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Chronique littéraire : Et si tout ce que vous croyiez savoir sur les Templiers était faux ?

Naissance des templiers copie

Oubliez le trésor, la malédiction, les sociétés secrètes. Ce que l’on croyait savoir des Templiers vole en éclats sous la plume de Thierry P. F. Leroy. Après quarante années d’enquête, l’auteur pulvérise les légendes pour atteindre le noyau dur d’une vérité documentaire. Entre Champagne et Jérusalem, ce livre fait surgir des chartes et des mottes castrales ressemble à un tout autre récit : plus prosaïque, plus rugueux, infiniment plus passionnant.

Thierry P. F. Leroy, Naissance des Templiers, aux éditions Passés composés.

Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.

Un fantôme en Champagne : déterrer Hugues de Payns

Première légende mise à bas : celle du fondateur lui-même. Dans l’imaginaire collectif, Hugues de Payns n’existe pas, ou à peine. Jacques de Molay, le dernier maître, a confisqué toute la mémoire de l’Ordre par la puissance dramatique de son bûcher. Quant à Bernard de Clairvaux, les Templiers eux-mêmes, lors du procès de 1310, le désignent comme leur véritable père spirituel, sans mentionner le nom de celui qui avait tout initié. Du fondateur ne subsistait, écrit Thierry P. F. Leroy, « qu’une ombre diaphane, un simple nom perdu dans les affres du temps ». Le livre commence par mesurer cette éclipse : des enluminures du Commentaire sur l’Apocalypse d’Alexandre le Minorite (vers 1249) au portrait imaginé par Henri Lehmann pour Versailles en 1842, il reconstitue la fragile iconographie d’un homme progressivement englouti par ceux qu’il avait précédés.

Puis Thierry P. F. Leroy fait sort le fantôme de sa tombe documentaire. Par l’étude des chartes, ces « pièces de puzzles à assembler avec patience », il remonte la filiation du fondateur jusqu’au début du XIe siècle et restitue, lignage après lignage, le réseau féodal où s’entremêlent les maisons de Brienne, de Bar-sur-Seine, de Chappes. Ce qui émerge renverse l’idée reçue d’un chevalier-né à la croisade dès l’adolescence.

Le vrai Hugues de Payns a une trajectoire autrement tourmentée : né vers 1070, cadet de petite noblesse, il épouse une cousine de la famille de Bernard de Clairvaux, perd sa femme, entre comme moine à l’abbaye de Molesme, puis renonce au cloître parce que le comte Hugues de Troyes, qui a besoin d’un homme de confiance pour garder son château de Payns, l’arrache à la vie régulière. Voilà le futur fondateur du premier ordre militaire de la chrétienté : un moine défroqué devenu châtelain, oscillant toute sa vie entre la ferveur de sa foi et l’ethos du guerrier. C’est dans cette déchirure intérieure, commune à toute une génération de chevaliers incapables de sacrifier les armes à la Règle, que l’idée du Temple germe.

Le sceau brisé : ce que les deux cavaliers racontent vraiment

Deuxième légende torpillée, et probablement la plus spectaculaire : celle du sceau aux deux cavaliers sur un même cheval. On y a vu le symbole de la fraternité templière, la preuve de leur pauvreté, le signe d’une mystique duelle. Thierry P. F. Leroy, en croisant quatre sources narratives aux chronologies divergentes (Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, Michel le Syrien et le chroniqueur laïc Ernoul), propose une explication désarmante de simplicité. La chevalerie du Temple se constitue progressivement de 1115 à 1119. Après le départ du comte Hugues de Champagne, Hugues de Payns et ses compagnons s’affilient aux chanoines du Saint-Sépulcre comme « boins chevaliers rendus », des laïcs au service d’une communauté religieuse. Mais garder le patriarche et ses reliques exaspère ces combattants nés.

Ils se choisissent un chef, offrent collectivement leurs services au roi Baudouin Ier, obtiennent une mission militaire : sécuriser la route côtière entre Acre et Césarée, ce coupe-gorge où le défilé de Pierre-Encise, taillé dans la roche, servait de guet-apens aux pillards. Nourris des restes alimentaires de l’Hôpital de Saint-Jean (un droit de relief attesté dès 1108), ces proto-Templiers patrouillent trois années durant, montent à deux cavaliers sur des selles à triple arçon spécialement conçues pour hisser les pèlerins en détresse, et inventent ainsi, par pur pragmatisme guerrier, l’image qui deviendra l’emblème de l’Ordre. Le fameux sceau n’a rien d’allégorique : il documente une technique de sauvetage équestre. Ce genre de découverte, où l’archive pulvérise le symbole, irrigue l’ensemble du livre et en fait toute la force.

Troyes, janvier 1129 : quand le « concile » n’en était pas un

Troisième idée reçue décapitée : le fameux « concile » de Troyes, présenté par la tradition comme le grand acte de reconnaissance de l’Ordre, n’a jamais été un concile. Thierry P. F. Leroy, prolongeant les travaux de Rudolf Hiestand (qui avait déjà rectifié la datation en 1988), démontre qu’il s’agissait d’un synode provincial, simple étape de la tournée de légation du cardinal Matthieu d’Albano à travers le nord du royaume, et que la question templière ne figurait même pas à l’ordre du jour initial. Le portrait qu’il brosse de Matthieu, ancien prieur de Saint-Martin-des-Champs élevé au cardinalat par la force de son éloquence, ou celui de l’évêque Hatton de Troyes, moine clunisien croisant au fil de ses années la route d’Abélard, d’Héloïse et de Suger, restitue l’effervescence d’un siècle charnière avec une épaisseur romanesque peu commune dans l’historiographie.

Pourquoi l’ordre du Temple est d’abord une création de Champagne

Au cœur de la démonstration, une thèse forte s’affirme : l’ordre du Temple est une création essentiellement champenoise. Les origines d’Hugues de Payns, ses liens avec Molesme puis Cîteaux, le rôle tuteur de Bernard de Clairvaux (inspirateur de la Règle et non rédacteur, autre rectification bienvenue), la présence décisive du comte Hugues de Champagne devenu lui-même Templier en 1125, les réseaux féodaux patiemment reconstitués : tout converge vers cette conclusion formulée avec une fermeté salutaire : « l’ordre du Temple ne pouvait se constituer qu’à Troyes, capitale du comté de Champagne ».

Les derniers chapitres déploient la dimension logistique de l’entreprise avec une précision d’économiste : quarante établissements champenois, une organisation pragmatique transformant des donations hétéroclites en un réseau cohérent de seigneuries ecclésiastiques, véritables bases arrière d’une guerre lointaine. Le détail des cens et des rentes atteste d’une monétarisation de la société féodale bien plus précoce que ne le postulaient Marc Bloch ou Georges Duby. Là encore, la légende recule devant le document.

Un chercheur qui préfère les archives plutôt que le mythe des Templiers

L’écriture, portée par un sens narratif que Damien Carraz salue dans sa préface, sait restituer l’atmosphère d’une cathédrale romane baignée de lampes à huile comme les calculs retors d’un vassal cédant vingt sols de rente pour mieux conserver ses prés. On entre dans ce livre par la fascination qu’exercent les Templiers depuis sept siècles ; on en ressort délivré des fables, convaincu que la vérité de ces chevaliers champenois, pieux et pragmatiques, qui inventèrent entre la Méditerranée et les monts de Judée une confrérie de guerriers prière au poing, vaut tous les trésors imaginaires.

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