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À Perpignan, la précarité discrète des séniors : Pour Lucette, 77 ans, « même laver son linge devient un calcul »

À Perpignan, Lucette* a 77 ans et une petite retraite. Locataire, autonome, sans dettes, elle ne dort pas dans la rue. Pourtant, pour tenir jusqu’à la fin du mois, cette ancienne ouvrière doit composer avec l’aide alimentaire, les tickets repas et des arbitrages permanents. Une précarité discrète, invisible, mais non moins concrète dans les Pyrénées-Orientales.

Le portrait de Lucette s’inscrit dans une série réalisée avec le soutien du ministère chargé de la ville. Made In Perpignan a voulu montrer les « visages de la précarité en pays catalan », la réalité humaine qui se cache derrière les statistiques de la pauvreté ; des trajectoires de vie, des accidents de parcours, des héritages sociaux et des luttes silencieuses… 

Malgré les matins froids de l’hiver, Lucette est parmi les premières dans la file d’attente de ce centre d’accueil perpignanais. Emmitouflée dans son manteau sombre, bonnet vissé sur la tête et écharpe autour du cou, elle patiente jusqu’à l’heure de la distribution des tickets repas. Si elle ne prend pas de petit-déjeuner gratuit, elle accepte volontiers les fruits. Ce matin-là, mandarines et oranges sont posées dans des cagettes, Lucette se penche pour en prendre quelques-unes.

« Quand on enlève le loyer et les charges, il ne reste pas grand-chose »

La grand-mère vit seule, dans un logement du quartier du Vernet à Perpignan. Chaque mois, elle perçoit une retraite de 900 euros par mois. « Le loyer, c’est 250 euros. Après, il y a l’électricité, l’eau, le chauffage, le téléphone… Ce n’est jamais régulier. Certains mois, l’électricité me coûte 100 euros, d’autres fois 250 », énumère-t-elle. Même sans crédits ni dépenses exceptionnelles, l’équilibre reste fragile.

La retraitée n’a pas de machine à laver, « trop cher ». Elle pourrait aussi laver son linge gratuitement dans le centre d’accueil, ouvert tous les matins du lundi au vendredi. Les machines sont là, accessibles. Mais elle préfère, pour une question de dignité, aller à la laverie automatique. Cinq euros la machine. « Une fois par semaine, parfois tous les quinze jours. » Une dépense modeste en apparence, mais qui pèse quand chaque euro compte.

Tickets repas, solidarité et débrouille quotidienne

Dans son quotidien fait d’arbitrages, les fruits frais sont devenus un luxe. « C’est trop cher. Alors ici, je viens surtout pour ça : prendre un peu de fruits. Je prends le moins possible. » Après la distribution des tickets repas de la Croix-Rouge, direction la gare, en bus. Grâce à la gratuité des transports après 70 ans, Lucette limite les frais.

« Là-bas, c’est un repas chaud, mais seulement de temps en temps. Pas systématiquement. » Les Restos du Cœur, les distributions des sœurs, les camions alimentaires autour de la gare ou de l’hôpital, depuis son arrivée à Perpignan, la grand-mère a appris à connaître les rouages de l’aide sociale. « C’est du bouche-à-oreille. Quand on est là depuis longtemps, on sait. »

Une vie de travail, des temps partiels et une petite retraite

Si Lucette touche une pension modeste, ce n’est pas par manque d’années de cotisation. Ouvrière en usine, serveuse, salariée dans le plastique ou l’automobile, elle a travaillé dès son plus jeune âge. « J’ai commencé très tôt. Il fallait prendre ce qu’on trouvait. » Licenciée économiquement à 55 ans, elle part à la retraite à 60 ans, avec le minimum requis. « J’ai beaucoup travaillé à mi-temps. Et au final, ça ne fait pas de grosses retraites. »

À cela s’ajoute une enfance marquée par la précarité. « Ma mère avait dix enfants. Je ne mangeais pas toujours à ma faim. J’ai élevé mes frères et sœurs très jeune. » Pour Lucette, le travail reste une valeur centrale. « Quand on peut, il faut travailler. Moi, je m’en suis sortie comme ça. »

« Ici, il y a la plage et puis le week-end je vais danser »

Originaire de Seine-et-Marne, Lucette a suivi sa fille qui avait trouvé la région « jolie ». Malgré les difficultés, la retraitée ne regrette nullement cette décision. « Ici, il y a la plage. Et puis le week-end, je vais danser le soir avec des amies. » Même si beaucoup d’établissements ont fermé depuis le Covid, Lucette aime ces moments d’insouciance avec ses « copines. »

La septuagénaire ne se considère pas comme pauvre. Mais elle sait que le fil est ténu. Durant les fêtes de fin d’année, la grand-mère a déjà inscrit dans son calendrier la date du 23 décembre. Une journée spéciale au centre social avec au programme distribution de cadeaux et chocolats de Noël. « Ce n’est pas grand-chose, un bonnet, une écharpe, mais ça fait quand même plaisir », concède-t-elle. Après avoir récupéré son ticket repas, elle tourne les talons et s’en va aussi discrètement qu’elle est arrivée.

*Le prénom a été modifié.

Dans les Pyrénées-Orientales, plus d’un quart de la population a plus de 65 ans, six points de plus qu’au niveau national. En France, le taux de pauvreté des séniors est inférieur à celui de la population générale. Dans le département, 6,6% des personnes âgées sont couvertes par le minimum vieillesse, contre 4,4% à l’échelle du pays. L’isolement est aussi une source de fragilisation des personnes âgées.

Dans la série « les visages de la précarité »

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