Série/enquête – « Femmes derrière les barreaux ». De nombreuses prisonnières ont des enfants. Leur placement en détention met à l’épreuve le lien parental. Il arrive aussi que certaines détenues deviennent mères en prison. Plongée dans une réalité difficile à appréhender, entre naissance sous escorte, premiers mois en cellule et rares moments partagés.
Made in Perpignan a enquêté pendant plusieurs mois sur les conditions de détention des femmes incarcérées à la Maison d’arrêt de Perpignan. Dans un contexte de surpopulation maximale, détenues et surveillantes cohabitent dans un environnement hostile. Cette série articulée en trois volets s’intéresse à la féminité en milieu carcéral ; à la maternité en détention ; puis au stigmate laissé à vie par la prison.
Épisode 1 / Exclusion, dignité bafouée, attouchements sexuels et discriminations : dans le quotidien des prisonnières à Perpignan.
La surveillante s’annonce. Puis la clé tourne dans la serrure. En s’ouvrant, la porte de la cellule dévoile deux femmes. Chacune se tient debout. Rien ne les distingue des autres détenues, si ce n’est cette main qui va et vient, doucement, sur un ventre bien rond. Dans cet espace particulier de la maison d’arrêt pour femmes de Perpignan, l’ambiance tranche avec le reste de la prison. Comme une douceur presque incongrue.
L’administration pénitentiaire a ouvert la cellule de Nadia* et Laura* dans le cadre d’une visite de la sénatrice (LR) Lauriane Josende. La parlementaire – également secrétaire de la commission des lois du Sénat et membre de la délégation aux droits des femmes – est venue constater les conditions de détention des prisonnières.
Ici, on voit vite à quel point la prison vient percuter des fragilités sociales. Et parfois, ces trajectoires déjà heurtées, se compliquent encore davantage. Outre Nadia et Laura, une autre détenue est aujourd’hui enceinte. À la maison d’arrêt de Perpignan, elles sont donc trois, sur 67 femmes incarcérées, à attendre un enfant. Pour assurer leur sécurité, Laura et Nadia ont été séparées des autres prisonnières. Toutes deux occupent désormais, ensemble, une cellule plus vaste comprenant une douche. Car si Laura n’est encore qu’au début de son deuxième trimestre, pour Nadia, enceinte de 8 mois, le terme approche. Elle s’apprête à vivre des moments extrêmement particuliers. L’administration pénitentiaire également.
« On ne s’habitue jamais à voir un enfant en détention »
Une surveillante explique que la cellule des deux femmes est en cours de transformation. L’objectif est d’aménager l’espace en nurserie improvisée dans une prison surpeuplée. Forcément, on adapte, on bricole. Et chacun fait en sorte d’appréhender une situation déroutante. Comment imaginer une prison accueillir un nourrisson ? « Quand une femme enceinte est maintenue en détention, c’est que les faits reprochés sont graves et que la justice l’a décidé, explique Richard Monteil, directeur adjoint de l’établissement. Nous, on s’adapte comme on peut pour la prendre en charge au mieux, Mais, à titre personnel, on ne s’habitue jamais à voir un enfant en détention ».
Face au vertige, les surveillantes font au mieux, elles aussi, pour créer un semblant de cocon. « On a voulu réunir les équipements de puériculture qu’on avait, raconte l’une d’elles. Mais en faisant le point, on s’est rendu compte que tout était à jeter, plus rien n’était utilisable ». Il faut donc racheter le nécessaire. Problème, dans ces cas-là tout repose sur les finances de la future mère. « Certaines détenues, comme dans le cas présent, ne sont pas en capacité d’acheter les équipements ou de demander à des proches de les amener. Du coup, on est en train d’acheter des choses au fur et à mesure. Mais on n’a pas encore la totalité, loin de là ». L’urgence se niche parfois dans les détails. « On vient à peine de recevoir le matelas, poursuit une autre surveillante. C’était quand même un peu nécessaire qu’on ait un matelas pour coucher le bébé… ».

