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Santé mentale des jeunes : dans les Pyrénées-Orientales, 50 nouveaux cas par an de psychoses émergentes

Article mis à jour le 25 février 2026 à 09:13

Suite au succès de son action, le dispositif Escape*, lancé en 2020 depuis l’hôpital psychiatrique de Thuir, vient de voir sa subvention européenne reconduite. Avec leurs véhicules surnommés les « psy-trucks », les praticiens, dont des psychiatres et psychologues, se déplacent auprès des 15 – 25 ans connaissant des premiers signes de troubles. Une nouvelle approche dans l’environnement des jeunes pour éviter de recevoir en consultation formelle. Photo d’illustration Vitaly Gariv – Unsplash

« La santé mentale doit apprendre des autres spécialités pour faire plus de prévention » assure Thomas Duron, psychiatre et chef de service actuel de l’équipe Escape de l’hôpital de Thuir. Cette équipe accompagne les processus psychotiques émergents chez les adolescents et jeunes adultes. L’âge moyen du premier épisode psychotique, à savoir une perte de contact avec le réel qui dure au moins 7 jours, est à 19 ans.

Pour Thomas Duron, la prévention en santé mentale, notamment pour les jeunes, en est encore à des balbutiements. « Cela reste souvent quelque chose de honteux, de caché. »

Comme le rappelle Fabienne Guichard, directrice de l’hôpital psychiatrique, la psychose émergente du jeune public représente 50 nouveaux cas chaque année dans les Pyrénées-Orientales. Des chiffres qui restent dans la moyenne nationale, mais qui n’en sont pas moins inquiétants. « L’approche d’Escape, explique Fabienne Guichard, s’inscrit dans le réseau national Transition et fait en sorte que les professionnels interviennent auprès du patient suivi autant de fois que nécessaire, sur une période de trois ans. On a demandé plusieurs années le financement national avant de l’obtenir. Et les premiers résultats ont été exceptionnels. »

A 20 ans, il voyait les plaques d’immatriculation tourner et se pensait traqué par un cartel mexicain

Philippe Raynaud, médecin fondateur du dispositif évoque cette adolescente de 17 ans qui du jour au lendemain ne pouvait plus aller au lycée et tenait des propos délirants, au point de devoir être internée. « Elle a été en chambre d’isolement, c’était assez terrifiant, la famille était inquiète. » Escape lui a permis de sortir de l’hôpital et d’être suivie à domicile. « Il y a une partie médicamenteuse. Et des entretiens avec elle et sa famille, je suis allé plusieurs fois chez elle. Elle a pu se stabiliser et reprendre une activité scolaire puis universitaire. »

Fabienne Guichard, directrice de l’hôpital psychiatrique de Thuir, Thomas Duron, psychiatre et chef de service de l’équipe Escape, Philippe Raynaud, médecin fondateur d’Escape.

Thomas Duron se souvient de ce jeune Perpignanais de 20 ans qui avait des hallucinations depuis une semaine. « Il voyait les plaques d’immatriculations tourner sur elles-mêmes, changer de chiffres. Il pensait que c’était lié à un cartel mexicain qui voulait l’éviscérer. Il fermait les volets et ne bougeait plus de chez lui. » La psychose progressait rapidement, au point que le jeune homme commençait à penser que sa compagne faisait partie du complot. La sécrétion de dopamine dans des zones du cerveau peut causer ce type d’hallucination. « La manière dont en rentre en interaction avec eux est non confrontante. On apporte de l’information, on génère des hypothèses alternatives. » L’idée est d’éviter à tout prix des soins sans consentement.

« Il était d’accord pour tester un traitement et qu’on revienne le voir le lendemain. 15 jours plus tard tout était terminé, et aujourd’hui il va parfaitement bien, il a arrêté le traitement depuis trois mois. »

Parfois les visites suscitent de la méfiance. Croyant bien faire, des parents avaient expliqué à leur fils de 22 ans que des cardiologues allaient venir le voir. « Il pouvait regarder le mur pendant une heure, avait des hallucinations auditives. Il était convaincu qu’il avait une mission et des pouvoirs. Ce jour-là on est arrivé à quatre, on avait une stagiaire. Même déconnecté de la réalité, il a dit ‘ça fait beaucoup, quand même, quatre cardiologues !’.

