Article mis à jour le 4 octobre 2026 à 11:30
La Bataille de Gaulle, Moulin, Notre Salut… Comme en témoigne la récente production cinématographique, cette période de l’Histoire de France nous interroge encore. Octobre 1946 : le « centre de séjour surveillé de Rivesaltes », qui regroupait l’essentiel des collabos internés, ferme ses portes. Rencontre avec Nicolas Lebourg, historien des extrêmes droites qui a notamment travaillé pour la Direction de l’administration pénitentiaire sur les prisonniers à mobiles politiques.
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Dans les Pyrénées-Orientales, comment débute l’Épuration ?
Les services de renseignement gaullistes à Londres avaient estimé qu’il y avait à peu près 1800 collaborateurs à arrêter dans le département, tandis que les réseaux locaux de Résistance avaient prévu d’arrêter 300 personnes. Mais la Libération du territoire à l’été 1944 se fait dans le chaos : il y a 1807 personnes arrêtées, mais ce ne sont pas forcément celles initialement ciblées. Certains des principaux cadres locaux de la Collaboration franchissent les Pyrénées pour se réfugier chez Franco.
31 exécutions ont lieu, pour la moitié suite à une décision de justice. Les premières se font en public à Perpignan, mais comme elles amènent à des scènes de désordre (des femmes foncent tremper leur foulard dans le sang des morts), on les rapatrie à l’intérieur de la Citadelle du Palais des rois de Majorque. Celle-ci avait servi à la Gestapo, secondée par la Milice, et devient la première zone d’enfermement des collaborateurs. Le 12 septembre 1944, le Centre de séjour surveillé de Rivesaltes (CSSR) est instauré. Quelques jours avant, la Citadelle y a transféré plusieurs centaines de détenus choisis parmi les cas les moins importants. Quelques individus jugés dangereux sont adressés à la maison d’arrêt de Perpignan
Qui sont ces détenus ?
Il s’agit d’adresser au camp de Rivesaltes le menu fretin, avec ordre qu’il y soit soumis « à un régime moins sévère ». Si, après examen de leurs cas au camp de Rivesaltes, le dossier de l’interné s’avère plus consistant que prévu, il est réadressé à la Citadelle. Les archives des rapports de gendarmerie sont emplies de procès-verbaux d’interrogatoire où le prévenu affirme ne pas comprendre pourquoi on l’interroge, n’ayant, selon lui ou ses proches, que vaguement pris une adhésion à la Milice dont il n’aurait rien su… Au départ, le site devait servir de centre de regroupement d’épurés du Sud, mais hormis quelques transferts de Grossetti et de Castelnaudary cela ne se fit pas. Néanmoins, en décembre, on a plus de 600 personnes placées là. La structure se retrouve vite aussi à recevoir d’autres types de populations. Ce sont avant tout des Espagnols qui ont passé la frontière, mais aussi, quoiqu’il n’y en ait pas de comptabilisés dans les documents, les effectifs du camp proposent des motifs sociaux d’internement : « souteneurs et prostituées » et « nomades ».
À partir de mai 1945, on propose aux internés de s’engager dans l’armée pour rejoindre l’Indochine.
L’internement a donc des vertus stabilisatrices pour l’ordre public : il protège les lampistes de la Collaboration, en les soustrayant aux représailles, il permet de réintégrer les fautifs dans l’ordre socio-politique, via l’engagement militaire. Ceci dit, le Gouvernement provisoire est ennuyé à l’automne 1944 de constater que ces centres sont remplis de troisièmes couteaux et donne l’ordre qu’on aille chercher les hauts fonctionnaires, les hommes politiques, en précisant : « Ils sont particulièrement responsables et doivent être punis les premiers et le plus durement ». Une partie consubstantielle d’entre eux aura assez de ressources sociales pour savoir se redéployer sans encombre dans la nouvelle époque.
Comment sont gérées les femmes ?
