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Bistrots de village dans les Pyrénées-Orientales : comment survivent ces rescapés de la convivialité

Article mis à jour le 9 août 2026 à 08:24

Les derniers bouchers et boulangers ont tiré le rideau. Les médecins sont en passe de devenir une légende. Sur la place, parfois, le bistrot du village trouve encore la force de susciter des rencontres, rempart contre la menace d’une commune dortoir où plus personne ne se fréquente. Photo de une : Café del Canigó à Fillols.

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Encore ouverts au début des années 2010 plusieurs cafés de petites communes ont mis la clé sous la porte. Hors des sites les plus touristiques, certains des bistrots parviennent néanmoins à se réinventer, trouvent de surprenants modèles économiques et maintiennent une âme au milieu du village. Regards croisés.

Le label Bistrot de Pays en déclin dans les Pyrénées-Orientales

L’appellation créée en 1993 vise à retisser un maillage de services dans le rural. Pour appartenir à la charte et obtenir une visibilité dans le guide des Bistrots de Pays, il faut répondre à une série de critères, dont la promotion des produits locaux, la fourniture de divers services de type poste ou dépôt de pain, des animations… Dans les Pyrénées-Orientales, les premiers établissements sont labellisés à partir de 2005. En 2012, on en compte une trentaine. En 2026, ils ne sont plus que deux, à Villefranche-de-Conflent et Calce. Certains ont poursuivi sans l’appellation, d’autres ont définitivement fermé. Même hors label, les bistrots et cafés sont en chute libre. Selon l’Assemblée nationale, ils étaient encore 200 000 dans les années 1960, et sont moins de 35 000 en 2020.

Bastien Giraud est le directeur de la fédération nationale des Bistrots de Pays. « Il y a toujours beaucoup de potentiel dans les Pyrénées-Orientales » assure-t-il, un peu désabusé. « Pendant longtemps on avait un relais local institutionnel, qui était la Chambre de commerce. Ils allaient voir les bistrots pour expliquer le label et accompagner les candidats. Pour des raisons de restrictions budgétaires, il n’y a plus eu de soutien. »

« Depuis 40 ans, il y a une érosion de l’activité bar »

Au-delà de ce problème de relais, Bastien Giraud s’inquiète de l’avenir des bistrots. « Depuis quarante ans la tendance de fond est une érosion de l’activité bar, qui doit être compensée. Sans être alarmiste, il y a de gros défis à relever. La viabilité économique des lieux se joue à un fil et demande aux bistrotiers de maîtriser les fondamentaux du métier. Et l’enjeu est de diversifier sa clientèle, d’attirer du monde de l’extérieur. » Pour le directeur du label, c’est la qualité de l’assiette qui fait la différence. « On ne peut se passer de la restauration. »

Malgré le déclin sur notre département, Bastien Giraud garde espoir de relancer le label, et de renouveler les clientèles vers de nouvelles générations. « On veut qu’il y ait du lien social pour les habitants. »

Un SMIC pour des journées de 10 heures

L’engagement des mairies est souvent déterminant. Les époux Carrera ont repris il y a huit ans le Bistrot de Pays de Calce, « Le Presbytère ». Pour Laurent Carrera, le rôle de la mairie, propriétaire du fonds, est essentiel, avec des animations qui amènent 15 % de la clientèle. « Les habitants de Calce représentent 45 %, et pour le reste ce sont les villages autour et le bouche-à-oreille. » Le bistrot est le seul commerce du village de 220 habitants, et propose retrait d’argent, bouteilles de gaz, pain, journal… Il y a un loyer modeste, qui inclut un logement au-dessus. » Son établissement est encore rentable, mais Laurent Carrera ne cache pas son inquiétude avec le coût de l’énergie et des matières premières qui a explosé, même si la fréquentation reste stable.

« C’est difficile de sortir par le haut à la fin de l’exercice. On équilibre, sans gagner notre vie à hauteur des heures faites. »

Lui et son épouse sortent un SMIC chacun pour des journées d’au moins dix heures, cinq jours sur sept. « Je pense arrêter dans un an. Il y a une certaine lassitude qui peut arriver, parfois un sentiment d’enfermement, même s’il y a aussi du positif. » Pas toujours simple, non plus, de gérer la consommation d’alcool et de limiter les excès.

Le maire qui fait les courses pour le café citoyen

A Rodès, la mairie gère directement son café citoyen monté en 2021, en grande partie grâce à des subventions du Conseil départemental. C’est le maire Marc Bianchini qui fait lui-même les courses pour la partie épicerie. Le café ne propose pas de restauration, mais sert des boissons aux locaux comme aux touristes. Le matin, des habitants du village s’y retrouvent pour petit-déjeuner. « Il n’y avait plus aucun commerce dans le village, se souvient Marc Bianchini. Le précédent café avait fermé dix ans plus tôt. » Deux agents communaux tiennent le café épicerie, et parviennent même à dégager un petit bénéfice pour financer des animations.

