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Raisons de la colère, service minimal et réquisitions : le point sur la grève des médecins libéraux

Grève du 13 octobre 2023, vers une journée santé morte dans les Pyrénées-Orientales ?

Prévue pour s’étendre du 5 au 15 janvier au minimum, la grève des médecins libéraux s’inscrit dans la durée et dépasse le seul conflit tarifaire. Les médecins alertent d’une même voix sur l’érosion du cadre conventionnel et la rupture du dialogue avec l’État. Afin d’assurer les soins d’urgence, un service minimum sera assuré, par des réquisitions s’il le faut.

Les mobilisations de médecins se multiplient ces derniers mois. Dans un contexte politique tendu et marqué par une forte instabilité, les enjeux de Santé deviennent plus clivants que jamais. Dans un communiqué commun signé par 12 syndicats de médecins, les praticiens dénoncent différentes mesures du projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2026 (PLFSS), adopté définitivement à l’Assemblée le 16 décembre dernier.

Le « DMP » : une avancée sur le papier, une galère au quotidien 

Parmi celles-ci figuraient notamment des amendes pouvant atteindre 10 000€ pour les médecins qui n’utiliseraient pas le dossier médical partagé (DMP). Une mesure depuis retoquée par le Conseil constitutionnel. Le DMP est pourtant appelé de leur voeux par les médecins, comme l’explique Anna Boctor, présidente de Jeunes Médecins : « Le dossier médical partagé est une vraie avancée ». Selon elle, le problème ne vient donc pas de l’outil en lui-même, mais de sa conception actuelle. Elle décrit un dispositif encore peu opérationnel sur le terrain. « Le DMP, aujourd’hui, c’est uniquement une sorte de clé USB, un espace de stockage fouillis et peu ergonomique. L’accessibilité aux données est très limitée ». 

Anna Boctor souligne que les médecins disposent pourtant déjà de logiciels professionnels performants, coûteux, et bien plus adaptés à leur pratique quotidienne. « Quand on fait des enquêtes auprès des médecins pour voir si le DMP leur apporte quelque chose dans leur pratique, ils disent non, tout simplement ». Pour elle, l’intérêt serait donc davantage d’aller vers un DMP modernisé et utilisable via les logiciels existants, plutôt que de chercher à forcer les médecins à utiliser un outil mal conçu.

Cumul emploi-retraite, actes médicaux et arrêts de travail 

Dans leur communiqué commun, les organisations syndicales reprochent également au PLFSS une réforme du cumul emploi-retraite. Ils accusent cette mesure de fragiliser l’accès aux soins tout en la qualifiant d’« attaque sexiste », estimant qu’elle pénalise plus fortement les femmes médecins libérales, notamment celles ayant des enfants, en réduisant leur pension si elles souhaitent poursuivre une activité.

Les médecins fustigent aussi un texte qui permettrait, selon eux, d’ouvrir la porte à une baisse autoritaire des actes de la classification commune des actes médicaux (CCAM). Cette nomenclature nationale liste, code et tarifie l’ensemble des actes médicaux pris en charge par l’Assurance maladie. Elle sert donc de base au remboursement des soins et à la rémunération des médecins. En permettant à l’État et à l’Assurance maladie de modifier unilatéralement la valeur de ces actes, sans renégociation conventionnelle, le PLFSS est perçu par les syndicats comme ouvrant la voie à des baisses autoritaires de tarifs. Ce qui fait dire aux syndicats que « l’État décide, les médecins subissent ». 

Enfin, le contrôle accru des arrêts de travail est vécu comme une mise en accusation injuste. Christian Vedrenne, médecin à Maury et Saint-Paul-de-Fenouillet, membre et ex-président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), décrit une réalité de terrain éloignée des moyennes nationales. « Ici on est installé dans une région où il y a une pauvreté particulière… C’est compliqué de ne pas arrêter les patients s’ils ont des problèmes de santé». Pour lui, il convient de mettre en garde contre les conséquences humaines de cette décision.

