Si certains hameaux perdus sont notoires, comme le fameux Périllos, définitivement déserté dans les années 1970, beaucoup de villages des Pyrénées-Orientales ont été oubliés par le grand public. Fabricio Cárdénas, l’un des plus grands contributeurs du Wikipédia francophone, s’est penché sur leurs secrets. En parallèle, la Generalitat de Catalunya réalise un inventaire. Photo de une, château de Thorrent © JC Milhet / Hans Lucas
80 communes perdues depuis la Révolution
C’est en s’intéressant à l’histoire du Vallespir, où il habite, que ce bibliothécaire de Canet-en-Roussillon a découvert l’existence de Palol, fusionnée avec Céret en 1823. Pour documenter l’encyclopédie en ligne Wikipédia, Fabricio Cárdénas commence à dérouler le fil ténu de la mémoire. « Il reste bien un chemin de Palol. Quand j’ai demandé autour de moi, je me suis rendu compte que personne ne savait que c’était une ancienne commune. J’ai réalisé qu’il y avait un gros travail de mémoire à faire. Depuis la Révolution française et la création des communes, les Pyrénées-Orientales en ont perdu environ 80 sur le plan administratif. » Peu à peu, le documentaliste enrichit sur Wikipédia la liste des anciennes communes des Pyrénées-Orientales.
Beaucoup de ces communes ont été absorbées, notamment les habitats dispersés ou de montagne avec peu de villageois. Parfois, c’est la capacité à écrire qui a déterminé le destin administratif d’un hameau. « Sur Palol, seuls le maire et le curé savaient écrire. Dans beaucoup de conseils municipaux, personne n’en est capable, et l’administration fait le ménage à partir des années 1820. » Le hameau de la Selva au-dessus de Maureillas comptait une centaine d’habitants.
« Le préfet se plaignait que personne ne savait écrire et que les affaires courantes n’étaient pas réglées. Il a fini par proposer une fusion avec Las Illas. »
Mais les habitants protestent en clamant que la Selva et Las Illas, ce n’est pas pareil… Mêmes protestations en 1972 quand Las Illas rejoint à son tour Maureillas. Les guerres de clocher et le rapport à l’altérité ne sont pas nés d’hier.
Les discrets Thorrent, Marians ou Garrieux ont encore des habitants
Fabricio Cárdénas tente de suivre les rares archives papiers. Il en déniche dans des greniers de mairies. Emportées par des particuliers, d’autres deviennent introuvables. La vie des habitants est gommée. « C’est toute une partie de notre histoire qu’on a perdue. »

Quelques communes ont eu des durées de vie administratives très éphémères. Ainsi Vilaroja n’a existé en tant que commune que deux ou trois ans avant son rattachement à Coustouges. Le village compte pourtant encore quelques habitants, et aurait même accueilli un temps la chanteuse colombienne Shakira.
Certains hameaux n’ont jamais eu le statut de commune, comme les Abeilles, au-dessus de Banyuls-sur-Mer, qui n’a plus qu’une seule maison occupée, ou La Pave près d’Argelès, qui fut paroisse avant d’être absorbée. A Thorrent, près de Sahorre, quelques habitants appréciant le calme logent encore dans les maisons de schiste de cette commune méconnue, pourtant riche d’un château et d’une tour de guet. Entre Olette et Nyer se cache la discrète mais toujours vivante Marians, rattachée en 1822 à Souanyas, qu’on peine elle aussi à situer.