« La fréquentation augmente. L’ensemble est viable alors que l’épicerie seule, ce serait plus difficile. Cette année, on va dépasser 300 000 euros de chiffre d’affaires. »

Un dimanche sur deux, le café fait rôtisserie et jusqu’à 70 personnes se succèdent pour prendre un verre en terrasse en attendant le poulet. Le maire consacre 15 heures par semaine à gérer l’établissement et ses stocks. « Si on veut développer le tourisme, il faut bien qu’ils aient un endroit pour boire. »

Deux cafés pour 200 habitants

Alors que certains peinent, d’autres voient double. Mais quel est leur secret ? Sur Fillols, hameau d’à peine 200 habitants au pied du Canigou, deux bistrots se font face sur la même place, seuls commerces de la commune. Le Café de l’Union et le Café del Canigó. Autrefois concurrents, ils appartiennent aujourd’hui à la même SCOP* de six associés qui se rémunèrent au SMIC : Céline, Séverine, Timothée, Delphine, Alejandro et Leïla. Timothée raconte. « Deux femmes ont repris le Café de l’Union en 2012, et se sont mises à faire un peu plus à manger. Dès l’année d’après, elles ont embauché une troisième personne, puis une quatrième. Je suis arrivé en 2016. En 2021, la SCOP a repris l’autre café. » L’établissement propose aussi le gaz, les timbres… Après l’arrivée de Timothée, les associés ont décidé d’arrêter les jeux à gratter et de limiter le tabac, pour moins participer aux addictions.

« Le midi en semaine, on fait un peu cantine du village, avec un plat du jour à 13 euros. Souvent à la fin de l’année on n’a pas de bénéfice, mais il y a la qualité de vie. Il y a ici une culture d’aller au café, des gens âgés qui ont leurs habitudes. »

L’activité est complétée par les randonneurs, les cyclistes, mais aussi les curistes de Vernet-les-Bains. La seule fête du village, sur cinq jours, représente un tiers du chiffre d’affaires pour le Café de l’Union, tandis que le Café del Canigó organise six concerts par an. Les clients sont au rendez-vous mais là encore, il faut jouer fin pour l’avenir. « On a souvent du mal à suivre les augmentations. L’entreprise Guash a pris le monopole de la viande, et ils nous imposent leurs prix et leurs conditions. Ils ne découpent plus, on se retrouve à devoir le faire. »

Quand le bistrot est aussi la cantine de l’école

Pour survivre, l’activité du bistrot passe parfois par un service bien particulier : préparer les repas de la cantine. C’est le cas de La Castellane à Mosset. Quatre associés ont repris l’établissement en février dernier, également sous forme de SCOP. Tiphaine raconte comment elle a décidé de se lancer avec son compagnon, alors qu’ils venaient de l’agriculture. Aucun des associés n’avait travaillé en restauration. « Ça s’est fait assez naturellement, il y avait l’idée de travailler avec des produits locaux de saison. »

© Pierre Bertrand

Le contrat avec la communauté de communes impose de servir de cantine. « Il faut respecter l’équilibre alimentaire pour les enfants, et avoir au moins 20 % de repas en bio, précise Tiphaine. Sans la cantine, ce serait très difficile de se maintenir à l’année, cela assure un revenu qui n’est pas négligeable. On a quarante enfants qu’on nourrit tous les jours. » Les parents ont milité pour que les enfants restent manger au village. Ils viennent à pied depuis l’école qui est à côté.

Travailler en famille

A Fuilla, la famille Deswaeme a repris le bistrot Le Rotja au printemps dernier. Là encore, le contrat implique des menus pour les écoliers de plusieurs villages, soit près de 80 couverts. C’est un appel à repreneur dans l’émission SOS Villages sur TF1 qui les a menés dans le Conflent. « On a vendu la maison et on est parti dans l’aventure » explique Jérémie, ancien enseignant en cuisine. Le bistrot de village, avec son logement de fonction, était un rêve.

« La mairie voulait un couple avec enfants, notre fils travaille avec nous. Il fallait faire revivre le village et pour moi, ça passe par le bar, où l’on se retrouve pour discuter, pour refaire le monde. »

Jérémie, Hélène et leurs deux enfants multiplient les évènements festifs, avec même une « journée Pokémon » pour les adeptes des cartes. Pour autant, la partie cantine reste essentielle. « Il ne faut pas se leurrer, les gens n’ont plus les moyens de venir au bistrot matin, midi et soir. » Jérémie songe à démarcher crèches et centre aéré pour étendre encore sa cuisine. Ou pourquoi pas accueillir des services, comme de la coiffure, ou encore des réunions associatives. Un long chemin d’efforts, mais un environnement exceptionnel.

*SCOP : Société coopérative et participative

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