Aller au contenu

Élections 2026 : Le développement spectaculaire des polices municipales dans les Pyrénées-Orientales

ILLUSTRATION Perpignan, France 04/04/2020 Police municipale couvre-feu attestation dérogatoire contrôle nuit ronde stupéfiants dealer © Arnaud Le Vu / MiP / APM

La sécurité s’impose comme l’un des enjeux centraux de la campagne. Depuis les élections municipales de 2020, les effectifs de police municipale ont fortement augmenté dans les Pyrénées-Orientales. L’armement des agents s’est aussi largement répandu. Avec le projet de réforme porté par le gouvernement, cette tendance devrait encore s’accroître dans les années à venir. Mais avec quels garde-fous ?

À bord de leur véhicule, deux policiers municipaux sillonnent les rues de la commune*. En plus de conduire un SUV flambant neuf dans les rues de cette ville de taille moyenne des Pyrénées-Orientales pour leurs patrouilles, Marcel et Pierre* ont aussi été dotés de nouveaux équipements pour assurer leurs interventions. À la ceinture : un bâton de défense (matraque télescopique), une bombe lacrymogène, un pistolet à impulsions électriques (type Taser) et depuis peu, un pistolet en bonne et due forme. « L’idée c’est d’avoir une palette graduée de réponses, explique Pierre, le responsable de cette police municipale (PM) dotée de six agents. On doit pouvoir réagir en fonction de la gravité de la situation à laquelle on est confronté ». 

Ici, comme dans de nombreuses communes du département, les agents sont désormais dotés d’armes létales. Un changement important et notable, qui suit l’évolution de la nature même des missions de la PM. « Nous sommes de plus en plus souvent primo-intervenants sur le terrain, poursuit Pierre. Concrètement, ça signifie que lorsque les gens appellent la gendarmerie ou la police, c’est nous qui arrivons les premiers sur les lieux. Souvent, on ne sait pas exactement sur quoi on va tomber ». Il cite alors le cas des cambriolages, fréquents dans la commune en question, et explique qu’en entrant dans une habitation visitée, « les agents doivent pouvoir se défendre s’ils se retrouvent nez à nez avec un individu armé ». 

Compenser le retrait de la Police et de la Gendarmerie 

Ces évolutions récentes ont convaincu – et parfois contraint – de nombreux maires à investir dans leur police municipale. Les données chiffrées que Made in Perpignan s’est procurées auprès de la préfecture, montrent une évolution flagrante : en un seul mandat, entre 2020 et 2026, le nombre d’agents de police municipale est passé de 439 à 530 dans le département, soit une hausse de 20% des effectifs. Dans le même temps, le nombre d’agents dotés d’armes létales a lui bondi de 333 à 434, soit une augmentation de 30%. 

« Cette évolution répond à un mouvement très net de mobilisation accrue des collectivités territoriales sur le terrain de la sécurité quotidienne, en compensation de ce qui est perçu comme un recul des services policiers de l’État, notamment en termes d’effectifs sur la voie publique », analyse Virginie Malochet, sociologue à l’Institut Paris Région, spécialiste des questions de sécurité locale. Autrement dit, les maires n’ont d’autre choix que de se saisir des enjeux de sécurité et de tranquillité publique pour compenser les carences de la police nationale et de la gendarmerie. « Et ce d’autant plus que la sécurité et la tranquillité sont des sujets de préoccupation pour une part importante de la population et que celle-ci se tourne en premier lieu vers les maires comme échelon de proximité », poursuit Virginie Malochet. 

Recup conctrole épicerie police municipale PM Perpignan

Une fois mis devant la nécessité de s’emparer du sujet, les maires réagissent différemment mais tous doivent le traiter. « Les options, les visions et les réponses apportées ne convergent pas nécessairement, détaille la sociologue. Mais on observe un mouvement de fond en faveur du renforcement des polices municipales, quelle que soit l’étiquette politique des maires ». 

Vers des inégalités territoriales

Cette municipalisation de la sécurité interpelle, y compris au sein des institutions. « Le problème principal, c’est l’inégalité selon le territoire, relève le procureur de la République de Perpignan, Jérôme Bourrier. Selon les villes, les moyens accordés à la police municipale ne sont pas les mêmes. Donc selon la couleur politique du maire, selon les moyens de la ville, vous aurez une police municipale plus ou moins dotée, plus ou moins performante ». 

