Le 28 février 2026, des frappes américano-israéliennes ont tué Ali Khamenéi dans sa résidence de Téhéran. Une semaine auparavant, « L’Iran face à ses défis » venait tout juste de paraître chez Armand Colin.
Yves Bomati et Davoud Pahlavi y concluaient cent ans d’histoire iranienne sur cette question tendue : « de très importantes manifestations de protestation éclatent partout en Iran en ce début d’année 2026. Est-ce enfin l’annonce de la chute du régime ? » Les missiles ont répondu à leur place. Ce livre, lui, reste ouvert. « L’Iran face à ses défis » de Yves Bomati et Davoud Pahlavi aux éditions Armand Colin.
Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.
Cent ans de choix contraints : de Reza Shah à la révolution islamique (1925–1979)
L’ouvrage s’articule sur un double dispositif narratif que ses auteurs assument d’emblée : aux analyses historiques de Yves Bomati, rigoureusement documentées, répond la voix intérieure de Davoud Pahlavi, petit-neveu du dernier shah Mohammad Reza Pahlavi. Ce tressage entre archives et mémoire familiale vécue sur trois générations produit une histoire incarnée qui déplace les certitudes des récits consacrés, ouvrant des perspectives inédites sur le fonctionnement interne de la cour et sur la naissance de la République islamique vue de l’intérieur.
Le premier chapitre restitue avec précision les mécanismes d’une dépossession accumulée : les monopoles bancaires accordés aux Britanniques, les conventions douanières de 1902 et 1903 qui, selon le prince Gholam-Reza Pahlavi, « ouvrirent en grand nos frontières à leurs produits, brisant les reins des rares Persans qui s’étaient enfin lancés dans des entreprises industrielles. » Sur ce sol appauvri, Reza Shah Pahlavi bâtit une monarchie moderne : laïcisation progressive du droit civil, instruction des filles, éradication du voile imposé. Mais son nationalisme autoritaire, son choix d’évincer la concurrence anglaise et russe au profit de l’Allemagne, précipitent son abdication forcée par les Alliés en 1941. La logique du prochain basculement est déjà inscrite dans les contradictions du projet lui-même.
Un pan souvent éludé traverse plusieurs chapitres : la persécution des bahaïis, exclus des protections constitutionnelles accordées aux « gens du Livre », exposés à une violence intermittente mais structurelle sous les deux régimes successifs. Dès les années 1930, des campagnes antibahaïes menées à l’instigation de religieux chiites aboutirent à des assassinats. Sous la République islamique, leur exclusion sera constitutionnalisée et les persécutions reprendront de plus belle. Ce fil, presque absent des panoramas grand public sur l’Iran, mérite qu’on s’y arrête.
Le sceptre et le turban : théocratie, guerre et massacres (1979–2022)
La chute de la monarchie en 1979 est traitée sans complaisance pour aucune des parties. L’épisode, savoureux et amer, de la délégation féministe européenne arrivée à Téhéran en mars 1979 concentre à lui seul l’aveuglement d’une époque : au terme de débats internes très vifs, quatre femmes seulement (dont Katia Kaupp, Maria-Antonietta Macciocchi, Claire Brière et Micheline Pelletier-Lattès) acceptent de porter un foulard pour rencontrer Khomeyni à Qom, car « il convenait avant tout de témoigner ». Ce qu’elles en ramenèrent, si l’on en croit Sylvie Caster dans Charlie Hebdo, c’est l’intime conviction d’avoir été des « bobines occidentales débarquant dans l’islam. »
L’analyse du velayat-e faqih, la tutelle du jurisconsulte gravée dans la Constitution de 1979 et renforcée en 1989, constitue le cœur méthodique de l’ouvrage. Yves Bomati décompose ce système où une seule figure cumule autorité spirituelle, commandement militaire et arbitrage politique ultime. Mais c’est la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui en révèle la nature la plus brutale : pour traverser les champs de mines, le commandement iranien envoie des adolescents par milliers au front, « en leur faisant miroiter la gloire qu’ils retireraient en se sacrifiant pour la patrie » et en leur offrant une clé en plastique en guise de passeport vers le paradis. Entre 300 000 et 1 200 000 morts, militaires et civils confondus, pour revenir, en 1988, aux frontières de 1975.
La cessation des combats ne signifie pas la fin du carnage. Dès le 28 août 1988, les « comités de la mort » institués sur ordre de Khomeyni déciment les opposants emprisonnés : une fatwa que le livre cite sans édulcoration ordonne l’exécution de ceux qui « maintiennent leur soutien aux Moudjahidine ». Ce que la République islamique n’a jamais comptabilisé. De même, le lecteur ne sort pas indemne de la scène où Davoud Pahlavi, dix ans, découvre sur un mur de son quartier une affiche jaune listant les noms de ceux que l’ayatollah Sadeq Khalkhali, le « juge qui pend », entend traduire devant ses tribunaux. Le nom de son père s’y trouve. C’est là que la macro-histoire s’effondre sur une vie.
Exil, diaspora et l’énigme du lendemain
Le cinquième chapitre et la conclusion provisoire posent une question que la situation de mars 2026 rend brûlante. L’arrivée de la famille Pahlavi à Paris, dans un petit hôtel du VIIIᵉ arrondissement aux murs défraîchis, avant de trouver refuge dans la villa Dupont du XVIᵉ chez la princesse Azadeh Shafigh Pahlavi, dessine en creux le portrait de la diaspora iranienne : ses réseaux de solidarité souterrains, ses déchirures idéologiques, son lien tendu avec un pays qu’elle porte dans la mémoire. Le récit familial y gagne en intensité ce qu’il cède parfois en distance critique : la perspective pahlavi prédomine, et le lecteur attentif le notera.
C’est pourquoi le contrepoint qu’apporte Yves Bomati en convoquant la réflexion de l’anthropologue Fariba Adelkhah, directrice de recherche au CERI et retenue à la prison d’Evin de 2019 à 2023, mérite une attention particulière. La chercheuse dénonce une « vision occidentale de la société iranienne, binaire, qui méconnaît sa réalité de plus en plus complexe », estimant que la contestation du voile « n’est pas nécessairement le rejet de l’islam » et que le changement de régime ne saurait venir ni des Occidentaux ni des exilés. Yves Bomati enregistre cette thèse avec sérieux, sans la souscrire entièrement, signalant là où elle « interroge au point de discréditer, pour certains, l’ensemble. » Cette friction entre deux lectures de l’Iran, l’une guidée par l’urgence de la libération, l’autre par la complexité d’une société que quarante-cinq ans de théocratie ont façonnée, est l’une des zones les plus honnêtes du livre.
Quelques jours après la mort du guide suprême dans ses bureaux téhéranais, cet ouvrage acquiert une résonance que nul ne pouvait anticiper. Il reste ce qu’il est : une histoire centenaire lucide et documentée, qui choisit de se terminer sur une question sans réponse. La réponse que l’Iran élaborera, dans le chaos de sa succession, ne sera pas celle du livre. Ce sera, peut-être, la plus importante qu’il ait posée.
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