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Et le Pilates devient reformer : Derrière la tendance, le coût de la marchandisation

[Série. « Esprit sain, portefeuille plein » ]. Ces machines secouent le marché du fitness. Depuis le Covid, le Pilates reformer a conquis les sportives et sportifs et fait fleurir les studios aux couleurs pastel à Perpignan. Un emballement spectaculaire qui pousse les coachs à s’adapter, parfois au prix de leur fidélité à la pratique.

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Quarante-cinq minutes. Le temps nécessaire pour relâcher la pression accumulée à force de dossiers classés et de rendez-vous professionnels. C’est en tout cas la promesse du Pilates reformer. Entre les murs feutrés du studio Simbios, la séance vend détente, recentrement et soin de soi. Le cours du jour rassemble une dizaine de femmes. Elles entrent dans la pièce en un coup de vent, se changent. Legging et tee-shirt ample. Puis elles se laissent porter par les consignes de Maryline, professeur de Pilates. « Installer les ressorts. » Les jambes accrochées à des sangles, le buste posé sur un banc en mouvement, la séance commence. Les visages se tordent, les muscles tremblent.

Un cadre pour le Pilates

Car ce cours a quelque chose de plus que les autres : un reformer. Une sorte de lit sans matelas, inventé par Joseph Pilates. Le créateur de la discipline s’est inspiré des lits d’hôpitaux sur lesquels il a créé sa méthode de rééducation pendant la Première Guerre mondiale. S’il est d’abord resté un outil confidentiel pour les connaisseurs, un siècle plus tard, le reformer devient un véritable argument marketing.

Ces machines sont aujourd’hui les stars des réseaux sociaux. « Au début, le reformer, les gens trouvaient ça cher. À quoi bon payer une séance durant laquelle on ne bouge pas ? Et puis ça a été l’explosion », se souvient Maryline. Son studio propose aussi des séances de Pilates sur tapis, mais elle voit bien comment la reformer attire une nouvelle clientèle. Si bien qu’à Perpignan, des studios ont émergé dans le centre-ville et les zones commerciales, certains proposant exclusivement des cours avec la machine. C’est le cas notamment d’OSA Pilates, qui a ouvert ses portes il y a quelques mois à Perpignan.

« La machine est devenue un argument. Je ne l’ai pas provoqué mais c’est évident que maintenant sur les réseaux sociaux, je vais communiquer autrement. Je montre les reformer. »

Machine à cash ?

S’adapter au marché a un coût. En l’occurrence 5 000 euros par machine. « Et il y a l’entretien ensuite, tous les ans dans un centre spécialisé ! » Forcément, pour pratiquer aussi il faut être prêt à débourser. Comptez entre 20 et 30 euros la séance, en fonction des formules. À cela s’ajoutent les tapis dont la forme s’adapte au reformer. Une machine à cash bien huilée ? Ce serait oublier que jouer dans la cour du sport à la carte, qui s’adapte à une clientèle à l’emploi du temps chargé, cause aussi des pertes. « On a fréquemment des annulations de dernière minute et, pour être honnête, entre le loyer et les machines, je suis à peine rentable. Donc ça pèse dans le budget. »

Dans la salle de  cours, certaines sont prêtes a mettre le prix. « Je viens uniquement pour le reformer. Trois fois par semaine. Ici , on se sent à la maison », raconte Alexandra. La jeune femme en profession libérale a découvert la pratique il y a quelques années, après son explosion sur les réseaux sociaux. Pour elle, la machine donne l’impression de travailler davantage. « Les personnes habituées à aller à la salle de sport sont rassurées de payer pour une machine », explique Maryline.

Silhouette « amincie et fuselée » : des diktats jamais loin du bien-être

Pourtant, tapis ou reformer, « le principe global est le même », résume la coach. « La machine permet de cadrer le mouvement. Si le mouvement est mal fait, soit il ne va rien se passer, soit la personne tombe. Mais ce n’est pas forcément une question de résistance ou de force supplémentaire, sauf pour les niveaux très confirmés. » Le business du reformer reposerait alors sur l’illusion de la gonflette ?

Dans les magazines bien-être, on vend un sport « plus efficace ». Car derrière le soin de soi revient rapidement la promesse d’une « silhouette amincie, tonifiée et fuselée ». Le Pilates a pour lui cette image d’un sport qui muscle sans alourdir, collant avec les standards appliqués au corps féminin. Son public l’est d’ailleurs quasi exclusivement. Sur 200 pratiquants réguliers, Simbios compte une poignée d’hommes.

« Une nouvelle image de marque »

Pour Maryline, qui s’est formée à la pratique en 2012, l’essor du reformer est à l’image d’un sport en pleine mutation. « Le principe du Pilates, c’est de travailler le corps en mouvement, pas juste un muscle en particulier. On travaille des chaînes musculaires. Mais le Pilates moderne a tendance à ressembler davantage à du fitness. On explique qu’on va travailler les fessiers, les abdos etc. C’est une approche différente, avec une nouvelle image de marque. Il ne faut pas oublier qu’à la base, c’est de la rééducation. » Alors que la coach a commencé en parallèle de sa pratique du crossfit, aujourd’hui, la plupart de ses clientes ne pratiquent que le Pilates.

À mesure que la machine grandit, le marché se constitue. Des formations ouvrent en ligne, certaines durant à peine quelques dizaines d’heures. Comptez 1500 euros pour 35 heures de formation au Pilate reformer, dont la moitié en distanciel. « Certains font ces formations sans avoir au préalable un diplôme d’éducateur sportif, pourtant obligatoire pour exercer », regrette Maryline.

Le secteur craint la fracture

En septembre 2025, la fédération des professionnels de la méthode Pilates a publié une tribune pour « dénoncer la dérive actuelle de la pratique du Pilates et alerter sur les risques liés à sa marchandisation. » Résistance au changement ou réelles inquiétudes ? Les signataires regrettent que le Pilates ne se transforme en « renforcement musculaire ». Et ils y ajoutent une crainte quant à la sécurité des pratiquants.

« La synchronisation de la respiration, l’alignement et la fluidité des transitions cèdent le pas au spectacle visuel. L’élève se perçoit dans un show cardio plus que dans un travail introspectif. Les magazines de fitness et les algorithmes des réseaux sociaux vendent des ‘corps sculptés’ ; les pratiquants, eux, risquent d’abîmer leur capital santé. »

« On vend du Pilates mais ce n’en est pas »

Le reformer spécifiquement inquiète la fédération. La machine qu’elle nomme « tendance et esthétique » ne doit pas être utilisé de manière isolée. Il s’agit d’un outil parmi d’autres créé par Joseph Pilates, tous censés fonctionner de manière complémentaire. « Isoler le reformer, c’est sortir une pièce du cadre, c’est dénaturer la méthode (…) On vend du Pilates, mais ce n’en est pas. » Des inquiétudes partagées avec Maryline, qui voit se développer les machines low cost. Il est en effet facile de se procurer des modèles à moins de 200 euros sur internet, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la machine originelle. « Normes mal calibrées, cordages lâches, dispositifs de verrouillage défaillants, absence de supervision individuelle, autant de facteurs pouvant provoquer chutes et blessures », écrit la fédération.

Que faire quand la machine est en marche ?

En se popularisant, la quiétude du Pilates se confronte à un marché infatigable où les professionnels oscillent entre héritage et rentabilité. « Je ne peux pas faire sans regarder comment la discipline évolue, confie Maryline. Moi, je cherche ma place dans tout ça. » Comme sur le tapis, l’enjeu des prochaines années sera de trouver l’équilibre.

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