L’épidémie de dermatose nodulaire bovine qui a frappé les Pyrénées-Orientales à l’automne est officiellement contenue. Aucun nouveau foyer n’a été détecté depuis le 2 janvier. Pourtant, la maladie semble encore là, rampante. Et de nombreux points d’interrogation demeurent à mesure que la montée des animaux en estives se prépare. D’autant qu’en Sardaigne, des cas de veaux malades nés de mères vaccinées sont apparus cette semaine.
L’arrivée du printemps est synonyme de pâturages verdoyants. Un terrain sur lequel les troupeaux des Pyrénées-Orientales iront bientôt paître et passer l’été. En attendant, leurs éleveurs doivent gérer une multitude de contraintes logistiques et une en particulier cette année : la vaccination contre la dermatose nodulaire contagieuse bovine (DNC).
La DNC est arrivée dans le département à l’automne comme un fléau. La maladie, classée en catégorie A dans la réglementation sanitaire européenne, impose l’abattage systématique et immédiat des troupeaux en cas de contamination. Dans les Pyrénées-Orientales, 22 foyers avaient été détectés durant cette période sombre. Plus de 500 animaux ont été tués. Et la totalité du cheptel a dû être vaccinée en des temps records au début de l’hiver.
Depuis, la maladie n’est plus apparue. Et les dernières restrictions ont été levées le 10 avril, selon la préfecture. Néanmoins, personne n’a la garantie que la DNC a disparu. Le monde agricole est même unanime : elle est toujours là, tapie. « Aujourd’hui, on est incapables de savoir si le virus circule encore dans les Pyrénées-Orientales, explique la vétérinaire Odile Arnaudiès. Malheureusement, il y a des trous dans la raquette ».
Des incertitudes scientifiques encore nombreuses
Le premier trou concerne la vaccination elle-même. Celle-ci protège très bien globalement, mais de manière imparfaite individuellement.
« On sait très bien que sur un lot de 20 vaches, 19 vont développer des anticorps. Mais une vache ne le fera pas. Et on ne sait pas pourquoi », détaille Odile Arnaudiès.
C’est là que figure le deuxième trou : à l’heure actuelle, il n’existe pas de test permettant d’identifier les animaux qui n’ont pas « pris » le vaccin. « On n’a aucun moyen de détection des anticorps. On ne peut pas faire de sérologie sur les vaches. Concrètement, on ne peut pas distinguer celles qui sont immunisées de celles qui ne le sont pas, sinon ce serait simple ! »
Pour parer à ces difficultés, les autorités appliquent des protocoles préventifs stricts. A commencer par un rappel de vaccin généralisé pour tout le cheptel avant le 31 décembre 2026.
Une nouvelle campagne de vaccination
L’inquiétude concerne principalement les veaux nés ces derniers mois. Jusqu’à l’âge de trois mois, ils sont censés bénéficier de l’immunité acquise par la mère, à condition d’avoir bien tété le colostrum (le lait sécrété dans les premiers jours, riche et contenant les fameux anticorps). Néanmoins, cette protection chute très rapidement. Une injection de vaccin (prise en charge par l’Etat) est donc primordiale entre l’âge de trois et six mois. L’objectif étant que tous les animaux soient vaccinés avant leur départ en estives. Il est donc essentiel que l’âge réel des animaux corresponde scrupuleusement à leur âge administratif. « Il faut que les éleveurs soient sérieux et qu’ils bouclent (déclarent, ndlr) leurs veaux en temps et en heure. Notre boulot, c’est d’aller piquer à 3 mois, mais eux, c’est de faire le job à ce niveau-là, explique Odile Arnaudiès. Tous les maillons de la chaîne doivent faire leur part ».