Hors des visions et hallucinations, l’équipe Escape est parfois confrontée à des jeunes soudain incapables d’accomplir des gestes de la vie quotidienne. « J’avais une jeune de 17 ans qui un jour n’arrivait plus à ranger les assiettes de la vaisselle. Elle était paralysée, ne savait plus comment s’y prendre. »

La psychiatrie, le coût de santé le plus élevé en France

Le besoin en prévention est prégnant même dans son aspect économique. Philippe Raynaud rappelle que la psychiatrie est passée en numéro un dans les coûts de santé, devant l’oncologie et les troubles cardiovasculaires.

« On veut traiter les troubles avant qu’ils ne s’aggravent. C’est parti d’un constat alarmant. En France plus de 60 % des jeunes qui faisaient un premier épisode psychotique étaient perdus de vue la première année des soins. Cela aboutit à des catastrophes. »

Le risque était la bascule vers des pathologies ancrées, voir du handicap psychique, avec des patients incapables de poursuivre des études ou de travailler. « Nous avons fait le choix du 100 % mobilité » explique le docteur Thomas Duron. Le camion fait 200 km par jour. Il s’agit d’intervenir dans l’environnement du jeune, c’est la méthode dite « biopsychosociale ».

Le « psy-truck » permet de consulter à domicile ou dans le véhicule

Les signalements émanent de professionnels de santé, mais aussi d’établissements scolaires, de la Mission Locale Jeunes, des parents voire du jeune lui-même. « Sur un territoire comme le nôtre, l’accès aux soins peut être géographiquement difficile. Sans compter la stigmatisation quand on va consulter. » Le dispositif mobile permet de réduire le taux de patients perdus de vue à seulement 10 %.

Les troubles psychotiques sont à distinguer des syndromes anxio-dépressifs. « 1 % à 1,5% de la population générale aura un trouble psychotique installé. » Le trouble survient quand le cerveau mélange le réel et l’imagination, et que la personne croit voir ou entendre des choses que les autres ne perçoivent pas. Avant l’épisode psychotique, des signes appelés symptômes prodromiques peuvent se manifester durant deux à cinq ans. On trouve ainsi des jeunes de 15 à 18 ans avec des symptômes atténués.

8 % de la population fera une expérience psychotique dans sa vie

« Cela peut être juste entendre son prénom dans la rue, avoir l’impression qu’on vous veut du mal, qu’une chanson vous est adressée… 8 % de la population va faire au moins une expérience psychotique dans sa vie. On repère ces jeunes et on les accompagne. » Il n’y a pas de médicaments à ce stade, seulement de la psycho-éducation. Le patient est rendu expert de ses symptômes, on lui apprend des stratégies de réduction du stress. Thomas Duron donne l’exemple de ce jeune homme de 16 ans qui entendait depuis six mois son prénom crié, sans savoir d’où cela venait.

« Il était aussi convaincu que quelqu’un rentrait dans sa chambre, sentait qu’on le touchait. Il allait encore en cours, l’impact était modéré. Je l’ai rencontré plusieurs fois à la Maison des Ados. »

Il faut agir quand l’hallucination est nouvelle, avant que le patient ne cherche à la justifier par une construction délirante. Quand la pathologie est ancrée, le patient trouve parfois des explications messianiques, s’imagine être contacté par Dieu ou devoir sauver la planète. « Une fois que la marche est descendue c’est difficile de la remonter. »

Le dispositif permet de réduire significativement le temps d’hospitalisation

Les causes sont une combinaison du patrimoine génétique et de facteurs extérieurs, comme des traumatismes ou autres évènements à forte teneur émotionnelle. Les addictions et consommations de stupéfiants peuvent amplifier une psychose mais n’en constituent pas le déclencheur unique. Ni le conspirationnisme ni les contenus de divertissement ne sont non plus des causes, mais ils peuvent modifier les thématiques délirantes.

Désormais reconduits, les « psy-trucks » vont continuer de sillonner le département. Escape s’efforce d’appuyer ces nouvelles prises en charge centrées sur la prévention et l’alliance thérapeutique. Un rapport bien plus horizontal qu’il y a quelques décennies, et un retard en France à combler sur ces approches, que d’autres pays ont mis en place de puis longtemps. En Australie, des équipes interviennent sur les lieux de vie depuis les années 1980.

*Escape : Équipe de Soins, de Coordination et d’Accompagnement des processus Psychotiques Émergents

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