En attendant l’accouchement, Nadia est suivie par les services de Protection maternelle et infantile (PMI) du Conseil départemental des Pyrénées-Orientales. Une sage-femme est habilitée à se rendre en prison pour effectuer le suivi. « Ce sont des grossesses considérées comme vulnérables, explique Patricia Perez, responsable de l’Unité Santé de la Femme à la PMI. Psychologiquement c’est évidemment très compliqué pour ces dames ». Le rôle de la sage-femme est d’assurer sa mission du mieux possible, malgré ce cadre si particulier. « Je ne me suis jamais occupée de ce pourquoi elles étaient là, poursuit Patricia Perez. Ce sont des femmes qui ont besoin de nous. Et notre rôle c’est d’être à l’écoute, d’être une présence, de les accompagner au mieux pour l’arrivée de ce bébé ». Il arrive aussi que la PMI s’occupe d’apporter des tétines, des couches ou des vêtements.
Pour la mise au monde de son enfant, la détenue sera transportée sous escorte à l’hôpital de Perpignan. « Ensuite, à partir du moment où la sage-femme et le gynécologue déclarent que le travail est suffisamment avancé, la détenue est prise en charge de manière normale, explique un membre de l’administration. La seule différence, c’est qu’il y a une escorte qui reste dans le couloir, à proximité immédiate ». Selon cette source pénitentiaire, le dispositif de sécurité est adapté à la dangerosité de la détenue. Impossible également pour la future maman de prévenir ses proches. La logique sécuritaire domine, même dans un moment aussi intime.
18 mois en prison et puis… ?
Quand son état de santé et celui de son bébé le permettront, Nadia et son nouveau-né seront transportés en cellule. Commence alors une quête délicate entre le maintien du lien mère-enfant et le développement du bébé. La loi prévoit en effet qu’une femme qui accouche en détention puisse garder son enfant avec elle jusqu’à ses 18 mois. A condition que la détenue ne présente pas de risque pour elle et son enfant. Il arrive en effet, comme le confie une professionnelle de l’aide sociale, que des détenues enceintes aient « des comportements problématiques », ce qui peut amener « au placement rapide de l’enfant » après la naissance.
Afin de prévenir les risques, la Haute Autorité de Santé (HAS) insiste dans ses recommandations sur « la grossesse et le postpartum en milieu carcéral », sur une organisation rigoureuse autour du bébé. Elle préconise de coordonner le suivi via un « staff médico-psycho-social » pour optimiser le suivi de la femme et de son enfant, ainsi que du lien entre eux. Idéalement ce suivi doit être effectué par un pédopsychiatre formé en périnatalité, pour dépister précocement une dépression périnatale ou une « éventuelle souffrance émotionnelle chez le bébé ». Derrière des murs conçus pour enfermer et isoler, une relation doit cette fois être créée, entretenue et développée.
La HAS précise également que la PMI, en lien avec le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), doit « favoriser le maintien du lien » avec le père et la fratrie pour « préparer et anticiper au mieux » la sortie de l’enfant et renforcer son ancrage familial. Lorsque c’est possible, bien entendu. Dans le cas de Nadia et Laura, ce dernier point sera compliqué à mettre en œuvre. Toutes deux racontent avoir laissé d’autres enfants à l’extérieur et confient éviter les contacts au parloir. « Je ne veux pas que ma petite fille de quatre ans me voie comme ça… », murmure Nadia. Son bébé ne verra donc probablement pas sa grande soeur avant sa sortie.

Pour limiter l’impact de l’environnement carcéral sur le développement du nouveau-né, la HAS recommande enfin de « mettre en place un accueil de l’enfant hors du milieu carcéral ». Le but est d’inciter la maman à mettre son bébé en crèche ou chez une assistante maternelle. Et ce afin de « préserver au maximum l’enfant des effractions émotionnelles et sensorielles » et de « favoriser ses compétences sociales ». En clair, lui permettre de voir le monde extérieur et de rencontrer d’autres enfants. « Car ce bébé, lui, n’est pas incarcéré ! C’est important de le dire », rappelle Patricia Perez, membre de la PMI.
