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Perpignan la déclassée : « Une radioscopie qui ressemble à une autopsie »

Comment en est-on arrivé là ? Dans leur nouveau livre, Perpignan, déclassement et droitisation, publié aux éditions Trabucaire, Nicolas Lebourg, Dominique Sistach et David Giband décortiquent la ville. Perpignan scrutée, examinée et expliquée, à quelques semaines des élections municipales. Le mardi 27 janvier, Nicolas Lebourg et Dominique Sistach, excusant leur troisième collègue, sont venus présenter leurs conclusions auprès des ambassadeurs de Made in Perpignan.

Scalpel en main, ils sont trois auteurs à avoir disséqué Perpignan. Nicolas Lebourg, historien spécialiste des extrêmes droites, Dominique Sistach, chercheur en sciences sociales, et David Giband, géographe et urbaniste, publient ce 25 février Perpignan, déclassement et droitisation. Leur thèse : Perpignan est engagé dans un processus de déclassement de long terme.

La désindustrialisation entraîne Perpignan dans sa chute

Premier déclassement : celui de la désindustrialisation. « Perpignan a été industrialisée mais elle n’a pas été capable d’innover technologiquement. » Cette perte de vitesse économique se poursuit avec la « mission Racine », plan d’aménagement touristique du nom de Pierre Racine, lancé en 1963. « L’État va investir des fortunes pour aménager l’héliotropisme (installation des populations dans des régions ensoleillées). Mais le réinvestissement va se faire en dehors du territoire. »

« Le déclassement de Perpignan se fait dans l’immédiat après-guerre et ne fait que s’accélérer. » Et ce, d’après les chercheurs, malgré les « tentatives de sursaut » de Paul Alduy, élu maire en 1959. L’ouvrage détaille des années de perte de dynamisme économique, culturel et démographique, en particulier à Perpignan. « La ville se vide par le milieu. » Selon Dominique Sistach, des « sociétés du lotissement », se développent, portées par l’arrivée de nouveaux habitants.

Un territoire sans boussole face aux velléités de l’extrême droite

Dans le même temps, les auteurs notent une décomposition de la classe politique à partir de la démission de Jean-Paul Alduy. En 2009, le maire démissionne un an après sa réélection pour se consacrer à la présidence de la communauté d’agglomération. Il laisse la place à son adjoint Jean-Marc Pujol. « C’est ça qui redistribue les cartes. On est sur un territoire qui cherche un patron. »

Un terreau fertile pour l’extrême droite. « Au bout de ce processus de déclassement et de droitisation, il ne reste qu’une solution. C’est le Rassemblement national qui rafle la mise. » Depuis le premier leader local du Front national (ex-RN), Mourad Kaouah, candidat aux législatives de 1986 jusqu’à l’élection de Louis Aliot à la mairie en 2020, le parti a progressé sur la pente du déclassement.

Louis Aliot, le soir de sa victoire aux élections municipales de 2020

« Le Rassemblement national n’a pas gagné cette ville. Gagner une ville, c’est la conquérir. Il l’a reçu », conclut Nicolas Lebourg.

Les chercheurs voient une corrélation entre le nombre de personnes encartées dans un bureau de vote et le score du RN. Ces partisans, sans être forcément activement engagés, participent à sa normalisation. « Ça vous fait dire que ce ne sont pas des extrémistes, ce sont vos voisins. »

Perpignan devient la périphérie culturelle de ses villages

Les Déferlantes au Barcarès, le Bacchus Festival à Argelès-sur-Mer, les chercheurs notent également un décentrement de la culture des festivals. « C’est une configuration bien originale », notent les auteurs. Ils notent pourtant des succès à Perpignan. Nicolas Lebourg cite par exemple le festival Ida y Vuelta de la Casa Musicale, mais le territoire manque de mise en valeur de sa richesse culturelle. « On ne met pas en avant Nemir, un rappeur du coin qui fait des milliers de vues. Il a grandi dans le quartier Saint-Jacques, il a fait ses débuts à la Casa Musicale. Dans n’importe quelle ville, on l’érige en figure d’une jeunesse talentueuse. »

Il ajoute : « il y a un effet miroir du déclassement », qui se retrouve plutôt dans le succès des figures telles que le snapchatteur de Saint-Jacques, Nasdas, et son concept de « chienneté ». « Il a retourné le stigmate de la pauvreté. Cela vient confirmer l’image du déclassement. » Pour rappel, à Perpignan, le taux de pauvreté s’élève à 34%, contre 15% en France.

Ségrégation, racisme, criminalité : « Le laboratoire de ce que la France craint »

Si Perpignan, déclassement et droitisation veut passer la ville à la loupe, le livre vise au-delà de l’analyse locale. « Il nous a semblé qu’on parlait aussi du reste de la France. Perpignan serait le laboratoire social de ce que la France craint. Cette France du déclassement que l’on ne veut pas voir. »

Une France du déclassement et de la ségrégation. Nicolas Lebourg, Dominique Sistach et David Giband superposent des statistiques ethniques aux indices de niveau de vie. « Les quartiers les plus pauvres sont des quartiers massivement cosmopolites », note l’historien. Il explique que dans le quartier Clodion, 70% de la population porte un nom d’origine arabo-musulmane. « 70, ça veut dire que vous êtes sur le taux de ségrégation du recensement d’Alger en 1954. La force du Rassemblement national, c’est de mettre un clapet sur cette question. »

Des questions évincées du débat public, il en existe d’autres selon les chercheurs. L’insécurité, notamment. Ni fantasmée, ni extrapolée. « On a une criminalité, elle aussi déclassée. » Le trafic de drogues surtout et la consommation qui l’accompagne. « On a vu la ville se transformer sous l’effet de la cocaïne », remarque Dominique Sistach. Selon le sociologue, Perpignan est la septième ville de France pour la consommation médicamenteuse de psychotropes. Environ 10% de la population y a recours.

Une tolérance à la déviance

Mais la problématique n’est jamais traitée à la racine, regrettent les chercheurs. « L’une des plaies de ce territoire, c’est l’absence d’espace public. Sans espace public, on ne discute pas rationnellement d’un problème. La moitié le met de côté, l’autre moitié raconte n’importe quoi. » Conséquences : dans les Pyrénées-Orientales, on s’habitue aux comportements hors cadre.

« Nous sommes collectivement extrêmement tolérants face à un certain nombre de déviances. Il n’y en a pas de plaintes pour racisme, homophobie, ou discrimination à la religion. Est-ce qu’on est dans un territoire dans lequel personne n’est discriminé par sa religion, par son ethnicité ou par son genre ? Ou bien alors c’est tellement la norme que personne ne va porter cette plainte. »

Perpignan, déclassement et droitisation se penche sur une ville qui cherche à se comprendre et, peut-être, à se transformer. À quelques semaines des Municipales, le livre met en perspective des données qui ont été au centre de la campagne. Avant de mettre fin au débat, Made in Perpignan a demandé à Nicolas Lebourg et Dominique Sistach leur pronostic pour le soir du 22 mars. Ils ont là aussi rappelé les chiffres. Dans la région, 84% des maires sortants sont réélus, tout en rappelant que « l’aléa se joue dans les derniers jours d’une campagne. »

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