Article mis à jour le 5 février 2026 à 08:55
Made in Perpignan conclut sa série des « visages de la précarité », réalisée avec le soutien du ministère chargé de la ville. Ces dix portraits racontent le quotidien de personnes précaires, contraintes de faire face à diverses difficultés. Cette série vient aussi briser les clichés, les étiquettes faciles, la relégation au rang de statistique, et le jugement si fréquent sur les réseaux sociaux. Synthèse de ces entretiens profondément humains.
Jeunes diplômés, handicapés, mères en difficultés… En dépit de niveaux d’études et de compétences, beaucoup de personnes précaires peinent à briser une forme de déterminisme. Il ressort de ces portraits des adolescences et des trajectoires parfois totalement marginales, parfois simplement installées dans des familles très peu aisées.
Des parcours qui conditionnent la précarité
Le coup de pouce parental a manqué à beaucoup de ces personnes précaires qui ont accepté de témoigner. Parfois même, la famille qui aurait pu aider représente une charge. Avec des entrées trop inégales dans la vie active, l’ascenseur social n’ouvre même pas ses portes.
« Je fais tout pour essayer de ne pas faire vivre cette précarité à mes enfants » explique Lucie, maman de quarante ans ayant elle-même grandi en camping.
Un combat contre le déterminisme qui rejoint le classement de l’OCDE*, indiquant pour la France une moyenne de six générations pour sortir de la pauvreté, contre seulement deux à trois pour le Danemark, la Finlande, la Suède ou la Norvège. Plusieurs des femmes interrogées, comme Ambre ou Yulia, évoquent aussi les abus de conjoints violents, venus ajouter un traumatisme à leur parcours.
Ces vies se déroulent loin du poncif de l’assisté confortablement installé dans des minimas sociaux, où les aides seraient une ambition. Les dix personnes précaires interrogées aspirent toutes à un emploi, une stabilité ou un avenir pour leurs enfants. Aucune ne jouit de ses difficultés. « Je veux seulement travailler », clame Gilles, souffrant d’un handicap physique. « Quand on peut il faut travailler », raconte Lucette, 77 ans, qui enchaînait des temps partiels avant sa maigre retraite. Tous mentionnent ces candidatures sans réponse, ces hivers où le chômage se fait plus inextricable dans notre département saisonnier.
Malgré leurs propres difficultés, plusieurs d’entre-eux sont aussi dans l’altruisme, auprès de leurs proches ou bien en tant que bénévoles dans le monde associatif. C’est le cas d’Anne-Marie, Lucette, Ambre ou Gilles, tous engagés pour aider.
L’associatif rétablit le lien social rompu par l’instabilité professionnelle. « Ici je me considère comme professionnelle. Je suis travailleuse sociale. Mais forcément je me retrouve dans les histoires que j’entends. Notamment celle des mamans. J’essaie d’apporter du réconfort parce que je les comprends. », assurait Anne-Marie.
Un altruisme parfois absent dans le reste de la société, comme l’expliquait Maryse Bresson dans son ouvrage « sociologie de la précarité », où elle décrivait une France plutôt réticente à la solidarité. Pour la sociologue, l’Etat met en place des institutions destinées davantage à aider ponctuellement des précaires qu’à les sortir de la précarité, tandis que le reste est confié à du privé caritatif aux ressources insuffisantes. Comme si l’on maintenait hors de l’eau la tête d’une personne qui se noie, sans vraiment chercher à la ramener sur la plage.
Le doute au quotidien, l’espoir comme horizon
Les trajectoires sont façonnées par l’incertitude. Celle des contrats courts mais aussi les fins de mois où les personnes en situations de précarité doutent de leur capacité à nourrir leur famille, voire à se loger. « Si le crédit n’est pas accepté, je ne sais pas comment je vais pouvoir faire », s’interroge Laura. « On a toujours de quoi payer le loyer, mais pour le reste… », s’inquiète Anne-Marie. « On est rentré dans un cercle vicieux », explique Yulia à propos de sa recherche de logement. Lucie, elle, étale les factures et calcule, ignorant si elle tiendra. Un flou qui vient peser sur le moral, accentue les angoisses. Un stress qui ronge jusqu’à déclencher des conséquences physiques.
Mais si l’incertitude est quotidienne, l’horizon plus lointain est systématiquement chargé d’espoir, là où l’on aurait pu s’attendre à de l’abattement. Lucie minimise sa condition délicate, seule avec la charge d’un conjoint, de sa mère et de trois enfants, pour la considérer comme un aléa passager avant le retour du beau temps. Beaucoup tiennent à rappeler que d’autres vivent de pires situations, et se sentent illégitimes à se livrer, comme si le peu de débrouille qu’ils mettent en oeuvre avait quelque chose d’indécent. La honte, l’embarras sous le regard d’une société intransigeante, transpirent.
Tous s’accrochent à ce futur hypothétique, où renoncement et fatalité n’ont aucune place. « Une fois que j’aurai une voiture de fonction, je pourrais être libre de mes mouvements » se projette Yulia. « Je ne veux pas vivre avec des aides. » ajoute-elle.
Laura rêve d’une formation de réflexologie et imagine une vie où elle mange à sa faim, n’angoisse plus. Anne-Marie compte sur son diplôme. Les parents ne conçoivent qu’un futur meilleur pour leurs enfants. Lucie était prête à rogner encore plus sur un niveau de vie déjà au seuil de la rupture, pour payer un internat à l’un de ses enfants en difficulté scolaire. Anne-Marie mentionnait l’éducation de son fils de 7 ans comme une priorité. Yulia espère financer un jour les études d’infirmière dont rêve sa fille. Avant de sombrer, Nourredine est venu en France pour ses enfants. Lors des entretiens, ils ont tous eu, un instant ou l’autre, ce regard lointain vers l’issue.
*OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques, comptant 38 pays
Merci à ces femmes et ces hommes qui ont bien voulu témoigner. Voici leurs portraits :
- « Je ne pense qu’au présent » : Yulia, trois ans d’exil dans l’incertitude
- Mère seule dans la précarité : « Je me lève tous les matins pour lui apporter une vie meilleure »
- Joindre les deux vies : Anne-Marie, bénévole, aide sans être à l’abri
- Ambre, 27 ans, navigue entre découverts et emplois courts : « L’hiver est compliqué dans cette région »
- Gilles, handicapé et précaire dans les Pyrénées-Orientales : « Je veux seulement travailler »
- Galérer en couple à Perpignan : « Nous avons fait un crédit pour payer le premier loyer »
- À Perpignan, la précarité discrète des séniors : Pour Lucette, 77 ans, « même laver son linge devient un calcul »
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