Article mis à jour le 6 novembre 2026 à 09:07
Dans le bar associatif et nationaliste 7.59 de Canohès, l’entente cordiale des différents courants identitaires touche à sa fin. Après plus de trois ans d’existence, le bar voit les questions d’antisémitisme et d’antisionisme déchirer les fidèles de l’ultradroite et autres tenants du suprémacisme blanc. Entre prise de pouvoir, trahisons et rancœurs, immersion dans l’univers shakespearien d’un bar nationaliste.
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Sur les réseaux sociaux qui gravitent autour de l’établissement privé 7.59, dont Made in Perpignan avait révélé l’existence en 2023, les mises au point et petits messages assassins circulent depuis le début de ce mois d’octobre 2026. Voilà quelques semaines que les jeunes fondateurs du bar, qui se considèrent comme les plus radicaux et révolutionnaires, ont été écartés par des adhérents plus âgés. Ces derniers deviennent seuls maîtres à bord d’un établissement désormais « engagé contre l’antisémitisme », tout en conservant un positionnement ouvertement xénophobe. Suite à ces coups d’éclat numériques, Made in Perpignan s’est plongé dans cet univers d’ultradroite.
Pierre* a participé à la création du 7.59 en 2023 avec une dizaine d’autres jeunes, dont certains encore lycéens à l’époque. Déjà très engagé idéologiquement, il est issu des jeunes militants « Génération Zemmour 66 », la division jeunesse du parti Reconquête.
Sous l’appellation associative « Délices et traditions du Roussillon », les jeunes décident d’installer dans ce local de la zone artisanale de Canohès leur propre bar privé. C’est la naissance du 7.59, qui doit son nom à la victoire des Francs contre les musulmans à Narbonne, en 759.
Une farandole de groupuscules
À compter de son ouverture, le bar accueillera de nombreux et divers mouvements d’ultradroite. Les activistes d’Unité Sud, puis bien d’autres. « On ne peut pas s’imaginer le nombre de personnes qui sont passées » se souvient Pierre, s’amusant de la présence d’une dame avec une casquette Q-Anon (mouvance conspirationniste et d’extrême droite née aux Etat-Unis) ou encore d’un platiste (réfutant l’idée d’une Terre ronde). Certains des usagers se sont rencontrés avant la naissance du bar lors des manifestations anti-pass sanitaire, et les idées anti-vaccins y restent courantes.
Le mouvement du polémiste antisémite et négationniste Alain Soral, Egalité & Réconciliation, y tient des conférences qui font le plein. Sur la table, des bustes de Poutine ou encore le livre Combat pour Berlin, du nazi Joseph Goebbels, sont proposés à la vente. Une section du club de motards « Gunfighters », composé de forces de l’ordre actives et retraitées, s’y réunit aussi. « Ils ont été traités comme des vaches à lait pour payer le loyer » commente le militant.

On note aussi un ancien membre du sulfureux mouvement catalaniste Resistència, des royalistes ou encore des membres des Patriotes de Florian Philippot, lesquels se réunissent le dimanche. Divers activistes identitaires font le déplacement pour des évènements et autres tables rondes. Une militante Russe fichée S et pro-Poutine, ou encore des climato-sceptiques, ont été annoncés pour des conférences.
Les figures du nationalisme le plus ultra sont passées. Durant les élections européennes de 2024, c’est ici que fut présentée la liste Forteresse Europe en présence d’Yvan Benedetti, qui fut exclu du Front national pour avoir déclaré à la presse qu’il était « antisioniste, antisémite, antijuif ».
Un camp d’été pour blancs, une tentative de se glisser parmi les supporters de l’USAP…
Des ateliers pour confectionner affiches et banderoles tiennent lieu de loisirs créatifs. Un rituel veut que les invités collent des stickers de leurs mouvements sur le frigo du bar, et des idées contraires cohabitent. Pierre explique : « il y avait des libéraux, des occidentalistes, des pro-Ukraine parmi les jeunes, des pro-russes du côté des plus vieux… Mais il restait une volonté de ne pas saboter le lieu. » Les adhérents organisent à plusieurs reprises le « White Boy Summer », un camp de vacances réservé aux hommes blancs. « Il y avait des initiations à la lutte, un tournoi de boxe, on a fait du paintball, explique un des participants. Mais c’était plus une excuse pour de la camaraderie, aller à la plage et bronzer. » Sous le nom « Perpiboys », certains tentent une présence militante chez les supporters de l’USAP. On aperçoit un ancien membre des Braves, le mouvement du suprémaciste blanc Daniel Conversano. Le tout se regroupe lors des « repas du clan » où l’on mange pour 10 euros. Un joyeux syncrétisme ? Rassembler toutes les tendances radicales de l’extrême droite dans un groupe qui se définit d’abord par son enracinement local est une tendance à l’œuvre partout en France… Pour un temps seulement.
