La colère gronde devant les lycées et les universités. L’usage du gaz lacrymogène est maintenant la norme. Mais qu’en est-il des risques pour la santé des riverains, des manifestants, mais aussi des forces de l’ordre ? Les conséquences sont encore plus importantes pour les femmes. Photo de une © Antoine Berlioz / Hans Lucas
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À propos de l’auteur : Cyril Gambari est docteur en microbiologie et enseignant contractuel en biologie au département Génie biologique de l’IUT de Perpignan. Membre de l’association d’autodéfense intellectuelle FASD Zet’ 66, il participe à des actions de sensibilisation autour de l’esprit critique, de la désinformation et des mécanismes de manipulation.
Les policiers ne subissent pas les effets du gaz lacrymogène qu’en manifestation. De multiples reportages ont montré des CRS qui s’entraînent à s’y accoutumer afin d’être ensuite plus efficaces en opération. Au final, ils y sont peut-être autant, voire plus exposés que les manifestants eux-mêmes. Avec des conséquences considérables sur leur santé.
Un peu de biologie dans les manifs
La molécule active du gaz lacrymogène est le 2-chlorobenzylidène malonitrile mis au point par Ben Corson et Roger Stoughton en 1928 alors qu’ils réalisaient des séries de réaction chimiques. Elle a été produite par l’armée britannique dans les années 1950, dans le but de maîtriser les débordements dans les colonies. Concrètement, la molécule va se fixer aux récepteurs cellulaires TRPA1 qui sont impliqués dans la perception de la douleur [1].

Les symptômes associés à une exposition à ce gaz sont résumés dans le tableau ci-dessous, tiré du dossier d’information sur l’utilisation du gaz lacrymogène CS et ses effets toxiques à plus ou moins long terme de l’Association Toxicologie‑Chimie (ATC‑Paris) en 2020 [2].
| Dans les 6 heures | Après 6 heures | |
| Oculaire | Irritation, lacrimation | Irritation, abrasion cornéenne |
| Dermique | Eruption, irritation, érythème, dermatite | Cloques, bulles, eczéma, œdème |
| Respiratoire | Toux, souffle coupé | Toux, souffle coupé, œdème pulmonaire |
| Neurologique | Maux de tête, étourdissement | Maux de tête, étourdissement |
| Cardiaque | Tachycardie, hypotension | Douleur thoracique |
| Gastro-intestinal | Irritation buccale, vomissements | Irritation buccale, vomissements |
Une revue de la littérature scientifique sortie en 2017 analysant 31 publications dans 11 pays montrait que sur un peu plus de 5000 blessés par les gaz lacrymogènes, deux en sont décédés et 58 ont subi une invalidité permanente. Sur plus de 9000 blessures, presque 9% étaient graves, 17 % modérées et le reste mineures [3].
Du cyanure dans le sang
La molécule 2-chlorobenzylidène malonitrile, lorsqu’elle passe dans le sang, va être métabolisée par l’organisme et se transformer en deux molécules de cyanure (CN) et une molécule d’acide 2-chlorohippurique [4]. Ce cyanure, à certaines doses, pourrait causer les symptômes inattendus observés par les manifestants comme l’apparition de règles abondantes, une potentielle oxydation des stérilets en cuivre, une fatigue extrême ou le développement d’une alopécie [2].
Sachant que la dose mortelle de cyanure dans le sang est fixée à 1 mg/L de sang, la concentration de cette substance avoisine les 0,7 mg/L dans le sang de certains manifestants dans une étude scientifique préliminaire menée par Alexander Samuel, le principal lanceur d’alerte sur les dangers des gaz lacrymogènes en France.
La gestion du risque est sous-évaluée. Les études mesurant la toxicité des palets de gaz lacrymogène ont été menées dans le cadre théorique d’une exposition à 10 mg/m3, donc éloigné du palet et pendant un laps de temps court (une minute). Le fait est que les tirs de gaz lacrymogène doivent toujours être en cloche et non en tir tendu. Or la réalité des manifestations est souvent que les palets sont tirés sur les manifestants conduisant à des concentrations importantes de gaz au même endroit. Des concentrations 450 fois supérieures ont par exemple été mesurées durant le mouvement Black Lives Matter à Portland [5].
