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« On enlève les cailloux dans la chaussure » : Germen, le maraîchage comme outil de reconstruction et d’émancipation

Article mis à jour le 12 octobre 2026 à 11:12

Lancé à Céret en 2020, le projet Germen propose un équilibre subtil. Un chantier d’insertion permet à des personnes éloignées de l’emploi de reprendre pied. Dans le même temps, l’association tente de structurer une filière agricole locale encore morcelée dans le Vallespir. Au milieu, il y a la terre, les légumes et celles et ceux qui les cultivent. Reportage. 

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Nicolas s’affaire, accroupi dans un champ paisible entre Céret et Saint-Jean-Pla-de-Corts.  Sous la lumière douce d’un soleil automnal, il désherbe à la main l’espace cultivé. Autour de lui, le plateau du Palau. Le Canigou se dresse d’un côté, le château d’Aubiry de l’autre. Un peu plus loin, Ismaël manie la brouette. Les deux hommes font partie des « jardiniers » de Germen, comme on appelle ici les salariés engagés dans un parcours d’insertion. Recrutés pour 4 à 24 mois, ils sont dans une optique d’accompagnement. Le maraîchage sert de travail, mais aussi de support pour préparer la suite.

Nicolas est là depuis trois mois. Avant, il travaillait dans l’industrie, au contrôle qualité. « J’étais tout le temps enfermé, même quand dehors il faisait beau. Aujourd’hui, je suis content d’être en plein air ». Pour lui, le changement est profond. « Le travail de la terre, ça permet de laisser de côté le passé ou le futur. Et de se concentrer sur ce qu’on fait, d’être dans le présent ». Il estime avec le recul que « des espaces comme celui-là, il en faudrait beaucoup plus en France ».

Pour les jardiniers, Germen est un sas entre la vie d’avant et celle d’après. Ils ont une activité rémunérée, un cadre, du temps pour mûrir leur projet professionnel et éventuellement développer autre chose à côté. Ismaël se projette sur la suite avec joie. « J’aime cultiver pour permettre de faire à manger ». A travers le maraîchage, il esquisse déjà un projet en gestation, celui de proposer du maraîchage chez les particuliers, pour entretenir leurs potagers à domicile.

« Retrouver la confiance »

Pour Nicolas Guary, directeur de Germen, le maraîchage est d’abord un support. « L’État appelle ça la levée des freins à l’emploi. Nous, on appelle ça enlever les cailloux dans la chaussure ». Ces « cailloux » peuvent être un problème de logement, de mobilité, de dettes ou une situation personnelle devenue trop lourde. 

« Ce sont des gens qui ont eu des accidents de vie, en général. Mais là, ils sont dans un moment où ils ont vraiment envie d’en sortir et ils ont besoin que quelqu’un vienne leur mettre le pied à l’étrier ». Le salaire apporte une première sécurité. Le travail permet de retrouver des horaires, un collectif et, surtout, de la confiance. « Ici, les personnes reprennent confiance en elles à travers le travail et ce qu’elles réalisent. Elles se disent ‘je suis capable de faire des choses’. »

Il raconte cette femme arrivée après une séparation, retournée vivre chez sa mère avec sa fille et sans ressources suffisantes. À Germen, elle a pu souffler, réfléchir, tester la conduite d’engins lors d’un stage, puis trouver une alternance et in fine un CDI. 

Nicolas Guary dirige Germen depuis 2021

Concrètement, sur le terrain, l’accompagnement se fait à plusieurs mains. Deux accompagnatrices socioprofessionnelles suivent les jardiniers dans leurs démarches et la construction de leur projet, tandis que deux encadrantes assurent la conduite de l’exploitation agricole et organisent le travail quotidien dans les champs. 

Mariette est l’une d’elles. Agricultrice habituée à travailler seule, elle a dû apprendre à transmettre et à encadrer. « J’ai eu l’habitude d’avoir ma ferme, donc d’être toute seule, de décider toute seule et de faire les choses par moi-même. Là, il faut que j’organise ma vision pour pouvoir la retransmettre à tout le monde ». Avec une satisfaction particulière : « Voir l’évolution des champs, du travail, et puis l’évolution aussi de certains jardiniers, entre le moment où ils arrivent et quand ils repartent… Il y a des fois, il y a des changements incroyables », sourit-elle. 

Sonder le territoire pour une implantation réussie

À sa naissance fin 2020, Germen part d’une double ambition. Créer de l’emploi dans le Vallespir et participer à la transition écologique par l’alimentation. Mais avant de planter le premier légume, l’association passe huit mois à étudier le territoire et rencontre une centaine d’acteurs. Agriculteurs, collectivités, professionnels de l’insertion et de l’alimentation. L’objectif est de repérer « les trous dans la raquette » dans un territoire en mutation. 

