Série/enquête – Femmes derrière les barreaux. La prison est un monde à part, bâti pour détenir ceux dont la société ne veut plus. Dans cet univers pensé par et pour les hommes, les prisonnières sont cantonnées aux marges. Entre droits bafoués, besoins ignorés et dignité piétinée, plongée dans le tabou de la prison pour femmes.
Made in Perpignan a enquêté pendant plusieurs mois sur les conditions de détention des femmes incarcérées à la Maison d’arrêt de Perpignan. Dans un contexte de surpopulation maximale, détenues et surveillantes cohabitent dans un environnement hostile. Cette série articulée en trois volets s’intéresse à la féminité en milieu carcéral ; à la maternité en détention ; puis au stigmate laissé à vie par la prison.
Maria est assise sur une chaise, voûtée. Autour d’elle, un théâtre inhospitalier. Dans son dos, sur les bancs bien alignés, les familles écoutent. Face à elle, en hauteur, le président de la cour d’assises des Pyrénées-Orientales, entouré du jury. Penché en arrière, le magistrat drapé de sa robe rouge, tient ses lunettes du bout des doigts en écoutant les experts qui défilent à la barre. A la droite de Maria, dans le box des accusés, Vincent, son frère et Gabriel, son père, accusés d’assassinat et de complicité d’assassinat, pour avoir abattu Anthony, le mari de Maria. L’homme, qui la battait depuis des années, a été tué de plusieurs coups de feu alors qu’il prenait une douche. Maria comparaît libre. Mais ce procès est aussi le sien : il doit déterminer si elle a été la complice de son frère et de son père. En fonction de l’issue du procès, elle retournera – ou pas – derrière ces barreaux qui ont strié son champ de vision pendant une interminable année de détention provisoire, avant qu’elle ne soit libérée sous contrôle judiciaire.
A la barre, une experte détaille les analyses psychologiques des accusés. La praticienne dépeint le père en homme « charismatique », « bien intégré ». Le fils se voit allouer une personnalité plus chétive, tentant de gagner son rang de chef de famille dans l’ombre du père. Maria écoute, en silence, le regard fixe. Puis vient son portrait à elle, cinglant. Au fil de son propos, un malaise gagne la salle d’audience. L’experte décrit la trentenaire comme une « personnalité confuse », « ambivalente », à « l’intelligence limitée », qui se caractérise « par des sentiments artificiels empruntés à des standards télévisuels ». Des termes qui interpellent l’avocate générale : « vous semblez dire que c’est une intrigante… ». L’avocate de Maria fait également remarquer que pas une fois l’experte n’a évoqué les violences physiques et psychologiques subies par sa cliente. Et si les femmes étaient d’emblée plus sévèrement jugées ?
Après quatre jours de débats, l’avocate générale requiert 25 ans de prison pour Vincent ; 20 ans contre Gabriel et Maria. Vincent sera finalement condamné à 23 ans de réclusion, son père à 15 ans*. Quant à Maria, malgré un réquisitoire à charge, elle est acquittée. Elle ne retournera donc pas en prison. Pour autant, la trace indélébile est toujours là, avec des souvenirs aussi vifs que purulents. Comme une plaie marquée au fer rouge. La prison est un trou béant qui happe par le fond. Un trou dans lequel Made in Perpignan a pu descendre.
Bienvenue dans la pire prison de France
Depuis le parking, les hauts murs d’enceinte ne laissent rien transparaître. Ce n’est qu’une fois passés les contrôles de sécurité que la réalité se dévoile. Un dédale de couloirs avale le visiteur. Les grilles claquent les unes après les autres, les bruits métalliques se répercutent dans les couloirs. Portes verrouillées, verrous tirés, échos stridents : en quelques pas, l’extérieur semble loin. Dans l’aile de la maison d’arrêt pour femmes (MAF), un détail accroche immédiatement le regard : des bassines disposées au sol, à intervalles réguliers. Selon l’administration pénitentiaire, elles servent à contenir une infestation de puces. Un peu plus loin, des matelas jaunis, affaissés par l’usure, sont appuyés contre un mur écaillé. Le délabrement semble chronique. La prison de Perpignan n’a même pas les moyens de faire comme si tout allait bien.

Ce n’est pas nouveau. Déjà en 2023, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), dénonçait « un nombre important de dysfonctionnements graves et des conditions de détention attentatoires aux droits fondamentaux et à la dignité des personnes détenues », dans ce qu’elle décrit comme la « pire prison » de France métropolitaine.