Des protections indispensables
L’équipement le plus efficace est le masque à gaz (A1P3) filtrant les particules fines, doublé du port d’un masque de piscine ou de ski pour la protection des yeux. Mais le port des lunettes de piscine peut causer des dommages oculaires graves par effet ventouse sur le globe oculaire en cas de contact brutal. Sans protection, et lorsqu’il n’est pas possible de fuir le nuage de gaz, le mieux reste de se couvrir le visage avec des vêtements. Si elle en a la possibilité, la personne blessée par le gaz peut nettoyer avec beaucoup d’eau et du savon. Attention, le fait d’à peine humidifier va exacerber l’action du gaz.
Pour les yeux, il est d’usage de prévoir des gouttes de sérum physiologique. L’usage du Maalox (médicament contre les reflux gastro-œsophagiens) ou du lait est traditionnellement recommandé dans les manifestations pour faire passer les symptômes du gaz mais leur usage n’a jamais été démontré (ne jamais mettre de Maalox dans les yeux !).
A noter que les palets peuvent être éteints avec de l’eau, la neutralisation de la molécule active se fait par du métabisulfite de sodium (désinfectant alimentaire) que l’on peut ajouter à l’eau, mais il ne faut surtout pas s’en mettre sur le corps ou le visage. Certaines protections certes indispensables ont été interdites par différentes préfectures [6].
L’angle mort des manifs, la santé des femmes
En 2018, Emmanuel Macron présentait devant l’ONU un discours portant “la santé des femmes” comme grande cause nationale et même mondiale. Mais les gaz lacrymogènes utilisés contre les civils touchent encore plus durement les personnes menstruées [7]. En 2023, une étude américaine conduite sur près de 1300 personnes exposées aux gaz lacrymogènes pendant le mouvement Black Lives Matter montre que 83 % ont développé un symptôme de l’appareil reproducteur inhabituel. Dont notamment 69 % de crampes utérines, 55 % de saignements précoces, 30 % de tension mammaire et 19 % de saignements retardés. Plus inquiétant, les personnes traitées avec des hormones (transition, traitement, contraception) ont 37 % de risques de symptômes en plus [8] !

Ce sont également les conclusions d’une étude menée pendant les évènements des Gilets Jaunes en France en 2020 mais dont l’échantillon est moins représentatif [9]. D’ailleurs, le collectif Lacrymos de sang mène actuellement une enquête sur questionnaire pour recenser les problèmes gynécologiques (douleur de règles intenses, saignements imprévus, fausse couche) suite à une exposition aux gaz lacrymogènes pendant les manifestations lycéennes [10].
Un scandale sanitaire ?
A l’origine, en 1912 à Paris, c’est le préfet Lépine qui a eu l’idée de mettre au point une méthode non létale pour casser les barricades de malfaiteurs de la « bande à Bonnot » retranchés derrière des mitrailleuses. Le gaz mis au point, à base de bromoacétate d’éthyle par l’Institut Pasteur et l’Académie de Médecine est testé avec succès en 1913. La première guerre marque un tournant dans l’utilisation des armes chimiques dans les tranchées mais l’utilisation du bromoacétate d’éthyle est un échec car trop volatile et trop peu létal, on lui préfèrera le gaz moutarde ou le chlore [11].
En outre, le gaz lacrymogène français ne résiste pas aux climats tropicaux, tout comme le gaz lacrymogène allemand : le chloroacétophénone (gaz CN). C’est pourquoi les Britanniques avaient mis au point le gaz CS (facilement stockable) pour maintenir l’ordre dans les colonies. Depuis, c’est le gaz lacrymogène utilisé mondialement [12].
Ils sont couramment utilisés sur les manifestants civils depuis les années 60. Le paradoxe c’est que l’usage de ces armes est interdit lors des guerres depuis 1993 [13].