Pendant trois ans, les jeunes fondateurs s’investissent, transforment en espace d’accueil l’ancien magasin de pièces auto. Les lycéens deviennent majeurs. Pierre raconte comment il fait le ménage, le service, paie ses cotisations pour participer au loyer d’environ 800 euros, et passe parfois la nuit sur place.
« On faisait tourner ce local sans financement extérieur, les militants mettaient la main à la poche. Il y a eu des amitiés et même des couples qui se sont formés dans le local. Des enfants sont nés. »
Suspicion de surveillance par les renseignements
Pendant ce temps, il observe ces buissons qui remuent alors qu’il n’y a pas de vent, des personnes qui sautent le muret ou des reflets d’appareil photo aux alentours du bar. Il se pense surveillé, en tant que mouvance radicale, par les services de l’Etat. Il s’en montre plutôt amusé, et admet que sa radicalité puisse susciter de l’intérêt.
Olivier Brosed, actuel président de l’association qui gère le 7.59 et parmi les premiers usagers du bar, répond à Made in Perpignan. « J’étais pendant des années responsable du militantisme de Louis Aliot » rappelle-t-il. Ancien militant Front national, candidat RN à Toulouges aux municipales de 2020, Olivier Brosed était sur la liste de Jean-Paul Garraud, alliée au RN, aux Régionales 2021. On l’aperçoit alors tracter aux côtés de Carla Muti, désormais maire RN de Canohès. À propos de l’édile, Olivier Brosed se pose en découvreur de talent, se souvenant de la période où Carla Muti approchait le RNJ (Rassemblement national de la jeunesse). Il ne tarit pas d’éloges à son sujet.
« J‘ai rencontré Carla Muti il y a très longtemps, elle était encore mineure. On voyait qu’elle ferait une superbe carrière politique. Elle a commencé à comprendre qu’on était dans le vrai. Elle va faire du très bon travail. »
Olivier Brosed rejoint ensuite un temps le parti d’Eric Zemmour, Reconquête!, au moment des législatives, en tant que suppléant. Dans un communiqué récent, il assume la présence de courants extrêmes au bar. « Offrir une tribune à toutes les composantes du prisme patriote était un choix. »
L’antisémitisme d’abord intégré
« Les personnes qui vont au 7.59 n’ont aucun problème avec le racisme »** assure Pierre. « Ils sont militaristes, ils veulent casser la gueule aux syndicaux… » Le militant évoque des personnes qui se revendiquaient nazies ou fascistes. De son côté, il porte une théorie des races autour de l’origine européenne.
« J’ai une vision ethnique. Ça passe par le sang. C’est quelque chose qu’on hérite et qu’on ne choisit pas. Je suis blanc. On se rapproche des personnes qui nous ressemblent. Je ne demande pas des tests ADN mais on voit très vite si une personne est d’origine africaine. C’est déjà suffisant pour venir, si la personne paraît blanche. »**

Sous la présidence d’Olivier Brosed, en avril 2026, se tient une conférence « enjeux politiques du révisionnisme » du négationniste néonazi Vincent Reynouard, onze fois condamné par la justice entre 2006 et 2026. C’est la deuxième fois que cet invité s’exprime au bar, après une première intervention en 2024. Au cours de ses longues conférences filmées, le conférencier nie l’existence des chambres à gaz et encense le nazisme dont il se revendique explicitement. « Il n’y a aucun propos de ce calibre-là qui a été tenu à l’intérieur du local » dément pourtant Olivier Brosed.
Bar tragique à Canohès : des conférences négationnistes jusqu’à un hommage à Israël
Mais peu à peu les postures changent. Pierre soupçonne des pressions de partis. Après un collage sous un pont entre Canohès et Toulouges « Le 7.59 pour mille ans » en écho à un slogan du Troisième Reich, et un autre soutenant le Bloc Montpelliérain aujourd’hui dissous (et dont le logo faisait référence au leader fasciste anglais ayant théorisé un apartheid planétaire), Olivier Brosed aurait reçu, selon le jeune fondateur, un appel de la maire RN, Carla Muti. « Il nous a engueulés en disant que Carla l’avait appelé à cause de nos conneries.»