Qui se souvient encore qu’en Cerdagne, près de Llivia, se tient l’ancienne commune de Ro, qui dispose encore d’une chapelle ? Encore plus fou peut-être, parce que sur la plaine, se cache un village toujours habité qu’on effleure en passant sur les voies rapides sans jamais le soupçonner. Il s’agit de Garrieux, près de l’étang de Salses, qui fut le siège d’une seigneurie au Moyen Âge.
Des villages abandonnés à cause de la sécheresse, comme un écho à nos problèmes d’aujourd’hui
D’autres villages sont définitivement désertés. L’arrêt d’activités, comme les mines, joue, mais ne vide pas complètement les hameaux. Guerres et épidémies, exode rural sont aussi des facteurs. Plus étonnant, le climat est un motif d’abandon. C’est le cas pour Comes, au-dessus d’Eus, qui fut frappé par la sécheresse. Voilà qui résonne avec l’ère actuelle et nos communes parfois privées d’eau en été. « Cela interroge sur la pertinence de faire encore du lotissement. »
Au-dessus d’Arles-sur-Tech, Fontanils n’est plus que ruines envahies par la végétation. « Il ne doit rester qu’une dizaine de maisons discernables. En 1820, Fontanils avait encore une centaine d’habitants. »
Le site escarpé témoigne des efforts d’antan pour monter les pierres et construire une improbable existence. Ropidera, sur un plateau entre Rodès et Montalba-le-Château, n’est aussi plus que ruines, tout comme En, entre Thuès-les-Bains et Nyer. Du côté de Serdinya, Les Horts a été abandonné au milieu du XIXe siècle, et même s’il y avait un château, le site est peu à peu tombé dans l’oubli.



À l’inverse des fusions, certaines communes sont nées de séparations. Ainsi Saleilles se détache de Cabestany en 1923. Le Barcarès quitte Saint-Laurent-de-la-Salanque en 1929.
« Pobles abandonats » : ce recensement fou lancé des deux côtés de la frontière
Depuis quelques années, la Generalitat de Catalunya, en lien avec des universités, dont celle de Perpignan, et des associations, soutient Pobles abandonats, un large recensement des villages abandonnés en Catalogne sud mais aussi en Roussillon.
Jeroni Perez i Faixeda est le responsable des relations transfrontalières à la Casa de la Generalitat, dont le siège est à Perpignan. « Le projet a commencé en 2022 » explique-t-il. Il présente ce travail de fourmi, entre archives permettant de décrire le hameau mais aussi déplacements sur le terrain et photos, parfois avec l’aide de drones. « Certains villages avaient complètement disparu de la carte. » Plusieurs centaines de hameaux enrichissent déjà l’inventaire, à ce jour uniquement en Catalan. Ils sont classés selon qu’ils sont totalement désertés, encore habités, ou en cours de réhabilitation.

Le programme de recherche doit durer encore jusqu’en 2028. « Il reste encore une partie du Roussillon à vérifier, la carte n’est pas complète et le travail est énorme. En Conflent, on a 48 zones analysées, sur lesquelles on a 15 villages abandonnés, et 5 où l’on constate une tendance à perdurer, voire avec des retours de population.» Pour Jeroni Perez i Faixeda, notre territoire mérite une telle base de données.
« Cela pourra ensuite devenir un outil pour les politiques, pour développer la préservation, ou le tourisme autour de certains sites. C’est tout un pan d’histoire qui nous parle, ce ne sont pas que des tas de pierres, il y a un vécu, des métiers. »
L’étonnante histoire des noms de communes
Les noms composés étaient loin d’être aussi fréquents, avant de devenir une véritable mode, même en dehors des fusions. En 1933, Corneilla, Espira, les deux Montalba, Pézilla et Prats ont tous été rallongés pour devenir Corneilla-de-Conflent, Montalba-d’Amélie, Montalba-le-Château, Pézilla-de-Conflent et Prats-de-Sournia. Il faudra attendre 1953 pour que Ille devienne Ille-sur-Têt, que Laroque se change en Laroque-des-Albères et Vernet en Vernet-les-Bains. En 1970, Molitg devient Molitg-les-Bains et en 1986 Salses est baptisé Salses-le-Château.
A la Révolution, quelques communes ont eu des baptêmes qui n’ont pas duré. Mont-Louis est ainsi devenu brièvement « Mont-Libre », Port-Vendres a eu droit à « Port-de-la-Victoire » et Saint-Laurent-de-la-Salanque a été affublé du pompeux « Sentinelle-de-l’Agly ». L’objectif était parfois de retirer toute référence religieuse.
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