La même année, la Section française de l’Observatoire international des prisons (OIP-SF) et l’Association des avocats pour la défense des droits des détenus (A3D) ont engagé une procédure judiciaire contre l’Etat. Dans son ordonnance en référé, rendue en août 2023, le tribunal administratif de Montpellier reconnaît la gravité de la situation au centre pénitentiaire de Perpignan. En cause : la surpopulation, des conditions matérielles dégradées, la présence de nuisibles, des risques avérés pour la dignité et l’intégrité des détenus. La juge estime que l’urgence est caractérisée et qu’il existe des atteintes graves et manifestement illégales à des libertés fondamentales. Elle enjoint l’administration à prendre rapidement des mesures concrètes et ciblées.
Entre surpopulation et tension, une prison au bord de l’asphyxie
Trois ans plus tard, qu’en est-il ? Loin d’avoir baissé, la surpopulation carcérale a au contraire continué de s’aggraver. Alors que la maison d’arrêt pour femmes compte 28 places, elle abrite aujourd’hui 67 détenues. Le taux d’occupation est donc de 240%. Un chiffre tel que les manquements en cascade s’enchaînent. Dans le cadre d’une visite parlementaire de la sénatrice Lauriane Josende, Made in Perpignan a pu pénétrer dans la prison de Perpignan. Au détour de la conversation avec la direction, nous découvrons que certains principes et lois fixés par le code pénitentiaire ne sont plus respectés. Ainsi, une règle impose la stricte séparation entre les prévenues (personnes accusées en attente de leur procès) et les personnes déjà condamnées. A Perpignan, elle n’est pas respectée. « Vous savez, prévenus, condamnés… Quand on en arrive au taux de surencombrement tel que celui qu’on a actuellement, on est obligé de laisser de côté certains critères… », lâche Richard Monteil, l’un des directeurs adjoints.
A cela s’ajoutent les matelas au sol, devenus la norme dans chaque cellule pour une détenue sur trois. Mais aussi, des difficultés psychologiques et psychiatriques croissantes chez les personnes incarcérées, souvent aggravées par la promiscuité. Gérard Taillefer, secrétaire local Force ouvrière Justice, pointe l’évolution des profils pénaux. « De façon générale, les surveillants font face à davantage de profils liés au trafic de stupéfiants, avec moins de respect dans les rapports et beaucoup plus de personnes sujettes aux addictions ». Une évolution d’abord observée chez les hommes et qui maintenant vaut aussi pour les femmes. « On a une augmentation des profils psychologiques lourds. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de places dans les structures adaptées, poursuit le délégué syndical. Donc on se retrouve avec des personnes qui ont besoin de soins et qui ne devraient pas être en prison. C’est une situation qui affecte tout le monde, détenus comme agents ». D’après lui, seules des situations extrêmes font bouger les instances. « Il faut souvent attendre un incident, puis une mobilisation forte des surveillants pour que la personne en question soit transférée ailleurs…ou les mêmes schémas se reproduisent. On tourne en rond ».

Faute de places et face à la difficulté de transférer des détenu(e)s considérés comme problématiques ou dangereux, l’institution se réfugie dans l’une des rares solutions à sa portée : les médicaments. « On passe toutes par le choc carcéral la première nuit, explique Yass, ex-détenue incarcérée plusieurs années à la maison d’arrêt pour femmes de Perpignan. Quand on voit le médecin, systématiquement il nous propose quelque chose : ‘Vous ne voulez pas un petit truc léger, un Theralene ou un petit Valium, pour dormir le soir ?’ Franchement, ils distribuent vraiment beaucoup de cachetons ». Selon elle, plusieurs détenues sont « tellement sédatées » qu’elles ne sont déjà plus vraiment là. « Il y en a qui prennent des cachetons, des cachetons, des cachetons… Ça donne des conversations lunaires. Mais au moins, elles sont calmes… ».
L’accès aux activités soumis au bon vouloir des surveillantes
La prison est pourtant censée proposer des activités pour que les détenues aient des soupapes. « Une activité, ça crée du lien, et quand on a un lien, la personne n’est pas perdue. Les détenues qui font des activités sont plus calmes, mieux dans leur tête », explique une surveillante. « Une activité, c’est le truc qui va te motiver, abonde Yass. T’as quelqu’un qui s’intéresse à toi, qui te laisse parler dans un endroit où on te demande en permanence de fermer ta gueule. Franchement, quelqu’un qui te laisse parler, qui te demande ton avis, c’est vraiment super important ». Nina**, actuellement détenue, confie elle aussi l’importance de maintenir des liens humains : « Moi, ce qui m’a vraiment fait évoluer depuis quatre ans et demi que je suis là, ça a été le rapport que j’ai pu avoir avec le personnel de détention ». Ancienne toxicomane incarcérée dès sa majorité, elle a pu profiter des opportunités d’éducation encore proposées en prison pour s’émanciper. Aujourd’hui, elle se projette sur une sortie de prison en 2027 et entend devenir écrivaine public.