Contactée jeudi 22 octobre par Made in Perpignan à propos du bar, Carla Muti s’agace. « Je n’ai jamais mis les pieds dans ce bar et ne me sens pas concernée. (…) J’ai de vrais sujets à traiter tous les jours, veuillez ne plus me contacter si c’est pour me faire perdre mon temps précieux. Il se passe des choses beaucoup plus intéressantes sur la commune. »
En juin 2026, Carla Muti, avait cependant indiqué à notre rédaction, à la suite du collage de soutien au Bloc Montpellierain : « Je connais la personne qui tient cette association. Je lui ai téléphoné, je lui ai dit ‘arrête, au bout d’un moment c’est problématique.’ J’essaie d’arrondir les angles et de prévenir que la prochaine fois, je prendrai des mesures plus musclées. »
Après ces premières tensions, les publications du bar suggèrent une réorientation vers l’opposition à l’antisémitisme. Et même un hommage aux victimes des attaques du 7 octobre commises par le Hamas contre des Israéliens. « J’ai fait le discours pour la commémoration du 7 octobre » explique Olivier Brosed qui reconnaît une ligne opposée aux conférences précédentes.
Point de rupture
Les partisans du mouvement d’Alain Soral, tout comme les jeunes fondateurs radicaux, ne sont plus les bienvenus dans le bar. D’après Pierre, c’est en raison de leur « antisionisme ». Des rumeurs circulent, cherchant à savoir qui a trahi qui, qui était proche ou non d’une désormais persona non grata. « Cela fait six mois que ça dure, grince Pierre. Quand on connaît l’objectif initial de ce bar, ça me fait mal au cœur de le voir devenir un lieu qui fait des hommages au 7 octobre et qui fait des conférences de soutien à Israël. »
« Ils sont toujours radicaux sur l’immigration, c’est juste qu’ils sont maintenant sionistes jusqu’à la moelle. Les jeunes sont partis. Aujourd’hui il n’y a plus que des personnes âgées, le 7.59 est un Ehpad. »
Made in Perpignan a rencontré Yvan Benedetti, qui a contribué à l’organisation de plusieurs conférences au bar, dont celles du négationniste Vincent Reynouard. « C’est la tendance judéo-sceptique qui est dégagée » confirme-t-il. « J‘ai accéléré le processus de rupture (…). Il y a eu au 7.59, pendant les conférences, des stands avec entre autres des livres Goebbels, Combat pour Berlin, ou le Mein Kampf d’Adolf Hitler, toute la littérature qui va bien. Il y avait Egalité & Réconciliation et puis il y avait nous, dans la continuité du fascisme d’avant-guerre. » Yvan Benedetti, qui coordonne le lancement d’un mouvement pour les législatives appelé « Front-nationalistes », évoque ce point de bascule quand il a failli en venir aux mains avec Olivier Brosed, avant d’être écarté du bar.
“La nouvelle marotte, c’est l’union des droites”
Selon Yvan Benedetti, des discussions autour de CNews et Philippe De Villiers auraient dégénéré. « CNews, ce n’est pas notre ligne… Nous, on est pro-palestiniens. J’avais pourtant fait venir au 7.59 Vincent Reynouard, Jérôme Bourbon, Xavier Moreau… Cela convenait à Olivier Brosed qui a participé à nombre de ces réunions. » (NDLR : Jérôme Bourbon est le directeur du journal antisémite Rivarol, Xavier Moreau est un propagandiste pro-Russe.) Yvan Bendetti évoque encore la venue des auteurs Lucien Cerise et Claude Janvier. « Toute la famille complotiste, quoi » résume-t-il.
Pour Yvan Benedetti, le déclin local de Reconquête! amène une volonté chez certains de se rapprocher du RN. « Il y a eu des pressions en coulisses, certains ont commencé à prétendre qu’on tendait le bras dans le local. En ce qui me concerne ce n’est pas le cas, même si ça ne me dérange pas, c’est un symbole d’honneur, de fidélité. »** Pour lui, un rabibochage avec le RN n’est pas souhaitable. « C’est impensable, c’est la guerre. La nouvelle marotte c’est l’union des droites mais ça n’ira nulle part avec un RN hégémonique. »
Les activistes, dont une partie d’Unité Sud, se sentent dépossédés du local qu’ils ont fondé. « Il ne reste presque plus personne de l’équipe originelle, on n’a plus de pied-à-terre » regrette Pierre. Ils entendent néanmoins continuer à militer. Pour Olivier Brosed, de nouveaux jeunes seraient désormais attirés par le 7.59. « Pour moi, la priorité ce sont les jeunes. » Sur les réseaux, les fondateurs tiennent encore la boucle Telegram, tandis que la nouvelle équipe a pris la main sur Facebook.
