En 2025, la France a connu un nombre record d’expulsions locatives. Derrière cette tendance nationale inquiétante, l’évolution est contrastée dans les Pyrénées-Orientales. Si une légère baisse du nombre d’expulsions est observée, des acteurs du secteur pointent les difficultés croissantes des ménages à assumer le règlement des loyers.
C’est un chiffre qui cache des drames sociaux et une pente vers l’exclusion. C’est aussi l’un des marqueurs les plus forts des inégalités sociales. A l’échelle de la France, le nombre d’expulsions locatives a connu un bond entre 2024 et 2025. Au total, 30 500 ménages ont été forcés de quitter leur logement après décision de justice en 2025, selon les données révélées mi-mars par la Chambre nationale des commissaires de justice (nouvelle appellation des huissiers de justice). Un chiffre en hausse de 27% par rapport à 2024.
Dans les Pyrénées-Orientales, la préfecture nuance : « les expulsions avec intervention effective de la force publique sont en recul (-12,3 %), et concernent 71 expulsions réalisées en 2025 (contre 81 en 2024) ». D’après les services de l’Etat, « cette diminution concerne d’abord les premiers actes réalisés entre propriétaires, locataires et huissiers (commandements de payer, assignations, commandements de quitter les lieux), ce qui se traduit ensuite par moins de saisines des services de l’État pour obtenir le concours de la force publique ». En clair, les différends sont généralement réglés avant l’intervention des forces de l’ordre.
La préfecture insiste également sur les filets de sécurité existants, destinés à prévenir les situations les plus extrêmes. Ainsi, d’après les données qu’elle nous a transmises, « 206 situations de ménages ont été examinées en Commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives (CCAPEX), en baisse par rapport à 2024, ce qui traduit une diminution des situations les plus critiques ». D’après elle, ces éléments témoignent de la mobilisation des services de l’État et de leurs partenaires pour prévenir les expulsions avec des solutions trouvées en amont.
Des chiffres à nuancer et l’accès au logement questionné
Pour Michel Mercadié, vice-président de l’association Habiter en terre catalane et membre de la CCAPEX, la comparaison brute entre les 30 500 expulsions nationales et les 71 expulsions locales n’a que peu de sens. Il insiste sur la nécessité de reconstituer toute la chaîne des procédures : commandements de payer, demandes de concours de la force publique, décisions accordées, puis expulsions effectivement réalisées.
S’il refuse une lecture « sociale simpliste » des expulsions et qu’il conteste l’idée d’une « chasse aux pauvres » en expliquant que les profils sont très divers, y compris avec des ménages atteignant 3 000 € de revenus en situation de surendettement, Michel Mercadié reconnaît un angle mort majeur : une partie des départs de locataires n’est jamais comptabilisée, notamment chez les bailleurs privés.
Il explique : « Ces bailleurs là ne se soucient pas beaucoup de lutter contre l’expulsion du locataire. Et donc, dans ces cas-là, il est expulsé à la fin du bail et puis basta ». Dans ces situations, le ménage quitte le logement avant toute procédure officielle, sans jamais passer par la CCAPEX. « Même s’il y a un commandement de payer, ça ne passe pas forcément par nous et souvent, la personne s’en va », précise-t-il. Ces départs silencieux échappent donc aux statistiques. « Ce chiffre-là, on ne l’a pas, parce qu’il faudrait voir toutes les agences de location ». Le chiffre de 71 expulsions semble donc une photographie incomplète de la réalité.
Hausse des loyers et des coûts de l’énergie
D’autres acteurs du secteur ont une analyse plus alarmante. « Les procédures d’expulsion se sont multipliées du fait des difficultés croissantes des ménages à assumer le règlement des loyers », explique Fanny Brunet, directrice de l’Agence départementale d’information sur le logement (ADIL 66). Pour expliquer ce constat, plusieurs éléments sont avancés. A commencer par la hausse des loyers : « ces derniers sont révisés chaque année en fonction de l’évolution de l’Indice de Référence des loyers, lequel a fortement augmenté entre 2022 et 2024 au point d’être plafonné à 3,5 % ». Entre 2020 et 2025, « les loyers ont augmenté de plus de 10 % », pointe Fanny Brunet.
D’après la directrice de l’ADIL, « la forte augmentation des factures d’énergie pénalise également les ménages les plus modestes ». Et contrairement à une idée reçue, de nombreuses personnes qui auraient droit à des aides sociales n’en font en réalité pas la demande. Fanny Brunet mentionne ainsi « le non recours aux droits par manque d’informations ou du fait de la complexité de certaines démarches », comme l’un des facteurs explicatifs.
D’après les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), 47% des ménages qui auraient droit à l’Aide personnalisée au logement (APL) n’en font pas la demande auprès de la Caisse d’allocations familiales (CAF).
Le durcissement de la loi pointé du doigt
Enfin, vient l’impact direct de la réforme Kasbarian-Bergé de 2023. Depuis sa mise en vigueur en 2024, « on observe vraiment un durcissement de la procédure de justice », souligne Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation pour le logement des défavorisés, dans un article publié par la Banque des territoires.
Ce chiffre « hyper alarmant » d’expulsions en 2025 est, selon Manuel Domergue, la conséquence de « décisions de justice plus sévères et des expulsions avec le concours de la force publique plus systématiques. On voit sur le terrain depuis plusieurs années moins de sursis, moins de tolérance pour les personnes âgées, malades, avec des enfants en bas âge, ou sans solution de logement, qui sont expulsées quand même », déplore-t-il.
Un constat également mis en lumière par le sociologue Camille François, auteur de l’ouvrage « De gré et de force. Comment l’État expulse les pauvres » (La Découverte). Dans une interview à l’Humanité, il explique que « l’État a considérablement accéléré la cadence, au point que les expulsions atteignent aujourd’hui un stade quasi épidémique ». Il fustige une logique qui bafoue le droit au logement : « Plutôt que de comprendre que le logement devient de plus en plus inaccessible, on est dans la criminalisation de la pauvreté, avec des logiques de responsabilité individuelle, et on se désinvestit de mesures comme l’encadrement des loyers ».
Le logement, premier poste de dépense des ménages
Selon Michel Mercadié, le cœur de la crise ne serait donc pas tant l’expulsion que l’accès au logement. « Les difficultés principales concernent surtout ceux qui ne trouvent pas de logement du tout », explique-t-il en évoquant le manque de logements sociaux, notamment pour les jeunes et les publics les plus modestes.
D’après les données de l’Insee, le logement est le principal poste de dépense des ménages aujourd’hui en France (27% du budget), loin devant l’alimentation (17%), le transport (14%), la santé et l’éducation (5%).
Une réalité qui pèse d’autant plus lourd sur les foyers aux revenus modestes, pour qui la moindre hausse de loyer ou de charges peut faire basculer un équilibre budgétaire déjà fragile. Car derrière ces pourcentages se dessine une équation de plus en plus difficile à résoudre : quand le logement absorbe près d’un tiers des ressources d’un ménage, il ne reste que peu de marges de manœuvre face aux aléas de la vie : perte d’emploi, maladie, séparation. C’est précisément dans ces moments de vulnérabilité que le risque d’impayés s’emballe, ouvrant la voie aux procédures d’expulsion.
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