Une réalité loin des fantasmes véhiculés par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin. Dans une circulaire publiée en février 2025, le garde des sceaux prônait l’interdiction de toutes les activités ludiques en prison. Mais dans une ordonnance publiée en mai 2025, le Conseil d’Etat a publiquement désavoué le ministre. La circulaire a été considérée comme contraire au code pénitentiaire, qui prévoit pour les détenus l’organisation d’activités permettant leur réinsertion.

En théorie, les prisonnières doivent donc avoir accès aux activités. En réalité, elles sont souvent les premières à en être privées. « Dans un centre pénitentiaire, les femmes sont souvent coincées dans un petit quartier en périphérie des bâtiments et elles n’ont donc pas accès à toute l’infrastructure, ou alors difficilement, explique Cécile Dangles, magistrate membre du CGLPL. On observe qu’elles ont souvent une déambulation, des espaces de vie et des activités sportives très limités par rapport aux hommes. C’est-à-dire que même s’il y a un terrain de basket ou de foot, elles y ont souvent moins accès que les hommes, voire pas du tout ».
Une analyse poursuivie par Odile Macchi, responsable du service enquête à l’OIP. « C’est typique : les femmes ont moins accès à tout. Déjà à cause de l’architecture des établissements qui fait qu’elles sont en général plus éloignées. Et ensuite, en raison des principes de séparation : pour que les femmes puissent se déplacer dans la prison, il faut bloquer les détenus hommes. C’est souvent compliqué. Et comme il y a, en plus, une pénurie du personnel de surveillance, ce sont elles qui vont pâtir en premier ». Concrètement : à Perpignan, avec un taux de surpopulation de 240% et 25% des postes de surveillants non pourvus, assurer les déplacements sécurisés des détenues est très compliqué. Donc souvent, les déplacements au sein de la prison sont tout simplement annulés.
Reste la petite salle de sport du quartier femmes avec ses équipements d’un autre âge. Là aussi, la théorie se heurte au réel. Les 67 femmes détenues sont censées pouvoir faire du sport chaque semaine. Sauf que, comme le confie une surveillante, ces activités sont optionnelles et soumises au bon vouloir des agents pénitentiaires. « Si vous tombez sur un agent qui a envie de faire son travail et qui, à l’heure prévue, va chercher la détenue pour l’envoyer sur les activités ou au sport, il n’y a pas de problème, la personne aura accès au sport. Mais s’il n’y a personne qui vient chercher la détenue, par exemple parce que la surveillante ne l’aime pas, alors elle ne peut rien faire et elle restera en cellule… « .
Sous-vêtements féminins indisponibles et protections hygiéniques rationnées
En prison, les détenu(e)s ont la possibilité de travailler. Pour les femmes, il y a quelques postes « d’auxis », des prisonnières employées par la prison. Par exemple à la bibliothèque, pour distribuer les repas ou encore pour l’entretien. Questionnée au cours de la visite parlementaire de Lauriane Josende, la direction met en avant la possibilité pour les prisonnières d’aller à l’école (au sein de la prison) ou de suivre les formations de couture et d’informatique. En revanche, elle reconnaît que les femmes n’ont pas encore la possibilité de passer leur permis de conduire alors que les détenus masculins, eux, le peuvent.
Autre injustice : l’impossibilité d’acheter des sous-vêtements féminins. La direction de l’établissement a pourtant expliqué à la sénatrice Josende durant sa visite du mois de janvier que les femmes pouvaient « cantiner » (commander sur catalogue, ndlr) des produits féminins. Les témoignages d’ex-détenues et d’agents sont tout autres. « Elles ne peuvent pas acheter de soutiens-gorge ni de brassières, témoigne une surveillante. Les détenues peuvent acheter des sous-vêtements, oui… mais ce sont des caleçons pour hommes ! Donc celles qui n’ont pas de famille pour leur amener des affaires n’ont pas du tout accès en autonomie à du linge adapté ». Elle évoque le retard de l’administration pénitentiaire : « il y a une grosse problématique et une forme de déni institutionnel là-dessus ».
L’accès aux protections hygiéniques est quant à lui limité et contraint. « Les détenues ont uniquement droit à ce qui est prévu par l’administration », déplore une surveillante. Et encore, la mise à disposition de protections à Perpignan est récente : « J’étais là, c’était en 2021, se rappelle Yass. Un jour ils sont venus nous voir et ils ont dit qu’à partir de maintenant, une fois par mois, ils allaient en distribuer. Depuis, ils te donnent un papier. Et tu vas avoir le choix : tampax normal ou tampax super. Mais t’as le droit qu’à deux produits par mois, pas plus ». Suffisant pour certaines. Pas pour d’autres. « Si elles n’ont pas assez avec leurs deux boîtes de protections par mois, elles dépendent un peu des surveillantes, témoigne l’une des agents pénitentiaires affectées à la MAF. Il y a aussi des systèmes qui s’organisent entre elles avec des détenues ménopausées qui vont commander leurs deux boîtes et les donner aux surveillantes pour les filles en rade ».

