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Galérer en couple à Perpignan : « Nous avons fait un crédit pour payer le premier loyer »

Article mis à jour le 2 janvier 2026 à 17:35

« Je ne considère pas être dans la précarité à proprement parler ». À 28 ans, Léna enchaîne les hauts et les bas, tout comme son compagnon Nicolas. Au cœur de Perpignan, ils ont un toit sur la tête, mais tout est calculé, et les perspectives minent le moral.

Le portrait de Léna s’inscrit dans une série réalisée avec le soutien du ministère chargé de la ville. Made In Perpignan a voulu montrer les « visages de la précarité en pays catalan », la réalité humaine qui se cache derrière les statistiques de la pauvreté ; des trajectoires de vie, des accidents de parcours, des héritages sociaux et des luttes silencieuses… 

Léna est une créative passionnée. À la mention de son activité de photographe, pour les mariages ou les concerts, ou encore de tatoueuse, ses yeux brillent. Le milieu de la musique connaît son talent, mais le revenu est maigre dans une société où l’art rémunère toujours moins. « Même les bons mois, je n’arrive pas au SMIC. »

« Cette classe moyenne qui se casse la gueule, et finit par ne plus exister »

L’incertitude, la jeune femme la connaissait déjà dans sa famille. « J’ai une mère qui a arrêté de travailler pour m’élever. Et mon père a perdu un bon emploi avec la perte de tout revenu. Nous avons connu les deux côtés, j’ai vécu le déclassement social. Cette classe moyenne qui se casse la gueule, et finit par ne plus exister. »

Faute de moyens pour se loger, ses études sont forcément locales, il faut habiter chez ses parents à Perpignan. Pendant sa licence de sociologie, Léna travaille au bureau handicap de l’université. Elle y croise d’autres trajectoires d’errances, de difficultés. « Je me souviens d’étudiants qui se creusaient la tête pour trouver de la nourriture pas chère. » Quand elle décroche un premier emploi dans une entreprise de télécommunication, Léna peut enfin louer son premier appartement.

Les APL dégringolent quand elle se met en couple et que les revenus grimpent à deux SMIC. « Cela n’encourage pas à se déclarer en couple… alors qu’on aurait pu y prétendre en colocation. » Léna porte un regard désabusé sur ces critiques incessantes contre les personnes touchant des aides, comme si avoir des minimums était une ambition. « J’entends souvent cette légende contre des personnes faisant des enfants pour avoir des aides, comme si les aides remboursaient ce que coûte un enfant… Cette pensée n’est pas rationnelle. On met en concurrence les pauvres entre eux. »

Elle a connu ces jeunes, employés par des plateformes de collecte, qui accostent les Perpignanais dans la rue, demandant un don pour sauver la planète ou pour une autre cause.

« C’est tellement triste qu’on en soit à envoyer des personnes qui trouvent ces emplois parce qu’ils sont faciles d’accès, et qui font la quête auprès d’autres pauvres dans une ville où il y a un taux de chômage dingue et où le SMIC est la norme. Nous vivons une ubérisation de la quête. »

Léna marque une pause, le temps de regarder la ville par la fenêtre. Un Perpignan qui la révolte, où la masse en difficulté semble ignorée par ceux qui ont une situation.

« On se retrouve à deux chômeurs. On bascule très vite. »

En 2023 la jeune femme s’installe avec son conjoint au centre-ville, dans un appartement plus grand. « On travaillait tous les deux. On pouvait le faire. Mais quand on est au SMIC, on n’a pas forcément d’argent de côté. Alors nous avons fait un crédit pour payer la caution et le premier mois de loyer. »

Mais bientôt leurs contrats de travail sont rompus et le couple retourne à l’expectative. Le doute s’installe. « On se retrouve à deux chômeurs. On bascule très vite de ‘c’est génial on gagne mieux notre vie’ à ‘le mois prochain il y aura 1000 euros de moins’. C’était la panique la plus totale. Tant qu’on a des droits au chômage, ça va. » Mais combien de temps pourront-ils assumer les 740 euros de loyer ?

« J’ai fait ce que j’ai pu avec le tatouage. » Léna postule à toutes les offres possibles. « La majorité reste sans réponse. » C’est sur recommandation que Léna finit par trouver, en octobre 2025, un contrat en alternance dans une entreprise de transport, lui permettant de suivre un master en marketing et communication. Une bouffée d’oxygène. Même si elle se demande comment font ceux qui n’ont pas de connaissance pour appuyer une candidature.

« On calcule, on s’habille avec des fripes, on ne monte pas à la neige. »

Quant à son conjoint, il arrive en fin de droits, très angoissé. Le calcul des minimums après le chômage se fera sur le foyer et risque d’être très inférieur à ce qu’il obtiendrait séparément. Nicolas se fourvoie d’abord dans une pseudo-formation en entreprise où on ne lui apprend rien. « C’était un système de main-d’œuvre dissimulée, payée par l’Etat. » Actuellement, il passe un permis CACES dans l’espoir de décrocher quelque chose.

« C’est tellement la galère pour trouver du travail qu’il regrette d’avoir quitté des endroits où il était maltraité, où la loi n’était pas respectée. On en est à ce stade quand on est en fin de droits dans les Pyrénées-Orientales. »

Pour le couple, le plus dur est de se sentir inutile face au silence des entreprises. « On parle anglais, on sait gérer les logiciels, on a le profil parfait, mais il n’y a même pas un entretien. On se sent dévalorisé. » Léna s’étonne encore de la quantité de personnes vivant de semblables situations sur le département. « On parle du monde des assistés. La réalité, c’est que pour la plupart ce n’est pas une fierté d’être au chômage. C’est un droit pour lequel on a cotisé. » Léna compte faire un peu de tatouage pour compenser les manques, le temps que son compagnon retrouve une situation. « On paye les choses en plusieurs fois. On calcule, on s’habille avec des fripes. On ne monte pas à la neige. Je rêve de voyager un jour, mais là ce n’est même pas envisageable. »

A la fin de l’entretien, elle revient sur ses passions, comme pour chasser la question des difficultés. Elle montre ses photos de concert, d’une remarquable qualité, relate ses rencontres. Sous chaque étiquette de précaire se tient une personne.

En France, la part du loyer dans le budget des ménages ne cesse d’augmenter depuis les années 1960. Ce poste a dépassé celui de l’alimentation depuis des décennies. De quoi battre en brèche les accusations faciles de pauvres qui consomment mal ou ne sauraient pas gérer un budget. En 2022, les locataires les plus modestes du secteur privé consacraient plus de 44 % de leur budget au logement. La moyenne, tous locataires confondus, se situait autour de 28 %.

Dans la série « les visages de la précarité »

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