Chassez les radicaux, ils reviennent au galop
Les membres d’Unité Sud s’opposent à l’idée d’une union des droites et ne croient plus à la possibilité de monter des listes républicaines. Ils sont circonspects à l’idée d’un éventuel retour aux bonnes relations avec le RN. « On m’a toujours expliqué de me tenir à carreau pendant les soirées au cas où un pion du RN serait présent » explique Pierre. Il rejoint l’idée d’Yvan Benedetti selon laquelle les militants qui se maintiennent aujourd’hui dans le bar tentent une dédiabolisation pour de meilleures relations avec les logiques partisanes.

Dans son dernier communiqué sur la page Facebook du 7.59, le président Olivier Brosed envoie bien quelques piques aux évincés en colère, évoquant un « intérêt supérieur de la France » qui doit dépasser « la satisfaction narcissique d’être le fondateur ». Il ajoute que « la rupture de loyauté ne sera jamais tolérée, et c’est pour cette raison que nous avons réorienté nos choix communautaires vers une certaine radicalité intégrée. » Le président de l’association enchaîne des comparaisons hasardeuses « comme il n’y a pas plus antivax qu’un vacciné portant un masque, il n’y a pas plus fasciste que tous ceux qui veulent nous voir disparaître. »
Sur les jeunes radicaux, Olivier Brosed répond à Made in Perpignan sans beaucoup plus de détail. « Il faut écouter les règles. Ils avaient un discours clivant. On ne franchit pas les lignes qui peuvent nous amener devant les tribunaux. (…) Il y a 20 % de notre idéologie qui est vraiment interdite à l’intérieur du local, parce qu’on ne veut pas avoir d’ennuis. »
Dans son communiqué s’adressant à ces fondateurs, Olivier Brosed rappelle son attachement à « la civilisation catholique, de loin la plus évoluée », qui « boit de l’alcool et mange du porc ».**
Questionné par notre rédaction sur cette phrase, il commente « ce simple propos de bon sens peut choquer » et poursuit sur la théorie du grand remplacement des Français par les musulmans, pourtant démentie scientifiquement. « Vous avez des yeux non ? Il y a encore des gens qui sont dans le déni. »**
Un si fragile syncrétisme des haines ?
Nicolas Lebourg, historien perpignanais spécialiste des droites radicales, évoque ces dissensions autour de l’antisionisme et de l’antisémitisme. Pour lui, les réactions au massacre du 7 octobre ont été le révélateur des clivages et de ce qu’il appelle un « marché idéologique des extrêmes droites ». Très médiatisée récemment avec l’affaire Bardella, la question des idéologies antisémites ne date pas d’hier.
En 1958, Jean-Marie Le Pen lui-même est paradoxalement perçu comme proche du sionisme par le mouvement antisémite Jeune Nation, alors qu’il déclarera pourtant par la suite se sentir proche de Duprat, théoricien du complot juif dont Alain Soral a repris la ligne. Au sein même du Front National, et ce fut le cas avec des membres de l’organisation terroriste OAS comme Pierre Sergent, il y a eu de forts désaccords sur la question du soutien à Israël face aux branches antisionistes et antisémites du parti.
Ce rapport contradictoire à la communauté juive qui paralyse la droite radicale
Comme le montre l’historien, même des théoriciens de la nouvelle droite comme Dominique Venner ou Lucien Rebatet, lequel clamait « Heil Hilter ! Mort aux juifs ! » en 1944, sont parvenus dans un exercice idéologique un peu schizophrénique, à soutenir malgré tout Israël. En 1987, les propos de Jean-Marie Le Pen sur le « détail de l’histoire » entretiennent à nouveau ces scissions et ce double jeu.
Depuis le 11 septembre 2001, la tendance s’inverse encore, renforcée après les attentats du Bataclan puis les massacres du 7 octobre en Israël. Plus récemment, les rapprochements du maire Louis Aliot avec la communauté juive sont également un exemple de ces oscillations, avec entre autres la réception de Serge Klarsfeld, l’avocat traqueur d’anciens nazis, à Perpignan.
A l’heure où l’extrême droite se rapproche du pouvoir, le bar 7.59 en incarne les tensions, la difficulté de gérer l’héritage antisémite, et rejoue à son tour l’éternelle empoignade.
*Prénom d’emprunt
** L’ensemble des propos de Pierre, Yvan Bendetti et Olivier Brosed dans cet article ont été tenus en octobre 2026 lors d’entretiens avec la rédaction de Made in Perpignan, qui les rapporte sans les reprendre à son compte. En France, les propos à caractère raciste ou antisémite, ainsi que les propos négationnistes contestant notamment l’existence de crimes contre l’humanité reconnus par la justice, sont susceptibles de constituer des infractions pénales.
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