L’impact de la prison sur le développement de l’enfant n’est évidemment pas neutre. Les bruits, le rapport à l’espace et au temps sont bouleversés. Malgré une cellule plus grande, une promenade séparée et un petit jardin à part, le périmètre restreint est toujours le même. Yass, ex-détenue de la prison de Perpignan, raconte avoir côtoyé une petite fille en détention.
« Cette petite, quand elle sortait, elle était effrayée. Dès qu’il y avait une voiture qui passait, elle hurlait. La cellule, c’était devenu sa zone de confort ».
Lorsque l’enfant grandit, la Justice peut exceptionnellement prolonger son maintien auprès de sa mère, à condition que sa sortie de détention soit proche. Dans le cas contraire, vient alors le moment inéluctable de la séparation.
Maintien du lien pour celles dont les enfants sont dehors
Les détenues qui accouchent en prison restent, heureusement, très rares. Mais elles sont bien plus nombreuses à avoir des enfants dehors. Des tout-petits, des ados, des enfants confiés au père, à des grands-parents, ou à l’aide sociale à l’enfance. La détention n’interrompt pas la parentalité. Elle la fragilise, la déforme, la complique. Au cœur de cette tension, différents acteurs interviennent pour coordonner et gérer du mieux possible le maintien du lien. C’est notamment le cas du Relais Enfants-Parents (REP).
D’emblée Hélène Sune, éducatrice au sein de l’association, pose un cadre clair : « La mission première, c’est l’enfant, ses besoins, ses attentes ». Elle insiste : « Notre projet est de rétablir, favoriser, maintenir le lien enfant-parent, mais le point de départ, c’est toujours l’enfant ». Le REP n’est pas là pour sauver un parent détenu ni pour maintenir un lien coûte que coûte. Le principe est même inverse. « La solitude affective du parent détenu fait qu’il peut être en quête de revoir son enfant pour s’appuyer sur lui. Ce n’est pas dans l’ordre des choses, c’est l’inverse ». L’enfant ne doit pas devenir le soutien affectif du parent incarcéré. C’est au parent de redevenir une base. Même s’il n’existe bien sûr pas de profil unique de la mère détenue, comme l’explique Hélène Sune : « certaines font face à d’immenses difficultés sociales, affectives, émotionnelles ou psychiques. D’autres sont plus ou moins insérées. Et il y a des dames très insérées avec de la famille qui est là pour payer des avocats de renom ».
Le REP fait en sorte de restaurer la fonction parentale, souvent abîmée. D’abord au travers de « rencontres accompagnées ». Plutôt que de simples parloirs, ce sont des temps préparés, pensés, travaillés en amont et en aval. Il arrive même d’y mettre fin si l’enfant est trop bousculé. Le REP incite aussi les parents à maintenir leur position : « Les enfants peuvent montrer leurs carnets scolaires, explique Hélène Sune. Et on suggère aux parents de signer le bulletin de notes, de donner leur avis sur l’orientation de l’enfant ». Autrement dit, de rester une forme de pilier. Des ateliers sont également proposés aux parents pour fabriquer des objets pour leurs enfants (décoration, jeux en bois, cartes…).
Lors des rencontres parents-enfants, l’éducatrice apporte aussi de quoi immortaliser le moment. « Quand elle a accompagné ma fille pour venir me voir, la dame du REP est venue avec un appareil photo polaroid, se souvient Eva*, maman de deux enfants récemment libérée. On a fait des photos qu’on a pu garder : une pour ma fille et une pour moi. C’était précieux ».
Des cadeaux qui ont une portée symbolique forte. Tant pour l’enfant, que pour le parent qui peut à nouveau se sentir légitime. Dans le cadre gris et contraint de la prison, apparaissent alors de petites connexions, comme de premières pierres pour redonner une forme d’équilibre à des situations désaxées.
(*) prénom d’emprunt
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