L’État s’apprête pourtant à franchir une étape supplémentaire. Le gouvernement a en effet déposé, fin octobre 2025, un projet de loi pour accroître encore davantage les prérogatives et les moyens des polices municipales, au risque d’accroître aussi les effets pervers déjà constatés. Le texte reprend les conclusions du Beauvau des polices municipales de 2024-2025, à l’issue duquel le gouvernement a considéré que l’évolution de la délinquance dite « de proximité » nécessitait d’améliorer la complémentarité entre les services responsables de la sécurité et de la tranquillité publiques. Une manière de dire sans le dire que la suppression de la police de proximité, décidée par Nicolas Sarkozy en 2003, était une erreur ? 

Un manque de contrôle pointé par les instances 

Toujours est-il que le texte, derrière la notion de « proximité », amène surtout celle de « répression ». Dans le cadre de leurs fonctions, les agents se verraient dotés de pouvoirs et de missions élargies qui leur permettraient, par exemple, de constater par procès-verbal neuf nouveaux délits, dès lors qu’ils ne nécessitent pas d’actes d’enquête de leur part. Par ailleurs, certaines compétences sont étendues et harmonisées en matière de dépistage d’alcoolémie et de stupéfiants. De nouveaux moyens d’action seraient également déployés, comme les drones, que les agents pourraient expérimenter pendant 5 ans. Enfin, la mutualisation des forces entre collectivités, de manière pérenne ou pour des événements exceptionnels, serait facilitée. 

Ce renforcement continu de la PM, s’il répond à une réalité de terrain et à une forme de recul de l’Etat, pose néanmoins un certain nombre de questions. Dans son avis du 23 octobre 2025, le Conseil d’État, qui est chargé d’évaluer juridiquement les textes de loi déposés par le gouvernement, formule plusieurs observations. L’instance pointe tout d’abord un projet de loi complexe à mettre en œuvre, compte tenu des risques de mésusage ou de confusion des compétences détenues ou non par les agents de police municipale, en fonction du contexte. Car le texte prévoit d’élargir certaines compétences de police judiciaire, sans toutefois transformer les policiers municipaux en OPJ. Un point complexe à transposer dans la réalité. C’est pourquoi, le Conseil d’Etat insiste sur la nécessité de prévoir des formations adaptées pour l’ensemble des intervenants, élus comme agents. Enfin, sur le volet déontologie, il estime que les différents ajustements prévus par le projet de loi ne suffisent pas à remédier aux carences observées par de nombreux rapports.

ILLUSTRATION Perpignan, France 04/04/2020 Police municipale couvre-feu attestation dérogatoire contrôle nuit ronde stupéfiants dealer © Arnaud Le Vu / MiP / APM

En 2020, la Cour des comptes, réclamait déjà de « mieux encadrer les polices municipales ». Elle demandait par exemple de clarifier les missions des polices municipales (dont la question de leur financement) et d’instaurer un contrôle déontologique par une expertise externe. A ce jour, l’IGPN, la police des polices, n’est en effet pas compétente pour enquêter sur la police municipale, alors qu’elle est chargée des procédures impliquant un policier national ou un gendarme. 

La Cour des comptes pointe également un autre aspect sur lequel les communes investissent largement : la vidéoprotection. La Cour appelait à réaliser une cartographie des systèmes de vidéoprotection et à évaluer l’efficacité des caméras sur la voie publique.

Le risque d’une politisation des polices municipales

Ce manque de contrôle inquiète et fait redouter que les polices municipales ne deviennent, d’une commune à l’autre, un outil politique autant qu’un outil de sécurité. Dans un rapport publié en 2024, l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), qui analyse les polices municipales à travers les dépenses communales, souligne que les causes des fortes « disparités » entre communes restent souvent « difficiles à identifier ». En cause : la grande latitude dont disposent les maires pour dimensionner leur police et définir son rôle. L’Observatoire pointe toutefois deux facteurs significatifs : le caractère touristique des villes et leur niveau de richesse. 

