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Ukraine : l’écocide comme arme de guerre

En Ukraine, le conflit ne se lit pas seulement sur les façades éventrées et les corps blessés. Il s’inscrit dans la terre, l’eau, les forêts. Cette cartographie de l’écocide suit le chemin de la ligne de front, de la forêt de Trostianets au barrage de Kakhovka, en passant par les sols de Kharkiv et les eaux de la mer Noire, là où la violence est moins spectaculaire, mais plus durable, bien après le passage des missiles. Par Mélissa Cornet (texte) et Kiana Hayeri (photos) pour Made In Perpignan.

Mélissa Cornet et Kiana Hayeri ont reçu le prix Carmignac pour leur travail sur les conditions des femmes afghanes sous le régime des talibans, lors de l’édition 2024 du festival de photojournalisme Visa pour l’image. Ce reportage en Ukraine a été soutenu par l’initiative « Femmes sur le terrain : reportages sur les fronts invisibles de l’Ukraine » de la Fondation internationale des femmes dans les médias (IWMF), en partenariat avec la Fondation Howard G. Buffett.

A l’Institut des sols de Kharkiv, à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front, des scientifiques, presque toutes des femmes, travaillent silencieusement à analyser les prélèvements de terre qui leur sont envoyés du front. Elles testent la présence de métaux lourds issus des munitions – plomb, mercure, cadmium – qui s’accumulent dans la terre en raison des missiles, mines, et autres conséquences de la guerre.

Katerina travaille à l’institut depuis dix-sept ans. Tous les jours, elle prépare les échantillons pour les analyses de certains de ces métaux lourds et les lie à différents types d’attaques. Les véhicules brûlés par exemple, mènent à une explosion des taux de plomb, calcium, et de nickel dans les sols environnants.

Son travail méticuleux et lent s’accommode mal des constantes alertes aériennes qui la forcent à arrêter son travail pour courir dans les abris anti-aériens. Il y a également ces coupures d’électricité à répétition qui impactent chauffage, frigos, et autres appareils électroniques impliqués dans le stockage et le traitement des échantillons. Katerina estime que son travail est essentiel pour la survie de la population ukrainienne. « La terre, c’est notre nourriture, notre santé. La plante prend ses nutriments dans le sol, et si celui-ci est pollué, la plante peut l’intégrer. Que se passe-t-il une fois que l’on mange cette plante ? ».

Cimetières de missiles et barrages détruits

Non loin de là, dans le cimetière de missiles de Kharkiv, les restes d’obus, de roquettes et de projectiles s’entassent par centaines, parfois par milliers, témoins de l’échelle de la destruction voulue par la Russie : industrielle, répétée, systématique. Triés et organisés par types (plus de vingt), les restes permettent aux enquêteurs ukrainiens et internationaux d’établir les responsabilités des crimes de guerre commis.

Au sud, le long de la rivière Dnipro, viennent les problèmes liés à l’eau. À Zaporizhzhya, à Mykolaïv, et dans les villages alentour, la destruction en juin 2023 du barrage de Kakhovka, a relâché les plus de 18 km3 d’eau du réservoir. Cette destruction a engendré l’inondation de plus de 600 kilomètres carrés de territoire, soit une surface équivalent à six fois la taille de Paris. Les inondations ont aussi bouleversé les équilibres les plus élémentaires et créé des pénuries d’eau. Les autorités se sont retrouvées forcées de pallier au manque en ouvrant le réseau des canalisations à l’eau salée ou en organisant des distributions d’eau potable. Celles-ci continuent encore aujourd’hui, plus de deux ans et demi après l’incident.

Dans un village près de Zaporizhia, composé à 80% de femmes, l’eau n’est courante que deux jours par semaine, les mercredis et les samedis. C’est déjà une amélioration: les habitantes ont été totalement privées d’eau courante durant des mois. Nadja, l’une d’elles, reste inquiète : « Je continue à collecter et stocker l’eau de pluie, et je récupère celle que j’utilise quand je me lave les mains, à cause de la peur que j’ai que l’on perde une nouvelle fois l’eau courante ».

Effondrement de la biodiversité en raison de la guerre 

La rivière Dnipro se jette dans la Mer noire près d’Odessa, port où les scientifiques parlent déjà d’une chute de 50 % de la population de moules, sensibles à la pollution et aux changements de salinité provoqués par l’effondrement du barrage. Ce qui a été détruit à des centaines de kilomètres à l’intérieur du pays affecte désormais aussi les écosystèmes marins, tout comme le font les débris de vaisseaux coulés. Malgré cela, quelques pêcheurs sont assis au bord de l’eau. Ils racontent ne rien attraper, pendant qu’à côté d’eux, de courageux baigneurs se plongent dans les vagues glacées du mois de novembre.

Le coût de cette destruction orchestrée par la Russie est estimée à 40 milliards d’euros.  Malgré cela, il reste difficile de prioriser le sujet de l’écocide dans un pays qui subit des attaques quasi quotidiennes.

« Les gens ont d’autres préoccupations. Déjà, survivre. Ensuite, les amis et la famille qui sont sur la ligne de front, et puis les alertes aériennes. L’environnement n’est juste pas la priorité », explique Katerina, la scientifique.

Néanmoins, la nature n’attend pas de l’humain qu’il répare ses fautes. Dans la forêt de Trostianets, dans l’est du pays, les impacts sont partout: cratères noircis, troncs brûlés, pans de forêt calcinés par les incendies déclenchés par les frappes de missiles, comme avec cette frappe de Shahed, qui a brûlé sept hectares en 2024. Dans les cratères de la forêt, de nouvelles plantes émergent dans les cratères des missiles et au milieu des troncs brûlés, profitant de l’espace et de la lumière que la destruction a apportée pour pousser. Ainsi, aulnes, petits pins, mais aussi bourdons et guêpes utilisent ce terrain favorable pour construire leurs nids. Des plantes des marécages s’installent aussi dans les cratères maintenant remplis d’eau de pluie.

Plus au sud, dans l’ancien réservoir asséché de Kakhovka, alors que les scientifiques craignaient un nouveau désert, de jeunes arbres atteignent déjà sept à onze mètres, seulement deux ans et demi après la destruction du barrage. Près de Zaporizhia, le fond des tranchées abandonnées est recouvert de verdure.

Tandis que les populations paient le prix immédiat, la nature s’adapte sans attendre les décisions humaines et reprend son cycle, indifférente aux frontières et aux responsabilités. Les dégâts, eux, resteront inscrits dans les sols, les eaux et les paysages. Bien après la fin des combats.

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Sébastien Leurquin