Pour les veaux qui n’auront pas atteint l’âge requis au moment des transhumances, des tournées de vétérinaires seront réalisées pour procéder aux piqûres directement en estives, à condition que des parcs de contention soient accessibles sur les flancs de montagne où les animaux seront éparpillés.
Ces obligations, plutôt bien comprises et acceptées par les éleveurs, entraînent néanmoins des difficultés logistiques et administratives considérables. « Il faut trouver des créneaux pour faire vacciner les veaux. Il y a tout un planning supplémentaire qui s’ajoute aux contraintes déjà fortes. C’est assez compliqué à gérer », détaille Florence Gosa, coordinatrice à la confédération paysanne. « Entre les veaux, les mères, les rappels… c’est devenu un casse-tête logistique permanent», abonde l’éleveur Pierre De Gebhardt, installé dans le Haut-Vallespir. La DNC n’est que l’un des nombreux paramètres à organiser pour les agriculteurs au moment de préparer la saison estivale. Mais un paramètre scruté de près.
Des cas de veaux positifs en Sardaigne suscitent l’inquiétude
D’autant qu’en cette fin avril, la crispation est montée d’un cran. La cause ? Une alerte relayée par la Plateforme nationale d’Épidémiosurveillance en Santé Animale (ESA) sur des cas de contamination de veaux en Sardaigne. Le rapport indique que « cinq veaux issus de mères vaccinées ont été atteints » et qu’à ce stade, « aucun élément ne permet de déterminer s’il s’agit d’une résurgence ou d’une nouvelle introduction ».
Forcément, ces éléments ont ravivé l’inquiétude dans le département français le plus fortement touché par la maladie jusqu’ici. « On nous dit que les veaux sont protégés… et là, on apprend qu’un veau de moins de trois mois, né d’une mère vaccinée, a la DNC… , s’alarme Pierre De Gebhardt. En fait, on ne sait pas vraiment combien de temps dure la couverture vaccinale. On navigue à vue. Et on ne sait pas si ce qu’on nous dit aujourd’hui sera encore vrai demain…».
« C’est vrai qu’il n’y a pas de science exacte sur un sujet comme celui-là et encore moins avec une maladie qu’on découvre…, abonde Sébastien Barboteu, dont l’exploitation est répartie sur les communes de Maureillas-las-Illas et Prats-de-Mollo. Et là, ça fait flipper tous les éleveurs ! ». La crainte est motivée par les conséquences potentielles d’un retour de la maladie. «Aujourd’hui, même si tout le monde est vacciné dans un troupeau, en cas de contamination, tout le monde sera abattu ».

La recherche avance pour mieux connaître et détecter la maladie. Mais en attendant, l’abattage total reste en effet la règle pour tout troupeau infecté. « Tant qu’il n’y aura pas des moyens de détection sérologiques fiables, on ne pourra pas passer à des abattages partiels », explique Odile Arnaudiès. L’abattage total n’est donc pas seulement une rigidité administrative, il découle aussi d’une incapacité scientifique à trier finement les bêtes. « Tant qu’on aura des trous dans la raquette, les autorités maintiendront ces précautions, qui sont peut-être exagérées… ou peut-être pas. Aujourd’hui, on ne le sait pas », estime la vétérinaire.
Odile Arnaudiès se montre néanmoins optimiste. Elle se dit « assez sereine » parce que le vaccin protège « très très bien » et que si les vaccinations sont bien faites à temps, l’été devrait bien se passer. Toutefois, elle refuse le discours politique de clôture et pointe « un petit écart de vision qui existe parfois » entre le terrain et les autorités, qui aiment « quand les choses sont classées ».
Le difficile « repeuplement » des troupeaux abattus
Classé, le dossier de la DNC ne l’est pas, assurément. Et encore moins pour les éleveurs ayant connu la maladie. Orensie Sunyach, éleveuse à Prats-de-Mollo, fait partie de ceux qui ont perdu la totalité de leur troupeau. Aujourd’hui elle se pose la question de « repeupler », selon le terme administratif consacré.
Mais derrière ce mot technique se cache une réalité bien plus intime. « Ça a été compliqué… il m’a fallu longtemps pour réaliser», explique celle qui a perdu ses 42 vaches. « Du jour au lendemain, tu n’as plus rien. » Plus de troupeau, plus de rythme, plus de repères. Un vide qu’il faut tenter de remplir.
Pour Orensie, il passe par de nombreuses procédures, entamées pour comprendre, expliquer. Pour dénoncer, aussi, et mettre en lumière les manquements d’un système brutal. « Quand ça t’arrive, toute ta vie est bouleversée en seulement quelques jours. Tu es face à des gens qui appliquent froidement des décisions qui te semblent injustes et inacceptables. J’ai beaucoup souffert du manque d’informations. Rien n’était clair. Et je n’ai pas compris pourquoi je n’ai pas été reçue par le préfet pour tenter de défendre mon troupeau. Je me suis sentie méprisée du début à la fin».

Orensie repartira, mais pas tout de suite et avec un tout petit troupeau pour (re)commencer. « Quand tu as tout perdu, cela veut dire qu’il faut repartir de zéro et s’en sentir capable à nouveau. Il faut trouver des bêtes, apprendre à les connaître et à se faire confiance, tout leur enseigner sur l’exploitation comme sur l’estive vers laquelle elles sont censées monter. C’est toute une mémoire qui a été effacée, toute une génétique de bêtes sélectionnées sur des années pour qu’elles soient adaptées à notre territoire et à nous ».
Orensie entend donc démarrer avec « une dizaine de vaches », mais à l’automne. Afin de permettre un apprivoisement mutuel, sur sa ferme, durant l’hiver. Avant de leur faire découvrir les montagnes en 2027.
Pour ne pas revivre ça, le monde de l’élevage local croise les doigts. Pour qu’aucun nouveau cas ne soit détecté au printemps et à l’orée de l’été, avec le réveil de la nature et celui des moucherons piqueurs.
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