A Rivesaltes, il y a huit baraques pour les femmes, qui sont séparées des autres par une clôture de barbelés. Début 1945, le préfet les visite et les juge « lamentables ». Toutes ces femmes ne sont pas d’anciennes collaborationnistes. Une est là pour avoir commis un avortement, une autre pour « relation intime avec les Allemands ». À Perpignan, une femme est traduite devant le tribunal car on lui reprochait de s’être affichée avec les Allemands, dans la rue comme dans les bals. Le tribunal constate que cela ne correspond à aucune infraction et la relâche : la décision provoque un tollé.
En octobre 1944, il y a un épisode révélateur de la différence de perception avec aujourd’hui. Le Comité départemental de libération ordonne que sept femmes soient libérées du CSSR après avoir été tondues. Dans l’équipe du centre, il y a une personne, par ailleurs militant communiste, qui s’y oppose et qui dit à ces dames de refuser leur libération si elles devaient être finalement tondues – pour ne pas être objets de la haine à chaque instant. Le directeur du camp est scandalisé et dénonce cette intervention comme une atteinte aux valeurs de la Résistance. Pour beaucoup à l’époque, la tonte s’est une façon de purifier la nation. Ceci dit ces leçons de morale font bon ménage avec des abus sexuels de certains gardiens sur ces détenues.
Un certain nombre d’entre eux volent aussi la nourriture des enfermés, ou leur en revendent aux prix exorbitants du marché noir, ou se font payer pour organiser une évasion. Le gardiennage est complètement repris en mains en 1945 afin d’y remettre de l’ordre. Si on sort du territoire, on voit souvent cette question des femmes. En octobre 1944 à Fresnes vous avez autant de femmes enfermées pour avoir couché avec des Allemands que de membres de la Légion des volontaires français, c’est-à-dire de gens partis se battre sous uniforme allemand sur le front de l’Est.
La situation du département est-elle différente du reste du pays ?
Les Pyrénées-Orientales et l’Est sont des secteurs où il y a un plus grand enfermement. Dans l’Est, les territoires français avaient été annexés au Reich, donc il y a une question particulière qui explique qu’en novembre 1945, 86% des personnes retenues pour Collaboration le soient dans ce secteur. Mais dans les PO, le taux des épurés internés peut être évalué à environ 0,78 % de la population départementale contre une moyenne nationale d’environ 0,12 %. Ce surnombre ne s’explique pas une plus grande importance de la Collaboration.
Restent deux idées. Primo, quand on a un camp, on le remplit : c’est le camp lui-même qui fonctionne comme une pompe aspirante. Deuxio, du Rhin au Roussillon il s’agit de contenir la périphérie géographique, les zones frontalières, ce qui est autant un signe de la reprise en mains du territoire par l’État que le fait de reléguer la périphérie politique dans la marge des camps. L’Epuration c’est une histoire judiciaire, mais aussi politique et culturelle.
Comment finissent ces camps ?
A Rivesaltes, à partir d’août 1945, il n’y a quasiment plus que des Espagnols au CSSR. L’ordre de dissolution intervient en décembre, et la liquidation est achevée en octobre 1946. Le commissaire de police de Rivesaltes écrit que ça passe inaperçu dans le village, et il y a juste une manifestation du personnel du camp devant la préfecture de Perpignan au nom de leur travail, et des protestations du PCF qui dit que cela libère des collaborateurs.
C’est une nouvelle période pour le pays, on le voit avec la loi d’amnistie des collaborateurs adoptée en 1951. Mais dans celle-ci il y a un point qu’on oublie toujours. Elle introduit dans le droit un nouveau motif de dissolution d’associations par l’État. Désormais, il peut interdire celles « qui auraient pour but, soit de rassembler des individus ayant fait l’objet de condamnation du chef de collaboration avec l’ennemi, soit d’exalter cette collaboration ». La répression des apologistes fonctionne ainsi conjointement à l’oubli accordé à ceux qui acceptent la norme républicaine. En somme, la République est magnanime, non faible. C’est aussi pour cela que l’histoire d’un lieu comme le camp de Rivesaltes ne peut être qu’une histoire politique et sa mémoire une mémoire active.
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