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Sécheresse, reconversion, AOC : l’olivier, nouvel horizon agricole des Pyrénées-Orientales ?

Récolte record, nouveaux vergers, moulins qui tournent à plein régime : cette année, l’huile d’olive du Roussillon vit un tournant. Dans un département frappé par la crise viticole et la sécheresse, l’olivier s’impose comme une culture d’avenir. La filière, en pleine mutation, tente de se structurer et vise une labellisation AOC… En espérant éviter la surchauffe. Reportage.

Des tracteurs, des remorques et des fourgons pleins… À Corneilla-la-Rivière, les véhicules défilent au Moulin de Minerve. Située en plein cœur du village, la petite fabrique fonctionne au maximum de ses capacités. Dans la cour intérieure, des caisses empilées forment de hautes tours. Cette année, les olives affluent de partout. Le département connaît une année exceptionnelle avec des volumes de production records.

À l’intérieur des bâtiments, le vrombissement est constant. Une odeur caractéristique emplit l’espace. Derrière les machines, les frères Pierre et Charles de Benedittis s’activent sans relâche. « Cette année on carbure quasiment 24h/24 et 7j/7, explique Pierre. En quatre semaines, on est déjà à 400 tonnes. Jusqu’ici, en 20 ans, on n’avait jamais dépassé les 300T. Donc il est probable qu’on monte cette année à plus de 500 d’ici à décembre… c’est colossal ! ». 

Une fois livrées, les olives suivent toutes le même trajet : l’effeuillage dans une première machine, puis lavage et broyage. La pâte alors formée est malaxée, décantée puis pressée pour extraire l’huile. Et ici, rien ne se perd : les « grignons », c’est-à-dire les restes de noyaux, sont fragmentés, récupérés et séchés pour servir de combustible à la chaudière à biomasse qui alimente la petite usine en énergie. Quant à la margine, constituée des restes de peaux et de chair, elle est épandue dans les champs pour fertiliser les sols. 

Des olives et du raisin, de l’huile et du vin 

À l’heure actuelle, notamment depuis la vague de sécheresse qui a frappé les Pyrénées-Orientales ces dernières années, la culture de l’olive se voit considérée différemment. Avec appétit. Lors des assises de la viticulture consacrées à un secteur en grande difficulté, le préfet, Pierre Regnault de la Mothe, a même évoqué la culture oléicole comme une alternative crédible pour les vignerons contraints d’arracher tout ou partie de leurs vignes. 

Un attrait face auquel Charles de Benedittis se montre prudent. « Il faudra rester raisonnables à tous points de vue. Il faudra éviter de faire les mêmes erreurs que nos voisins du sud. Il faut vraiment veiller à structurer la filière en amont. Afin de faire en sorte que la récolte soit simple, rapide et peu coûteuse, parce que le prix du produit fini ne pourra pas monter au-delà de certains seuils ». Autrement dit : l’olive ne sera pas la panacée. 

Pierre poursuit : « La récolte entière repose sur quelques acteurs. Si l’un fait défaut, comme c’est arrivé au moulin de la coopérative de Millas, les autres se retrouvent en difficulté : les producteurs doivent trouver des solutions pour retarder une partie de la récolte sans compromettre la qualité. Et les mouliniers restants, se donnent jour et nuit pour triturer la production ». Cette année exceptionnelle agit donc comme un révélateur. « On a une récolte trois fois plus importante que d’habitude. Mais ce sont des volumes qui vont devenir la norme. On incite les agriculteurs à planter des oliviers. Donc d’ici 3 à 5 ans, on aura une explosion des récoltes. Pour être en capacité de faire face, il faudra des moyens ». 

Leur appel est tourné vers les collectivités et les instances : « Actuellement, la filière repose sur un savoir-faire artisanal précieux et capable d’excellence. Plutôt que d’essayer de créer une industrie, il faut permettre le maintien et le développement de ce savoir-là. Et pour ça, la filière a besoin d’outils performants ». Un message lancé en direction des collectivités et des institutions, au moment où le département amorce un virage serré. 

L’huile d’olive du Roussillon en route pour une labellisation AOP

La Chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales entend accompagner cette « nouvelle dynamique », dans un « contexte de crise viticole d’une part et de demande des consommateurs pour des produits locaux et français d’autre part ». À ce titre, la chambre se donne pour objectif d’accompagner et d’aider les porteurs de projet à « faire les bons choix en matière de production, de transformation, de promotion et de valorisation ». Des aides à l’investissement sont ainsi possibles pour les oléiculteurs et les mouliniers. 

Contacté, Éric Hostalnou, responsable du service fruits et légumes à la chambre, donne quelques informations sur l’état de structuration de l’oléiculture. A l’heure actuelle, le département compte une dizaine de moulins. Et près de 130 producteurs qui cultivent 657 hectares d’oliviers. La production moyenne tourne aux alentours de 1000 tonnes sur la période 2020-2024.

Pour un certain nombre de producteurs, la valorisation et le développement de la filière doivent aussi passer par une reconnaissance officielle. C’est ainsi qu’a été lancée et accélérée une procédure d’obtention du label Appellation d’origine contrôlée (AOC) associée à un dossier d’Appellation d’origine protégée dans l’Union européenne (AOP). 

Jacqueline Reig, la présidente du syndicat AOC huile d’olive du Roussillon, rentre tout juste des champs quand elle répond aux questions de Made in Perpignan. Au Moulin des Auxelles, à Bouleternère, le rythme est soutenu pour cueillir à temps avant les premières gelées qui menacent. 

« Cette démarche vise à obtenir la reconnaissance de la filière oléicole locale et à tirer la production vers le haut. Le dossier suit son cours et devrait connaître une issue dans les 18 prochains mois. Il doit encore repasser par Paris et Bruxelles, mais à notre niveau, le cahier des charges est fait ». Celui-ci détermine les variétés concernées, les assemblages, les arômes ou encore l’aire géographique qui donnent son identité à l’huile d’olive du Roussillon. 

Arbre méditerranéen oui, mais dépendant de l’accès à l’eau

Reste une déterminante essentielle à prendre en compte : l’eau. Car si « la culture de l’olivier répond au défi du changement climatique et de la gestion raisonnée de la ressource en eau », comme l’explique Pierre de Benedittis à Corneilla, entre deux fournées, elle reste dépendante de l’accès à l’eau. « C’est une production résiliente et méditerranéenne mais l’olivier a quand même besoin d’eau, surtout au début ».

Ainsi, d’après lui, le développement de l’oléiculture dans le département ne pourra se faire qu’en lien avec les grands projets structurants autour de la ressource en eau, à savoir les unités de réutilisation des eaux usées traitées (REUT) et surtout avec l’eau du Rhône.

A l’heure où, dans les moulins du Roussillon les cuves débordent, une inconnue demeure : de quelles gouttes d’eau dépendront les futures gouttes d’huile ? 

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Sébastien Leurquin