Un constat ressort. Les collectivités aimeraient acheter davantage localement, mais les producteurs sont peu nombreux, travaillent sur de petites surfaces et écoulent déjà largement leurs récoltes en vente directe.

Plusieurs pistes sont identifiées, de la production à la transformation en passant par la logistique. Germen décide de commencer par le maraîchage. « On parle souvent de la fourche à l’assiette. Nous, on s’est dit qu’on allait commencer par la fourche », souligne Nicolas Guary. Les sept premiers jardiniers arrivent en novembre 2022 sur un terrain en friche depuis quarante ans, devenu une forêt. A force de bras et de sueur au front, les terrains prennent forme et les premiers légumes sortent de terre au printemps 2024.

« On joue collectif » 

Depuis, Germen veille à ne pas devenir un concurrent supplémentaire pour les maraîchers déjà installés. « On joue collectif. On regarde partout autour, on regarde où est-ce que c’est le plus intelligent de faire quelque chose et on essaie d’y aller ». L’association cherche aussi à ouvrir des débouchés difficiles d’accès aux autres producteurs. Appels d’offres, dossiers de subvention, volumes, régularité des livraisons : autant de contraintes que Germen prend en charge avant d’intégrer, lorsque c’est possible, les récoltes d’autres exploitations. 

L’année dernière, environ 15 000 euros de légumes ont ainsi été achetés à des agriculteurs locaux, selon Nicolas Guary. Il cite le cas très simple d’un producteur avec plusieurs caisses d’aubergines en surplus. Germen peut les lui acheter à un prix correct avant de les acheminer vers la Banque alimentaire. Le producteur trouve un débouché, tandis que des personnes précaires accèdent à des légumes biologiques et locaux. « Nous, on est juste au milieu ». 

La même logique s’applique désormais aux cantines de Céret. Germen a obtenu un lot du marché public de restauration scolaire. Celui-ci peut intégrer soit les produits de la ferme, soit des produits d’autres producteurs locaux. Une façon de permettre à plusieurs petites exploitations d’entrer indirectement dans la commande publique. À moyen terme, l’association imagine même une plateforme logistique pour mutualiser collecte, transport et commercialisation vers les cantines ou les circuits solidaires.

Un modèle à préserver face à des tensions croissantes

L’équilibre reste pourtant fragile. Face aux aléas climatiques, il y a d’abord la question de l’eau. Un premier forage a produit un débit bien inférieur aux attentes et Germen n’est pas certain de pouvoir cultiver toute la surface envisagée. Certaines parcelles pourraient demain accueillir des plantes ou des arbres moins gourmands. 

Et puis il y a surtout les financements de l’insertion que l’Etat réduit d’année en année, au fil de coupes budgétaires toujours plus nettes. Ce même État fixe à Germen un objectif de 65 % de « sorties dynamiques », vers l’emploi ou certaines formations. Une conception de la « réussite », évaluée uniquement à l’aune du contrat décroché en sortant, que regrette Nicolas Guary. « Peut-être que la personne ne sort pas avec un CDI. Mais par contre, elle s’est reconstruite. Elle aura des bases qui vont la solidifier pour avancer ». Un logement retrouvé, une formation engagée, des dettes régularisées ou simplement la confiance nécessaire pour reprendre sa route restent plus difficiles à faire entrer dans un tableau Excel.

Dans le champ, les jardiniers poursuivent le désherbage. Rang après rang. Pour les légumes comme pour le reste, Germen plante des graines et crée les conditions pour que quelque chose puisse repartir.

LocaFood, des légumes locaux pour les 16-25 ans

Germen prolonge aujourd’hui son action avec LocaFood, un projet destiné aux jeunes de 16 à 25 ans confrontés à la précarité alimentaire. Cette initiative fait partie des dix lauréates retenues à l’échelle nationale dans le cadre de l’appel à projets « Nourrir les possibles », porté par la Fondation Nestlé France et Ulule. Jusqu’à fin 2027, LocaFood prévoit 45 000 euros de denrées et 25 ateliers, notamment pour apprendre à cuisiner simplement, avec peu de matériel et de petits budgets. Le financement repose sur plusieurs partenaires, complétés par une campagne participative. L’essentiel du coût des paniers est déjà couvert. Chaque euro collecté permet ainsi de boucler le financement d’un panier d’une valeur de 10 euros, ensuite proposé à tarif réduit à un jeune.

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