Aller au contenu

« Maître Jorge Kangol », cœur battant de la capoeira à Perpignan

Article mis à jour le 2 février 2026 à 13:41

Connu sous le nom de « Maître Jorge Kangol », Jorge Domingas Marques représente et incarne depuis plus de vingt ans la capoeira à Perpignan. Rencontre avec un artiste animé par la soif de transmettre. Photo © La Casa Musicale

Cet article a été écrit par Joan Pacheco dans le cadre de « Perpignan Stories », un projet initié par Made In Perpignan en septembre 2025. Depuis, 10 jeunes ont découvert les rouages du journalisme dans notre rédaction. Ils et elles ont réalisé le reportage de leur choix, à l’écrit et en vidéo.

Grâce au soutien de Journalismfund Europe, Made in Perpignan met en avant les histoires qui inspirent ces jeunes souvent éloignés de l’information et peu représentés dans les médias.

La pluie fait rage en dehors de cette salle de la Casa Musicale de Perpignan. À l’intérieur, armant ses instruments en toute tranquillité, maître Jorge Kangol prépare son cours. Une atmosphère chaleureuse règne dans la pièce, prête à accueillir les courageux capoeiristes sortant de l’école par ce temps peu clément. Jorge Kangol est né à Perpignan et a grandi dans le quartier St Jacques. Il est d’abord gymnaste avant de découvrir, à 18 ans, la capoeira. Aujourd’hui, quadragénaire à la barbe broussailleuse et au regard affuté, il transmet son savoir et son expérience dans les écoles, ainsi que dans ses cours.

C’est quoi pour vous la capoeira, un art martial ou une danse ?

Ce n’est ni juste un art martial, ni juste une danse. Il faut penser de manière holistique. Ça peut être aussi un style de musique, avec des instruments qui lui sont propres, et un certain rythme. C’est tout à fait reconnaissable. Au Brésil, devant un orchestre de capoeira, les gens vont te dire : cette musique-là, je connais.

La capoeira te fait comprendre qu’en tant que personne, tu n’es pas voué à faire juste une certaine chose, et à te définir comme ayant une seule casquette. Je suis danseur, je suis combattant, je suis acrobate, je suis musicien. C’est ça la richesse de l’humain. On est multiples dans nos talents et dans nos qualités.

Donc en capoeira on prend des coups ?

C’est un combat, dans lequel on utilise l’acrobatie pour attaquer ou fuir le coup qui arrive. Donc oui, on prend des coups, mais l’important est de savoir comment on les prend. Comment faire pour qu’une situation d’échec devienne une situation de réussite ? T’as pris une balayette ? Quelqu’un t’a fait tomber ? Ta réussite, c’est la manière dont tu vas te relever. Avec le sourire ? Avec de la haine ? Ou une envie de faire mal à l’autre ? Dans ton ego, tu as été blessé. Et c’est là que tu apprends une leçon de vie. J’ai pris le coup, maintenant il va falloir que j’avance, comme dans la vie. Tu peux aussi choisir de ruminer. Et ne pas avancer.

Comment s’initie-t-on à la capoeira ?

C’est une transmission orale. On l’apprend grâce à un maître, un professeur ou quelqu’un qui est déjà initié. Impossible d’apprendre la capoeira sur Internet. Le maître va montrer les détails, donner une information que l’écran ne peut pas transmettre. Si je donne un cours, par exemple, je m’aide de la capoeira. La manière dont je vais pousser quelqu’un donne une information. Quand je demande de faire un mouvement de danse, je vais guider la personne. Et elle va sentir la force que je transmets. Ça passe par le corps.

Vous êtes le premier et seul maître de Capoeira de Perpignan. Qu’est-ce que ce grade représente pour vous ?

J’ai dédié beaucoup d’années de ma vie à la capoeira. J’ai commencé à 18 ans. Et je suis devenu un homme et père de famille. A chaque étape de ma vie, la capoeira était là. Je me suis toujours remis en question. Quand tu es jeune, tu es acrobate, tu arrives à faire des mouvements, c’est incroyable. J’étais gymnaste. Et avec l’âge, tu apprends que tu vas devoir te transformer. Tu ne peux plus faire ce que tu faisais avant. Un maître de capoeira doit en être conscient. Il y a des gens qui étaient là avant lui, qui seront peut-être là après lui. C’est juste un maillon d’une chaîne dans la transmission.

Et la société mondialisée ne veut pas de ça. Elle te dit que tu es bon à une chose à un certain moment. Tu es un objet périssable et consommable. La capoeira n’est pas consommable. C’est créatif.  Ce que j’aime, c’est aussi cette notion d’ancestralité. Le lien que tu as avec le plus ancien. Moi, j’aimerais faire de la capoeira jusqu’à 80, 90 ans peut-être.

La capoeira porte un héritage historique important venu du Brésil, avec des coutumes précises. Quelle est votre position sur cette tradition ?

Je n’aime pas trop ce mot, « tradition », parce qu’elle est souvent inventée. Pour donner un côté mystique, mystérieux, dogmatique. Je suis plus pragmatique. j’apprécie les choses concrètes. Quand on s’intéresse au contexte historique, on remarque que ça se passe à un endroit, dans un espace, à un moment différent. Et ça, ça va être différent de ce qui se passe ici, à Perpignan, en 2026.

La capoeira à Perpignan ne sera jamais comme la capoeira à Rio. Ici, c’est calme. La ville n’est pas agressive. Les gens de Rio grouillent de vie, elle ne s’arrête jamais là-bas. Donc les gens ne pratiquent pas la même capoeira, pas avec la même vibration. C’est important de comprendre que c’est une évolution, une ouverture, et que ce n’est pas un mal. Pour vivre la capoeira, il faut la vivre à sa manière, sans copier ce qu’il y a au Brésil.

La preuve, ce n’est pas la capoeira qui a été reconnue patrimoine mondial de l’UNESCO, mais la ronde de capoeira. Le fait de se rassembler et de jouer, c’est ça l’héritage qui doit être transmis. Chacun fait sa ronde, celle qui lui est propre.

En France, la capoeira n’a pas de fédération, comment faites-vous pour vous rémunérer avec votre passion ?

J’ai commencé par chercher du travail autour de la capoeira à La Miranda, école primaire dans le quartier Saint-Jacques. Dans le social, j’ai réussi à décrocher du travail. J’ai aussi vite trouvé auprès de la Casa Musicale de Perpignan. A côté de ça, j’inclus la capoeira dans des spectacles que nous inventons avec ma femme. Il m’arrive aussi de donner des cours pour des compagnies artistiques, dans des écoles, parfois des collèges.

Comment faites-vous pour transmettre quelque chose de substantiel dans vos cours pour les écoles primaires ?

L’objectif est de traiter les besoins de chaque enfant. Par exemple, lundi, ils n’ont pas eu de récréation. Je les ai fait se dépenser, car je sais que l’enfant a besoin de bouger. Je travaille aussi sur les gestes précis. Appuyer, tapoter, pousser, tirer, car je suis avant tout un éducateur. Ils ont appris le verbe à l’école, mais le mettre en pratique physiquement, c’est encore autre chose. Je me sers simplement de la capoeira comme base ou comme aide. Je cherche à voir l’enseignement, et donc mon travail par la capoeira.

Objectif 2026 ? Plus d’enquêtes … Notre équipe souhaite vous proposer plus d’investigation, un genre journalistique le plus souvent absent dans les médias locaux.

Parce qu’enquêter sur les réalités sociales, économiques et environnementales des Pyrénées-Orientales a un coût, soutenez-nous !

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances