l’arrêt est bien plus trivial : les cartons d’emballage qui arrivaient jusque-là par l’Ariège. « On a quelques semaines de stock, j’espère que le blocage de la RN 20 ne va pas durer. »

Scolaire, médical, personnes isolées… un quotidien chamboulé

La scolarisation des jeunes de la vallée a demandé quelques adaptations à la marge. Quatre enfants de Thuès et Fontpédrouse qui étaient scolarisés à Olette ont été accueillis à Mont-Louis et La Cabanasse. Cinq collégiens qui descendaient à Prades empruntent pour leur part le bus de ramassage des lycées et sont temporairement scolarisés au collège de Font-Romeu. Pour les lycéens internes, un nouveau circuit a été mis en place par la Région, avec des horaires un peu décalés aux arrivées et départs en week-end.

C’est moins évident pour les personnes dépendantes. Catherine Torres tient le gîte Cal Cathy à Fontpédrouse. La chute drastique de fréquentation se cumule à des difficultés médicales. « On avait pratiquement toutes les chambres réservées. Quand il y a eu l’éboulement, les clients ont fait demi-tour. Ceux qui ont fait le tour par Axat se sont retrouvés bloqués à Mont-Louis à cause de la neige. » Catherine a ainsi perdu 90 % de sa clientèle. L’approvisionnement a cessé. Pas de journal, retard de courrier, et plus de livraisons pour son restaurant. « On se sent vraiment au bout du monde.« 

Depuis son établissement désert, elle observe l’inquiétude gagner certains villageois. « Il y a beaucoup de personnes âgées qui ont des problèmes de santé, des gens qui font de la chimio. Les taxis et VSL n’ont pas voulu venir car ils n’avaient pas encore l’autorisation de la préfecture, alors les gens ont annulé les rendez-vous. »

Certaines personnes âgées bénéficient encore des auxiliaires de vie basées à Mont-Louis, mais d’autres sont démunies. « On essaie de faire de l’entraide, d’amener de la petite épicerie. » Catherine Torrès a renoncé à des rendez-vous pour son diabète. Plus inquiétant, sa fille handicapée, hébergée une partie du temps à la maison d’accueil spécialisée de Saint-Estève, n’a pas pu y repartir. « Ma fille prend un traitement qui est délivré au jour le jour. Elle fait des crises d’épilepsie. » Fouillant dans les armoires, sa maman déniche une boîte de secours pour éviter le pire. Quelques jours plus tard, faute d’autres recours, le fils de Catherine s’est résolu à prendre la route interdite pour ramener sa sœur à temps vers la maison d’accueil. « Il a dit ‘tant pis on y va’. »

Initialement annoncée pour le 17 février, la réouverture de la RD 66 a été avancée au 10 février. Il est prévu dans un premier temps la mise en place d’un alternat et des fermetures de 10h à 16h pour permettre aux travaux d’avancer.

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