Là aussi, il faut que les surveillantes acceptent de jouer le jeu. Myriam** évoque son ancienne co-détenue obligée de faire avec les moyens du bord : « Quand elle avait des règles abondantes, elle était obligée de prendre les masques en tissu pour le Covid qu’ils nous fournissaient. Et elle s’en servait comme ça…».
Détenues comme agents dénoncent un système absurde : « Elles peuvent acheter du tabac, des gâteaux ou des bonbons, rappelle cette surveillante. Mais elles ne peuvent pas acheter de protège-slip ! ».
Certaines ex-détenues évoquent des fouilles à nu pratiquées y compris pendant les règles. Des faits auxquels l’administration pénitentiaire serait coutumière. « Il y a des pratiques, comme ça, qui sont extrêmement attentatoires à la dignité, confirme Cécile Dangles, contrôleure auprès du CGLPL. Une femme, quand elle arrive dans un établissement, s’il y a des fouilles, on lui retire le soutien-gorge quasi systématiquement, et on ne le lui rend pas nécessairement pour aller à une audition ou devant le tribunal. Ce qui est déjà une atteinte à la dignité. Et en cas de fouille à nu, si la personne a ses règles, on va lui faire enlever la serviette hygiénique ou le tampon et on ne va pas forcément lui en redonner un autre tout de suite ».
Palpations mammaires injustifiées : des témoignages accablants contre un médecin
Plus grave encore, les accusations émises par plusieurs détenues à l’encontre de l’un des médecins qui assurent une permanence à la prison. D’après plusieurs témoignages d’ex-détenues, l’homme recevrait systématiquement les détenues seul à seul. Il trouverait alors régulièrement des prétextes pour réaliser des palpations mammaires.
Une ex-détenue se souvient : « Ce docteur, il veut voir les seins de toutes les meufs qui rentrent ». Mimant avec ses mains, elle poursuit « il vient et il te les touche comme ça et comme ça ». Une autre lâche du bout des lèvres, comme se sentant coupable, « il m’a dit ‘t’as de beaux seins, toi' ».
Des faits qui se seraient reproduits à de multiples reprises dans le temps et sur des détenues différentes, comme en témoigne une surveillante sous couvert d’anonymat. « Au départ, ça a été des questions de la part de détenues. Certaines s’interrogeaient, me disaient qu’elles ne comprenaient pas : elles se plaignaient de la grippe et le médecin les palpait. Ce genre d’histoire, on l’a beaucoup entendu. Et ça continue encore ».
« C’est révoltant », témoigne Salomé Blechmans, co-réalisatrice avec Djinn Carrénard du film La Gamelle, écrit avec des détenus hommes et femmes de Perpignan. Restée en contact avec plusieurs ex-prisonnières, elle s’insurge contre de telles dérives. « Si les surveillantes de la MAF sont toutes des femmes, c’est bien pour une raison. Mais le médecin, lui, a le droit de voir seul les détenues. On voit ce que ça donne : un homme qui use de toute sa domination sur des femmes captives et vulnérables ».
D’après nos informations, la direction de l’établissement a été informée des faits reprochés au médecin en question il y a déjà plusieurs mois. Pourtant, l’homme intervient encore. Au point que, d’après une source au sein de l’administration pénitentiaire, « des détenues refusent d’aller en consultation quand c’est lui qui est de garde ». Aucune procédure disciplinaire ou judiciaire concernant ce docteur n’a en revanche été portée à notre connaissance.
Contactée sur l’ensemble des éléments constatés et rapportés dans cette enquête, la direction de l’établissement renvoie vers la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Toulouse. Laquelle a elle-même transmis les questions de Made in Perpignan au Ministère de la Justice. Des interrogations auxquelles nous avons eu pour seule réponse une phrase laconique : « l’administration pénitentiaire ne souhaite pas donner suite à votre demande« .
(*) Au moment de la publication de cet article, aucune des parties n’a fait appel du jugement
(**) Prénoms d’emprunt
- Exclusion, dignité bafouée, attouchements sexuels et discriminations : dans le quotidien des prisonnières à Perpignan - 17 février 2026
- La justice ordonne la fermeture du magasin Cultura de Perpignan : « C’était David contre Goliath ! » - 11 février 2026
- Municipales à Perpignan : Agnès Langevine brigue la mairie, Annabelle Brunet la communauté urbaine - 9 février 2026