« Avec ce texte, vous allez remettre au travail une personne en difficulté… C’est le meilleur moyen pour qu’elle se suicide».

Une vision partagée par Anna Boctor, qui dénonce une logique punitive déconnectée du sens du soin. « Nous, ce qu’on demande, c’est d’être accompagné, pas d’être sanctionné ». Sans compter que cette mesure instaurera un travail de contrôles administratifs accrus que déplorent autant les patients que les médecins. 

Des réquisitions potentielles pour assurer un service minimum 

A l’aube du mouvement de grève, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, s’est exprimée sur FranceInfo, assurant que « la permanence des soins » serait garantie afin « qu’il n’y ait pas de risque vital pour nos concitoyens ». En cas de besoin, la ministre s’est dite prête à « réquisitionner » des médecins « comme l’a loi l’autorise ». En revanche, elle a reconnu qu’un certain nombre de rendez-vous considérés comme non urgents seraient décalés. 

Dans les Pyrénées-Orientales, la préfecture indique que « des réquisitions » sont prêtes « pour la période du 5 au 15 janvier, sur des médecins dans les cliniques de Perpignan afin d’assurer un service minimum ». Toutefois, la préfecture fait état de « peu d’inquiétude » quant à l’ampleur de la grève. Au niveau national, près de 16 000 médecins seraient grévistes d’après la plateforme medecinsengreve.fr. À ce stade, aucun chiffre précis n’est encore disponible sur le taux de participation local à Perpignan et dans les Pyrénées-Orientales.

Crise durable entre les médecins et le pouvoir politique 

Cette nouvelle mobilisation des médecins s’inscrit dans un contexte tendu, marqué en 2025 par les propositions de loi Garrot et Mouiller qui avaient suscité une vive opposition. Ces propositions de loi visent à rééquilibrer la répartition de l’offre médicale sur le territoire en introduisant de nouveaux mécanismes d’encadrement de l’exercice médical. La proposition de loi Garot prévoit de conditionner l’installation des médecins dans les zones déjà bien dotées à une autorisation administrative ; tandis que la proposition de loi Mouiller instaure un principe de solidarité territoriale, obligeant les praticiens à consacrer une partie de leur activité (quelques jours par mois) aux zones sous-dotées. «La médecine libérale n’est déjà pas très intéressante. Avec ces textes, il va y avoir des jeunes qui vont se salarier ou alors qui vont faire autre chose», déplore Christian Vedrenne.

Ces mobilisations successives sur des sujets complexes sont néanmoins mal comprises par les Français. Pour les médecins, l’enjeu est donc également celui de l’explication du mouvement. « On a bien compris, en tout cas chez Jeunes Médecins, que la guerre se joue sur la communication, reconnaît Anna Boctor. Car ce ne sont ni le bon sens ni la réalité de terrain qui guident le pouvoir politique ». 

Ainsi pour Anna Boctor comme pour Christian Vedrenne, la grève révèle avant tout le délitement du cadre conventionnel, pilier historique du système de santé français depuis 1945. Tous deux décrivent une relation profondément dégradée entre l’État et les médecins libéraux, marquée par la fin du dialogue et de la co-construction. « Le cadre conventionnel, malheureusement, est complètement piétiné », déplore Anna Boctor, qui décrit un système de santé « à bout de souffle », aussi bien sur le plan économique qu’organisationnel, et qui nécessiterait de véritables réformes structurelles. À l’inverse, observe-t-elle, « il n’y a pas de vraie vision qui est proposée », seulement « une succession de mesures ponctuelles ». 

Selon elle, la France fait face à une crise profonde du sens du soin. Elle pointe notamment l’augmentation du mal-être au travail dans le milieu de la santé et la perte de repères : « S’il y a autant de burn-out dans la santé, c’est parce qu’on ne trouve plus de sens à notre métier ».

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Sébastien Leurquin