Autre fait marquant, la toxicité du gaz lacrymogène CS est bien documentée depuis les années 60. En effet, les autorités américaines envisagent même de le classer à l’époque comme plus dangereux que le gaz moutarde [14] !
Un savoir-faire à la française
Les gaz lacrymogènes utilisés sur notre sol sont fabriqués par deux entreprises françaises : Nobel Sport et Alsetex dont le dernier chiffre d’affaires était respectivement de 125 millions d’euros et 35 millions d’euros. Les produits utilisés dans nos manifestations sont exportés à l’international.
La toxicité du gaz lacrymogène n’est pas une conjecture, c’est une donnée prouvée par les différentes études. Les forces de l’ordre utilisent-elles, sans en mesurer tout l’impact, un poison contre nos lycéens et contre elles-mêmes ?
Relecture : Alexander Samuel, Docteur en biologie moléculaire.
Sources :
[1] Lindsay, C.D., et al., Potency of irritation by benzylidenemalononitriles in humans correlates with TRPA1 ion channel activation. R Soc Open Sci, 2015. 2(1): p. 140160.
[2] Samuel, A., Picot, A., Dossier d’information sur l’utilisation du gaz lacrymogène CS et ses effets toxiques à plus ou moins long terme. Association Toxicologie‑Chimie (ATC‑Paris), Juin 2020. 120 p.
[3] Haar, R.J., et al., Health impacts of chemical irritants used for crowd control: a systematic review of the injuries and deaths caused by tear gas and pepper spray. BMC Public Health, 2017. 17(1): p. 831
[4] https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15459624.2017.1316387
[5] https://forensic-architecture.org/investigation/tear-gas-tuesday-in-downtown-portland
[6] https://www.blast-info.fr/articles/2026/serum-physiologique-saisi-masques-interdits-des-prefets-s-en-prennent-aux-protections-des-manifestants-nlb5MlxXRNGSvhIinCzHpA
[7]Https://www.streetpress.com/1600421388-ce-que-gaz-lacrymogenes-font-nos-uterus-femmes-police-manifestations-regles-fausses-couches/
[8] Hassan, A., Ojanen-Goldsmith, A., Hing, A. K., Mahoney, M., Traxler, S., & Boraas, C. M. (2023). More than tears: associations between exposure to chemical agents used by law enforcement and adverse reproductive health outcomes. Frontiers in Epidemiology, 3, 1177874.
[9] Mahfud, Y., Samuel, A., Çelebi, E., & Adam‑Troïan, J. (2020). The link between CS gas exposure and menstrual cycle issues among female Yellow Vest protesters in France. medRxiv.
[10] https://lacrymosdesang.my.canva.site/?utm_source=ig&utm_medium=social&utm_content=link_in_bio&fbclid=PAZXh0bgNhZW0CMTEAcGRvZgJzcnRjBmFwcF9pZA85MzY2MTk3NDMzOTI0NTkAAadB5aFSaK_NZQ7s0KEiSz2akKuqY3jZWqZRHYaoegm4m9Ox4HTMyWbQXZzOIw_aem_eCC5vOpkO1rZlFX6fF7qNg
[11]https://www.sambuc.fr/articles/technologie/ob2330-gaz-lacrymogene-d-une-invention-francaise-au-maintien-de-l-ordre-moderne.html?srsltid=AU7gw4UH6Bjzu4NxHZ_z47gaF1RvVyz3qzbyQ3fL2RI0QELFJ1nQRKhD
[12]https://www.editionslibertalia.com/blog/petite-histoire-du-gaz-lacrymogene-franceculture-191210
[13]https://www.liberation.fr/checknews/2018/11/26/la-convention-sur-l-interdiction-des-armes-chimiques-interdit-elle-le-gaz-lacrymogene_1694353/
[14] Mankoo AC. A Historical Sociology of Teargas in Britain and the Empire, 1925–1965. Doctoral thesis. Department of Science and Technology Studies, University College London (UCL); 2019.
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