À Perpignan, un magistrat se montre plus direct : « On n’a de toute façon plus les moyens d’augmenter les effectifs de Police nationale. Donc la réponse passe effectivement par le renforcement des polices municipales. Mais il y a quand même un problème : c’est le maire qui décide. Donc il faut l’encadrer ». Une manière, aussi, d’interroger la hausse spectaculaire des effectifs municipaux dans certaines communes. 

powered by Advanced iFrame

D’après les données du Ministère de l’Intérieur (2023), six villes des Pyrénées-Orientales font ainsi partie des 100 communes de plus de 3 500 habitants qui présentent le plus de policiers municipaux par habitant. Y figurent : Amélie-les-Bains (7 agents pour 3565 habitants), Argelès-sur-mer (26 pour 10 792), Canet-en-Roussillon (35 pour 12 862), Le Barcarès (12 pour 6049), Saint-Cyprien (24 pour 11 543) et enfin Perpignan (199 agents pour 121 934 habitants). 

Pour Virginie Malochet, le risque d’une véritable politisation de la police municipale est toutefois à relativiser. « Il n’existe pas une police municipale, mais des polices municipales ». Et la sociologue de préciser : « Les polices municipales évoluent dans un cadre juridique. Les maires ne peuvent pas demander à leurs policiers municipaux de faire n’importe quoi. Et en cas de manquement, certes l’IGPN n’est pas compétente, mais les polices municipales restent soumises au contrôle du préfet et du procureur de la République, lesquels peuvent solliciter les inspections de l’État si besoin ».

Une efficacité réelle limitée ? 

Chaque maire peut toutefois orienter l’action de ses agents, dans le cadre légal, vers certains objectifs : sécurité routière, lutte contre les incivilités, tranquillité publique, environnement… ou lutte contre les stupéfiants. Une liberté qui permet de teinter le mot « sécurité » dans un nuancier à la main de l’édile. Sur le terrain, cette tentation est bien identifiée. Un responsable de police municipale alerte ainsi sur l’emploi parfois extensif de certaines notions dans le débat public. « Le mot narcotrafic est aujourd’hui utilisé à tort et à travers », prévient-il, appelant à distinguer la consommation de stupéfiants ou les points de revente occasionnels de réseaux structurés et hiérarchisés. « La France n’est pas à feu et à sang avec des points de deal partout. Ça, c’est de la manipulation ». 

À l’approche des élections municipales, la sécurité apparaît ainsi comme un marqueur politique fort, susceptible d’être mobilisé dans les programmes et les discours. Avec un risque : voir la police municipale devenir non seulement un outil de tranquillité publique, mais aussi un levier électoral, au gré des peurs, des mots employés et des priorités affichées. Reste enfin une interrogation brute : dans les villes les mieux dotées, la délinquance recule-t-elle vraiment ?

Forcément l’exemple de Perpignan saute aux yeux

La ville dirigée par Louis Aliot, vice-président du Rassemblement National (RN), dispose d’une police municipale particulièrement étoffée, avec 354 caméras de vidéosurveillance et 200 policiers, selon la mairie. Perpignan est ainsi la ville française de plus de 100 000 habitants qui compte le plus de policiers par habitant, avec un agent pour 613 habitants. 

Derrière un discours sécuritaire assumé, parfois quasi martial, l’efficacité réelle apparaît plus difficile à établir d’un point de vue judiciaire. Perpignan est l’une des villes les mieux dotées en France, malgré tout, la délinquance ne baisse pas. Les dernières données rendues publiques font état d’une hausse des atteintes à l’intégrité physique : +16% sur le seul secteur de Perpignan (tandis qu’elles ont augmenté de 2,9% en zone rurale). S’agissant des atteintes aux biens (+20%) et des cambriolages (+17%), là encore Perpignan se distingue alors que les chiffres connaissent une légère baisse en zone gendarmerie. 

Autrement dit, l’accumulation de moyens municipaux (armes, effectifs, caméras) ne suffit pas mécaniquement à enrayer les dynamiques délinquantes, et pose, au-delà du symbole politique, la question de ce que ces choix produisent réellement sur le terrain. À quelques semaines des élections, et alors que la transformation de la police municipale est devenue un marqueur politique majeur, reste à savoir si cette transformation est un remède… ou un symptôme. 

(*) en raison de l’obligation du devoir de réserve des fonctionnaires, Made in Perpignan a dû anonymiser les informations relatives aux noms des personnes et des lieux.

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances