Si les transmissions familiales se perdent parfois dans la société moderne, il n’en est rien chez les forains. Les nouvelles générations, qui ont grandi avec l’odeur de barbe à papa et la musique des attractions, n’imaginent pas un autre flambeau.
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Depuis le samedi 24 octobre, les attractions de la foire Saint-Martin de Perpignan ont ouvert au public. Habilement dissimulées derrière les allées destinées au public, stationnent les caravanes et mobil-homes où s’écrivent des vies. Des enfants courent d’un bout à l’autre, surveillés par chacun comme par une même famille. Déjà lassés des attractions, gratuites pour eux, leur bonheur est d’être ensemble. Aucun avenir ne leur est imposé, mais même les tout-petits savent. Un jour, ils auront un manège.
Tenir une attraction avec un enfant de quelques jours
La petite troupe d’enfants surexcités, le sourire vissé aux lèvres, arrête sa course sur le stand de peluches de Norman et Joy. Deux des petits sont les leurs. Ils en ont un troisième qui n’a que vingt jours et dont ils s’occupent à tour de rôle, jonglant entre les clients, la vie quotidienne, l’entretien de l’attraction, la mécanique…
« J’allaite mon enfant dans la caisse de mon manège » confie Joy.
Le petit Rob avait cinq jours à leur arrivée à Perpignan. Le camion où ils vivent abrite un vaste salon grâce à une extension, une chambre parentale où ils ont pu nicher le berceau du bébé, et une petite chambre avec deux lits superposés pour les garçons de six et neuf ans. « On va bientôt passer à quelque chose de plus grand, on économise pour ça. » explique la jeune maman.


Norman et Joy ont 32 ans et sont mariés depuis douze ans. Joy est issue de six générations de forains. « Avec Norman on se connaît depuis tout petit. On se croisait d’une fête à l’autre. Quand on était inscrits dans les écoles, on était ensemble. » Ils ont repris l’affaire des parents de Norman. Sur Perpignan, ils n’ouvrent que les pinces à peluches, faute de place. Mais sur d’autres foires, ils ont aussi des machines à pièces. « C’est un peu plus tranquille, ça nous fait un mois pour profiter. Quand on a les deux c’est assez intense. » La sœur de Joy tient une pêche aux canards juste à côté, elle aussi déjà patronne. « On a été habitués comme ça, d’être jeunes patrons. »
Comme les emplacements sont limités, les forains récupèrent généralement ceux déjà occupés dans une tournée familiale. Si tout se passe bien, la ville peut reconduire un emplacement à vie. Le plus grand de Joy et Norman, Harry, neuf ans, n’a aucun doute sur son avenir. « Ils sont nés dedans, pour eux c’est logique, je pense qu’ils continueront après nous. On va les inciter à aller à l’école le plus longtemps possible. C’est important pour nous. » Le mercredi, le couple se débrouille pour s’échapper de la foire et les amener au sport.
« Tu ne m’enlèves pas mes roues »
Norman a lui aussi pris la suite après six générations de forains. « On ne s’est jamais trop posé la question de ce qu’on allait faire » confie-t-il. « On n’improvise pas le métier de forain. Pour accéder au milieu, il faut se faire accepter, connaître les rouages. Même les personnes employées sur les fêtes foraines n’y viennent que petit à petit, ils ont eu des situations de vie où ils se retrouvent à travailler pour un forain, une fois, deux fois, trois fois… » Il imagine déjà son enfant imprégné des sons, des odeurs, du rythme de vie. « C’est une vie entière. Aujourd’hui, moi, tu ne m’enlèves pas mes roues. Si on est dans une maison, on trouve qu’il n’y a pas assez de bruit. Si la chambre de mes petits est trop loin de la mienne, ils ne sont pas bien. » A 11 ans, Norman a connu un temps de sédentarité difficile chez ses grands-parents, malgré tout l’amour qu’il leur portait.
« Le dimanche soir, ils venaient me chercher à Perpignan et je rentrais à Toulouse pour aller à l’école le lundi matin. Je partais de la fête avec toutes ces lumières, le bruit des manèges, et je passais deux heures dans la voiture, sans bruit, dans le noir. »
Norman a ensuite connu le pensionnat. Avec une seule hâte. Revenir sur la foire. Bruno, un forain voisin un peu plus âgé, vient rejoindre la discussion. Il raconte les journées type et confirme l’idée d’un mode de vie plus qu’un métier. « On se lève à 7h30 ou 8h et on se couche à 2h du matin. Moi j’ai des carabines à plomb. Il y a toujours une petite réparation, remettre de la marchandise… on ne s’ennuie pas. » Un troisième forain, de 65 ans, s’approche, accompagné de sa petite-fille de cinq ans. Il tient le Circus Palace, un stand de pièces. « J’ai des copains qui ont le même âge que moi. On s’est toujours vus. On a maintenant plus de soixante ans et on est toujours ensemble, on fait de la moto ensemble… »
« Si la boutique fait dix mètres, on peut aussi mettre deux petits manèges de cinq mètres »
Christine, aux fléchettes, est la dernière reine de la fête foraine, tradition réinstaurée il y a peu. Elle a trois fils et six petits-enfants de trois à douze ans. « Un de mes enfants n’a pas eu l’opportunité d’avoir un emplacement ici, donc il est à Antibes. Même si on habite à Perpignan, tout n’est pas facile. » Christine et sa famille ont en effet investi dans un pied-à-terre perpignanais. « On a un bon climat, on vote ici. » Elle entend bien transmettre l’attraction quand elle partira à la retraite. « Je ne vends pas, je donne à mes enfants. » Ses héritiers ne sont partis en pension comme ça se pratiquait davantage autrefois. Christine en a un mauvais souvenir, coincée du CM1 à la 3e au cours Maintenon de Perpignan. « C’est dur de se séparer des enfants. »

A mesure que l’après-midi s’étire, les allées de la foire de Perpignan se chargent en visiteurs. Nous quittons les peluches, louvoyons entre les familles qui pilotent des poussettes et les groupes d’adolescents qui gloussent pour atteindre l’une des multiples confiseries. Entre deux services de pop-corn, boissons ou gaufres, Mila, 16 ans, s’interrompt pour évoquer sa vision du métier. « On fait la foire de Perpignan depuis toujours. » Si elle insiste sur le choix laissé, elle confie que grandir sur une foire donne le virus.
« J’ai toujours su que je voudrais faire ça. J’ai des copines, on voyage dans toute la France. Cette vie m’a permis de me sociabiliser, je n’ai aucun mal à parler à l’oral, à être en contact avec les personnes. »
La famille possède un terrain où elle stationne en hiver ce qui a permis à Mila de rester dans le même collège, qu’elle complétait avec des cours par correspondance. Elle a obtenu son brevet, et pour la confiserie, elle apprend avec ses parents. Mila vit avec son frère dans un camping-car différent de celui des parents. Son avenir se compte en mètres, car il faudra bien obtenir un emplacement si elle veut un jour son affaire. Mais il existe la solution de diviser. « Les places sont liées de génération en génération. Mais si la boutique fait dix mètres, on peut aussi mettre deux petits manèges de cinq mètres. » La maman renchérit.
« Si plus tard elle veut une confiserie quand je prendrai ma retraite, elle aura cette longueur et si elle veut, elle peut couper en deux. »
« J’ai fait mes premiers pas dans un manège »
A peine plus âgé, Leeroy a tout juste 18 ans et vient de reprendre, comme associé avec son père Morgan, un manège à sensations, le Old School. « J’ai créé mon registre du commerce, maintenant je commence à travailler pour moi. » Un destin qui n’était pas un secret. « J’ai fait mes premiers pas dans un manège. » Leeroy a grandi dans les jeux d’anneaux familiaux. Sa belle-mère avait de son côté un manège de petites voitures. Le Old School est désormais leur plus grosse attraction jeunesse.

« Ma petite sœur a 15 ans, elle est encore à l’école, et mon petit frère a 7 ans. Je suis le plus âgé, le premier qui récupère un manège. Tous les entretiens, les graissages, c’est moi qui m’en occupe. »
Leeroy a sa propre caravane depuis ses 14 ans, qu’il stationne à côté de celle de son père. Il a fait une école de transports où il a passé les permis poids lourds. Utile car la famille possède déjà une demi-douzaine de semi-remorques. « J’étais le premier des forains à faire cette école. Maintenant il y en a trois. » Leeroy entend bien se marier et vivre sur la foire.
Le saviez-vous ?
– La foire Saint Martin a 267 ans d’histoire. Dédiée au commerce de bétail et produits locaux, elle s’installe sur des places de Perpignan le 11 novembre 1759. Déjà, une petite place est faite aux saltimbanques et au cirque. Il faudra attendre 1892 pour l’arrivée des premiers manèges à vapeur, qui prennent le pas sur les marchands de bestiaux. En 1962 la foire est déplacée à la pépinière puis en 1974 là où se trouvent les actuelles voies sur berges. En 1977 elle atterrit sur son emplacement définitif, devant le parc des expositions.
– Contrairement aux idées reçues les forains ne se suivent pas, ils viennent de foires différentes et n’arrivent pas toujours en même temps, ce qui ne facilite pas les manœuvres. On compte à Perpignan une centaine d’attractions et près de 400 personnes en comptant les forains, leurs employés et leurs familles.
– Beaucoup de manèges tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Une hypothèse avançait autrefois que cela limite les nausées. C’est aussi le sens de rotation historique des spectacles équestres, des courses de char etc.
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